Les coqs

Le chant du coq a, pour des générations, fixé le début des journées. Il n’en fallait pas davantage puisque la division des jours en plages fixes, réglées par la course des aiguilles sur un cadran, n’avait guère d’intérêt pour de petits groupes humains qui vivaient un temps commun, ponctué par leurs besoins et leurs activités du jour. À quoi bon, en effet, coordonner les heures du jour et de la nuit si tout le monde est là, que l’on vit ensemble les moments de l’existence, dans leur lenteur répétitive ou leur accélération ponctuelle ?

Avant le tic-tac des mécaniques horlogères, la mesure du temps est une affaire jugée à l’oeil, selon la course du soleil, en fonction du rythme des journées, que ponctuent par exemple les cloches des églises, selon les différentes occupations propres à chacun. Avant qu’elle ne soit soumise à l’empire de ce nouveau pouvoir qu’est l’argent, cette mesure du temps reste un ventre mou qui s’emplit d’une tâche à accomplir, laquelle varie au rythme des saisons et des jours.

C’est pour unir des groupes d’hommes différents, ceux qui ne pouvaient se voir de près, qu’un temps commun fut imposé. Les grands élans politiques font d’ailleurs de l’unification du calendrier, des heures et des minutes la base de leur puissance, au point de vouloir réformer leur calcul ou d’imposer, par la dénomination des fêtes et des jours, les signes manifestes de ce pouvoir. À un ordre nouveau s’adjoindra souvent, dans l’histoire, la mise en valeur d’un temps nouveau. Des exemples ? Jules César impose son calendrier julien. L’empire du catholicisme, lui, fixe son ère en faisant de la naissance de Jésus la borne de départ de toute mesure de l’écoulement des années. En France, à compter du 15 vendémiaire an II, soit le 6 octobre 1793 selon le calendrier qui est désormais le nôtre, on se met à envisager la durée selon l’idée de la Révolution. La Russie des Soviets, en février 1918, impose par un décret de Lénine, elle aussi, son calendrier à ses gouvernés. Régler à sa manière le temps demeure un combat pour ceux qui entendent régner sur lui. Les heures ne sont pourtant jamais les mêmes pour tout le monde. Celles des maîtres ne sont pas celles de leurs esclaves. L’heure de ceux-ci ne sera jamais tout à fait celle de ceux-là.

 
 

Nous vivons désormais en un monde où les maîtres actuels des horloges nous ont pétris de leurs folies au point de transformer tout le monde en forçats de la prospérité. Notre rapport au temps s’affole, quitte à repousser toujours plus loin les limites des coûts de pareille absurdité. Ainsi, qu’on ne s’y trompe pas : ce n’est guère au nom de la mobilité, comme cela nous est sans cesse seriné qu’un gouvernement comme celui de François Legault conçoit la nécessité de construire un pont-tunnel pour relier, sous l’île d’Orléans, les deux rives du Saint-Laurent. Ces incantations en faveur de la mobilité ne justifient au fond qu’un étalement urbain qui va toujours croissant.

On baisse les bras devant la nécessité de repenser l’occupation du territoire. Nos coqs ne trouvent en effet rien de mieux à faire que de chanter l’éloge du béton, des ponts et de nouveaux tronçons, dans l’espoir de rattraper le temps qui nous manque de plus en plus, mais sans pourtant rien changer, au final, à des phénomènes de congestion qui empirent.

Ce plan mal assuré d’un lien sous le Saint-Laurent témoigne, parmi d’autres, d’une propension à perpétuer le monde tel qu’il va plutôt que de porter de nouvelles espérances au grand jour. Plus que jamais, les valets des maîtres chantent leur servilité à l’ordre du monde.

Si vous demandez aux gens combien d’heures ils travaillent par semaine, ils vous répondront d’ordinaire, selon leur métier, le nombre de celles qui leur sont payées. Trente heures, quarante heures, cinquante heures… En multipliant ces heures par le taux horaire auquel ils sont rémunérés, vous obtenez, comme de raison, leur salaire hebdomadaire. Par une aliénation reproduite, depuis la fin du XIXe siècle, de génération en génération, les gens demeurent convaincus qu’ils échangent une marchandise particulière (leur travail, mesuré en heures, depuis le moment de leur arrivée au travail) contre une autre marchandise (des dollars, sous forme de salaire horaire).

Qui compte le coût, qui va pourtant croissant à notre époque, de devoir voyager deux heures par jour pour se rendre à son travail ? On fait peser sur toute la société, telle une fatalité, la charge immense de l’expansion du domaine du transport automobile que cette situation rend en apparence nécessaire. À défaut de s’arrêter pour réfléchir sur les moyens de contrer ce délire qu’on laisse se reproduire au seul profit des puissants, on glisse de la sorte dans une fuite en avant qui nous dirige droit vers un mur.

L’urbanisation, celle laissée au bon vouloir d’entrepreneurs pressés d’encaisser des profits, continue d’être favorisée sans égard au poids du transport sur la vie des gens. En maintenant ce mode, on s’assure que demain sera fait des mêmes délires qu’hier. Comment relâcher cet étouffement qui nous gagne ? Comment desserrer cette emprise propre à notre temps ?

Qu’aucune étude sérieuse ne vienne soutenir l’à-propos du pont-tunnel de l’île d’Orléans ne change rien à l’échafaudage des idées confuses au nom desquelles il s’autorise. Par anticipation à régler un problème de transport qui, en ce cas, à l’évidence n’existe pas, les chants du coq semblent en fait résolus à nous faire entendre leur ferveur à le créer. Ainsi l’attitude du gouvernement Legault dans cette affaire ne fait pas partie des solutions, mais bien des problèmes.

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31 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 2 juillet 2019 04 h 07

    Ah! bon...

    au l'éditorial a fait passé le temps...

  • Michel Lebel - Abonné 2 juillet 2019 05 h 49

    Pont-tunnel et PL21, même combat!

    Le cas de ce pont-tunnel ne fait-il pas penser à PL21? Inutile, mais on procède quand même. Ainsi va un gouvernement que les Québécois aiment toujours beaucoup. Il faudra bien un jour qu'ils se réveillent!

    M.L.

    • Robert Morin - Abonné 2 juillet 2019 07 h 36

      Peut-être saurez-vous répondre à une question que je me pose depuis le début du débat sur le projet de loi sur la laïcité (PL21 comme vous dites). En bon opposant au «PL21», vous affirmez son «inutilité»; mais en même temps, le discours des opposants insiste sur le fait que ce projet de loi sur la laïcité brimera les droits fondamentaux d'un très grand nombre de Québécoises et de Québécois. Ces deux arguments me semblent contradictoires. Pouvez-vous m'expliquer?

    • Serge Ménard - Abonné 2 juillet 2019 08 h 19

      PL21 inutile ? Non, de la prévention. Legault agit en bon père de famille. Faut voir ce qui se passe ailleurs pour comprendre qu'il faut suturer notre plaie avant quelle ne devienne hémorragie !

      "un gouvernement que les Québécois aiment toujours beaucoup"
      En fait, et même si je suis souverainiste, j'aime de plus en plus ce gouvernement qui réalise ses promesses électorales. Ça nous change de vos liberals. La lune de miel, qui même si elle se terminera un jour, se poursuit et qui peut prédire quand elle se terminera !

    • Claude Gélinas - Abonné 2 juillet 2019 09 h 22

      Toujours incommodé par la loi sur la laïcité Monsieur Lebel n'arrive pas à traiter d'un autre sujet. Aujourd'hui c'est la comparaison de la loi avec le 3ème lien. Taper toujours sur le même clou en sachant que l'on peut rien changer est-ce là le signe d'un trait de caractère bûté ?

    • Michel Lebel - Abonné 2 juillet 2019 09 h 46

      @ Claude Gélinas,

      Ne vous en faites pas, je ne suis pas si buté que cela! Je croirais que le gouvernement Legault l'est davantage! Précision: je serai toujours fortement contre tout gouvernement qui ne respecte pas l'État de droit. Mon expérience de vie et mes lectures me disent qu'il faut toujours être aux aguets quand un gouvernement va à l'encontre de l'État de droit, encore plus lorsqu'il se drape de bonnes intentions ou qu"il invoque agir au nom de la majorité. Danger!

      M.L.

    • Gilbert Troutet - Abonné 2 juillet 2019 10 h 49

      En effet, Monsieur Lebel semble obsédé par la loi 21. Rien à voir avec le projet de tunnel sous l'île d'Orléans. Cela dit, je crois aussi que ce 3e lien serait une erreur. D'une part, c'est favoriser encore davantage l'étalement urbain. D'autre part, le réseau routier au Québec aurait bien besoin des milliards $ que la CAQ veut engloutir sous le St-Laurent.

    • Michel Lebel - Abonné 2 juillet 2019 17 h 21

      @ Robert Morin.

      Ma philosophie politique veut qu'on ne légifère que lorsque réellement nécessaire. Le gouvernement caquiste, à ce jour, n'a pas justifié PL21, sinon pour dire que celui-ci serait voulu apparemment par une grande majorité de Québécois. Mais le poids ou la loi du nombre ne constitue pas une justification acceptable en régime démocratique, d'autant plus que le PL21 brime, selon moi, la liberté de religion et le droit à l'égalité de certains citoyens, en leur interdisant le port de signes religieux. Je rappelle que les Chartes des droits ont comme obligation de protéger les droits des membres de minorités religieuses ou autres. Plus précisémemt, je suis opposé à cette interdiction, puisque les signes religieux ne mettent pas en cause la sécurité publique.

      De plus, j'estime que l'adoption du PL21 constitue un danger pour la cohésion et la paix sociale. Un fait qu'aucun gouvernement responsable ne peut faire fi. Pour le reste, qui vivra verra.

      M.L.

    • Michel Lebel - Abonné 2 juillet 2019 17 h 29


      @ Gilbert Trouret,

      Pour le PL21 comme pour ce tunnel, le gouverment caquiste se montre buté, refusant de vraiment écouter les opposants. Il fait à sa tête. Cette façon de faire ne sera pas éternelle et elle me semble peu respectueuse du débat démocratique. L'arrogance à papa Legault ne sera pas toujours applaudie!

      M.L.

    • Christian Roy - Abonné 2 juillet 2019 18 h 25

      @ M. Ménard,

      Le Québec est resté le même. Il nécessite la présence "d'un bon père de famille..."

      Duplessis en était un à la chasse incessante des Témoins de Jéhovah pour protéger l'ascendant de la sainte Église catholique...
      Legault poursuit pour sa part ceux qui ne portent pas les accoutrements laïcistes "parce qu'au Québec, c'est comme cela qu'on vit". - autre manière de dire "Toé Té-toi !"
      Duplessis gagnait ses élections sur la promesse de faire un bout de rang sur le territoire des "pauvres en esprits" qui voteraient du"bon bord".
      Legault promet des tunnels et de l'Étalement urbain à grandeur du pays pour satisfaire l'habitant-en-soi et ses habitudes de taupes face à des projets qui lui demande de se dépasser et d'avoir une vision plus large des conséquences de ses choix.

      Plus ça change plus c'est pareil...l'analphabétisme citoyen prospère à la campagne comme dans le Village.
      Les moutons se cherchent un Berger... un père, en d'autres mots qui les exemptera de s'engager et de réfléchir. La CAQ, c'est du prêt-à-servir.

      Ce n'est pas du ROC que nous devons nous affranchir, c'est de notre médiocrité.

      M. Lebel a raison de s'inquiéter du peu d'auto-critique que nous exerçons et de la légèreté avec laquelle nous jonglons avec les droits fondamentaux.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 2 juillet 2019 19 h 16

      Mauvaise foi...des oranges et des bananes...du n'importe quoi.

      Comparer le PL 21 ( ? ) au probable ou improbable pont-tunnel entre Québec et Lévis, c'est ...du pur délire.
      Depuis le 16 juin 2019, à 73 pour et 35 contre, le projet de Loi fut sanctionnné (majoritairement) par l'ANQ...et, à 70% par les citoyens québécois....selon les sondages.

      Il faudra bien un jour.... vous réveillez. M. Lebel.

    • Jean Lacoursière - Abonné 2 juillet 2019 19 h 24

      Monsieur Lebel,

      Au cas où cela pourrait épuiser votre peur et vous calmer la charte, je vous recommande cet article d'André Binette intitulé « La clause dérogatoire et la Charte canadienne » :

      http://lautjournal.info/20190423/la-clause-derogat

      Bonne lecture.

    • Michel Lebel - Abonné 3 juillet 2019 06 h 25

      @ Mme Sévigny,

      Ce que j'ai comparé, c'est la façon de faire du gouvernement caquiste dans ces deux dossiers, soit l'improvisation et le peu de respect véritable des opposants. Pensez seulement comment il a déposé des amendements importants à PL21, tout juste avant le baîllon. Bref, un fonctionnement à l'arrogance. Je n'aime pas ce que je vois. Pour le reste, ne vous en faites pas, je suis bien éveillé!

      M.L.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 2 juillet 2019 07 h 27

    À quand des villes satellites loin des grands centres reliées par des trains électriques?

    L'urbanisation à tout crin n'est pas mieux que l'étalement urbain à proximité des grandes villes! Avec les changements climatiques et ceux colportés par les véhicules routiers, les grandes villes seront aux prises avec des problèmes de santé pour leurs habitants. Alors, pourquoi vouloir tout concentrer en hauteur? Il suffit de constater qu'un grand nombre d'individu dans un même endroit est une source de contamination, comme pour les animaux en forêt! Construire des monstres urbains est-il souhaitable pour une société qui peut vivre loin de la pollution provoquée par la densité tant humaine (voiture) qu'industrielle, bref des villes accessibles avec un réseau de transport rapide et propre comme les trains électriques.

  • Serge Grenier - Inscrit 2 juillet 2019 07 h 30

    Nous ne sommes qu'au début de l'éternité

    Manque d'imagination et paresse intellectuelle.

    Il faudra pourtant bien un jour faire face à la musique et changer de direction.

    Merci, Monsieur Nadeau. Continuez à approfondir cette réflexion. Non seulement ça fait du bien, mais en plus c'est nécessaire.

  • Hélène Gervais - Abonnée 2 juillet 2019 07 h 31

    Je me demande .....

    pourquoi à Montréal on peut construire et reconsuitre un pont (avec raison je vous l'accorde), qu'il y a déjà plusieurs ponts: Jacques-Cartier, Mercier et un autre dont j'oublie le nom, un tunnel extraordinaire qu'est celui de Louis Hippolyte Lafontaine (extraordinaire je vous l'accorde), un métro à tantacules (extraordinaire je vous l'accorde) un Rem questionnable, mais bon, et quand on arrive à la capitale nationale c'est toujours de l'argent de trop, un lien de trop? Pourtant les gens de la région de Kébec (je me fait plaisir en l'écrivant à l'ancienne) ont des autoroutes c'est vrai, congestionnées de plus en plus par contre, et ceux de la rive sud ont juste le pont Laporte, et le pont de Kébec que les gouvernements ne sont pas intéressés à l'entretenir et c'est bien dommage.

    • Vincent Beaudoin - Abonné 2 juillet 2019 18 h 07

      Je crois qu'il y a une différence de population qui justifie le nombre d'infrastructures à Montréal : ~ 4 millions d'habitants pour la RMR de Montréal contre 0,8 millions pour la RMR de Québec.

      Encore plus important, on discute ici de la meilleure façon de réduire la congestion routière. D'après ce que j'ai lu dans de nombreux articles, le fait de construire de nouveaux ponts et de nouveaux tronçons routiers ne réduit pas la circulation à long terme. Il ne fait qu'entraîner le développement de nouveaux quartiers loin du centre, ce qui à terme conduit à de nouveaux bouchons.

      D'où la nécessité de réfléchir autrement. Ce que l'auteur de l'article nous invite à faire... au lieu de repartir la bien pratique guerre Québec-Montréal.

    • Christian Roy - Abonné 2 juillet 2019 18 h 31

      @ Mme Gervais,

      Faudra poser vos questions à tous les auto-solistes du Village.

      Montréal n'est pas le meilleur exemple à suivre de ce côté-là.

      Le prix du pétrole est beaucoup trop bas... peu importe l'endroit. Toutes les infrastructures devraient fonctionner sur la base de l'utilisateur-payeur.

      Faisons payer les charettes à essence !