Grandeur américaine

D’où vient l’obsession pour la grandeur américaine, énoncée une fois de plus lors du lancement de la campagne de réélection de Donald Trump ? Avec une petite modification — « Conservez sa grandeur à l’Amérique » au lieu de « Rendez sa grandeur à l’Amérique » —, Trump a de nouveau clamé sa foi dans ce concept abstrait devant un rallye de militants à Orlando le 18 juin.

En fin de compte, il faudrait d’abord se demander pourquoi « l’Amérique » se considérait comme petite ; pourquoi avait-elle besoin d’être rassérénée par un voyou de l’immobilier devenu vedette de la téléréalité ? Bien entendu, un pays n’est pas une personne — cette humanisation de la nation fait dévier la conversation politique à toutes les époques et dans la bouche de presque tout politicien. Toutefois, on peut croire en un « corps politique » qui posséderait une âme, une histoire psychologique et un esprit. Sans concéder quoi que ce soit de logique à la sotte rhétorique du président, on peut quand même reconnaître que l’Amérique est souffrante, qu’elle se sent déçue au plus profond d’elle-même, coupable d’une faute profonde. D’où vient ce sentiment ?

La première déception à l’égard d’une prétendue grandeur américaine remonte à l’esclavage, légal aux États censément unis pendant le premier siècle de son existence. Comment les pères fondateurs, dévoués à l’égalité des hommes et à la liberté, avaient-ils pu permettre une telle hypocrisie ? Tant de livres ont tenté de répondre à cette question, mais ce n’est pas mon but de culpabiliser Thomas Jefferson et George Washington, deux grands révolutionnaires également propriétaires de nombreux esclaves. De 1861 à 1865, l’Amérique, déchirée par l’esclavage, a subi une guerre sanglante qui a coûté la vie à peut-être 750 000 soldats. À la suite de ce carnage extraordinaire s’est présentée la meilleure occasion de notre histoire pour racheter l’âme nationale, souillée pour avoir sanctionné l’exploitation de 4 millions de personnes d’origine africaine. L’assassinat du président Lincoln, lui aussi un grand militant pour la liberté, a entravé le rêve d’une société véritablement basée sur une justice égale pour tous. À sa place à la Maison-Blanche s’est retrouvé l’ancien vice-président Andrew Johnson, farouche partisan de l’Union, mais en même temps ennemi déclaré de l’égalité pour les anciens esclaves. Face au Congrès dominé par les « républicains radicaux », ce « président accidentel » a fait son possible pour contourner le programme de Reconstruction, qui aurait non seulement donné tous les privilèges de la citoyenneté aux Noirs mâles, mais aurait même pu confisquer certains terrains de plantations sudistes et les redistribuer à ces nouveaux hommes libres sous forme de petits lopins.

L’opposition de Johnson à la Reconstruction a encouragé les anciens rebelles à se ressaisir de leur statut dominant, et des émeutes anti-Noirs à Memphis et à La Nouvelle-Orléans ont tué environ 150 personnes prétendument libérées par la guerre et protégées par l’armée fédérale. Son racisme et son obstruction ont mené la Chambre des représentants à la première inculpation d’un président dans l’histoire. Brenda Wineapple, dans son récent livre sur Johnson, raconte la suite lamentable du procès au Sénat où Johnson a été acquitté par une seule voix, celle du sénateur Edmond Ross, vraisemblablement achetée par des pots-de-vin.

La réputation de Ross a bénéficié d’une hagiographie écrite par le jeune John F. Kennedy en 1955, qui l’avait traité de héros et d’homme de principe pour avoir repoussé des jacobins dangereux qui auraient voulu détruire l’équilibre des pouvoirs entre le Congrès et l’exécutif. Pour le futur président et son « nègre », Theodore Sorensen, le pire des radicaux était Thaddeus Stevens, de la Pennsylvanie, grand abolitionniste, que Kennedy décrit comme « le perclus, fanatique personnification des extrêmes des républicains radicaux, maître de la Chambre des représentants, avec une bouche comme la fine lame d’une hache ». En fait, Stevens reste un des plus épatants personnages de l’histoire américaine, partisan par-dessus tout des idéaux ratés des pères fondateurs. Eric Foner, auteur du livre de référence sur la Reconstruction, nous rappelle que Clemenceau le considérait comme le « Robespierre » de « la seconde révolution américaine ». Cela dit, selon Foner, « même ceux qui étaient en désaccord avec sa politique ne pouvaient pas éviter d’admirer, à contrecoeur, cet homme pour son honnêteté, son idéalisme et son indifférence à l’éloge et à la critique… ». Cependant, Stevens n’était pas juste l’ami des esclaves libérés ; il était, avec son collègue le sénateur Benjamin Wade, le champion de tous les pauvres, noirs ou pas, et parmi ces derniers, surtout les Chinois et les Irlandais. Son projet de loi, qui aurait fourni 15 hectares à chaque esclave libéré, confisqués dans les anciens États rebelles, faisait également peur aux capitalistes du nord. Karl Marx était fort impressionné par cette politique et a cité un discours de Wade dans Le capital.

Le livre de Foner est sous-titré La révolution inachevée de l’Amérique, et c’est ici qu’on retrouve la « grandeur » perdue et déformée par Trump. La Reconstruction, subvertie par la violence de Blancs sudistes « et l’affaiblissement de la détermination nordiste », a finalement échoué — il a fallu presque un siècle avant que les Noirs ne relancent leur campagne pour les droits civils. Mais ce ne sont pas seulement les Noirs qui ont souffert des conséquences de cette faillite. Car la vraie grandeur de l’Amérique, le rêve égalitaire et la promesse de justice économique qui se situaient « au coeur de la politique de Reconstruction », a aussi chuté. La déception qui règne parmi les Blancs et les Noirs nous empoisonne toujours.

John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient au début de chaque mois.

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19 commentaires
  • Raymond Labelle - Abonné 2 juillet 2019 06 h 05

    La petite modification au slogan signifie...

    ...que Trump a déjà rendu sa grandeur aux États-Unis (appelés "l'Amérique") et qu'il s'agit maintenant de la conserver.

    Rappel: « Conservez sa grandeur à l’Amérique » au lieu de « Rendez sa grandeur à l’Amérique » " (Traduction libre de M. MacArthur).

    Petite interprétation de ce que le slogan veut rendre.

    J'imagine que les versions originales sont "Keep America great" et "Make America great again".

  • Raymond Labelle - Abonné 2 juillet 2019 06 h 25

    Andrew Jackson a été d'une turpitude sans nom dans le traitement des Amérindiens...

    Déportations multiples dans des conditions misérables suite à des traités qu'il a violés les uns après les autres après des promesses solennelles de sa part. Répressions et mouvements de population ayant causé des milliers et des milliers de mort.

    Il avait de ces taches déjà à son dossier avant d'être vice-président. On se demande bien pourquoi Lincoln l'a choisi.

    Quelques personnes décentes au Sénat et à la Chambre des représentants avaient plus de conscience que cela, mais étaient minoritaires. L'existence de ces personnes et leurs réactions tuent l'argumentation comme quoi c'étaient les mœurs de l'époque et comme quoi nous ferions une critique anachronique - car des personnes de la même époque dénonçaient et résistaient.

    Pour les personnes curieuses de ce personnage, et aussi d'une autre histoire des États-Unis, plus générale, du début jusqu'à plus ou moins 2000, je recommande "Histoire populaire des États-Unis" de Howard Zinn. Comprend aussi un chapitre sur Christophe Colomb - abominable personnage aussi.

    Zinn est très bien documenté et l'histoire qu'il raconte complète bien des omissions, pour dire le moins, de l'histoire officielle. J'ai regardé sur Wikipédia et c'est incroyable les omissions qu'il y a - par exemple le nombre de traités solennels violés et de déplacements forcés et meurtriers avant telle ou telle révolte indienne.

    • Françoise Labelle - Abonnée 2 juillet 2019 08 h 05

      Howard Zinn présente la révolution américaine comme la révolution du bourgeois blanc qui laissait sans droits les femmes, les amérindiens, les noirs, les travailleurs et les militaires sans grade. Évidemment cet état d'esprit caratérisera aussi les républiques à venir. Les comparaisons entre la France et les USA à cette époque font encore l'objet de débats.

    • Hélène Lecours - Abonnée 2 juillet 2019 09 h 37

      Merci pour la référence...et pour la conviction. Nous savons qu'il est impossible que le secret n'enveloppe pas tout ça, mais comment savoir. On s'étonne des objections au terme de génocide. Il y en a eu plus d'un aux USA, bien camouflés alors que le terme n'existait p-être pas encore.

    • Pierre Fortin - Abonné 2 juillet 2019 11 h 31

      Monsieur Labelle,

      Je me dois de vous corriger car, malgré tout ce que vous dites sur Andrew Jackson, et qui est juste, c'est plutôt de Andrew Johnson dont parle Monsieur MacArthur.

      Andrew Johnson était Vice-président à la mort de Lincoln et il lui a succédé naturellement à la présidence. Il s'est caractérisé par son opposition au XIVe amendement de la Constitution accordant la citoyenneté aux Afro-Américains (i.e. les esclaves affranchis) et à leurs droits fédéraux garantis. Il a aussi de particulier d'avoir échappé à la destitution par une seule voix au Congrès et il est encore reconnu comme l'un des pires présidents US.

    • Louis Massicotte - Abonné 2 juillet 2019 15 h 31

      Je crois que M. Labelle réfère à Andrew JOHNSON.

    • Raymond Labelle - Abonné 2 juillet 2019 17 h 36

      Oh, je me suis trompé, M. Fortin a raison - c'est Johnson et non Jackson qui était vice-président de Lincoln, Andrew de leurs prénoms. Ce qui m'a mélangé est que le vilain Jackson est devenu président des États-Unis et la ressemblance des noms - je viens de lire Zinn à ce sujet, influence ma perception j'imagine. Je ne connaissais pas Johnson, mais il semble qu'il n'était pas très bien non plus d'après M. Fortin.

      Ceci dit, les pages de Zinn sur le traitement des Amérindiens en début d'États-Unis, chapitre VII et le chapitre 1 sur Christophe Colomb sont très instructives. Beaucoup de choses terribles bien documentées que les livres d'histoire ne racontent pas. On comprendra pourquoi.

      Et aussi ailleurs dans le livres sur d'autres sujets, dont l'esclavage, la question des femmes.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 2 juillet 2019 07 h 45

    Dans le superbe film «Lincoln», de Steven Spielberg

    Thaddeus Stevens est joué par Tommy Lee Jones, et on le montre vivant avec une Noire (ce qui ne semble pas correspondre avec la réalité). Un homme d'avant-garde.

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Lincoln_(film,_2012)

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Thaddeus_Stevens

  • Cyril Dionne - Abonné 2 juillet 2019 08 h 26

    Trois choses qui sont incontournables aux États-Unis, l’exceptionnalisme américain, le rêve américain et le patriotisme

    L’esclavage a été le mal des quatre derniers siècles aux États-Unis. Pour l’Angleterre, la France et plusieurs pays européens, le colonialisme. À chacun ses maux. Comme il est faux de prétendre que la guerre de sécession a eu lieu à cause de l’esclavage. C’était plutôt une nouvelle économie, celle des moteurs à vapeur du nord qui affrontait celle de l’agriculture ancienne maintenue par les esclaves. Abraham Lincoln n’était pas aussi gentil que les livres d’histoire l’ont laissé sous-entendre.

    L’obsession pour la grandeur américaine déteint un mal qui parcourt la classe moyenne américaine. Avec la mondialisation et les accords de libre-échange, ils ont transformé cette classe sociale en une pauvre, sans emploi et désafranchie aussi socialement que monétairement. D’où la colère du peuple américain envers ses élites déconnectées qui vivent sur les côtes de l’Atlantique et du Pacifique. Ils ont instrumentalisé Donald Trump pour devenir leur lance-grenade personnel contre cette classe de riches de l’establishment vibrant aux privilèges accordés sans mérite, le tout, dans leur petite bulle personnelle. Quand vous n’avez plus rien, vous n’avez plus rien à perdre.

    L’Amérique a toujours tenu sa promesse au sujet du rêve américain qui permettait une émancipation et une transcendance des classes sociales. C’était cela l’exceptionnalisme américain; tous avaient une chance égale de réussir s’ils travaillaient de façon acharnée. Personne n’a pas encore compris? La colle qu’est le patriotisme américain, n’était pas assez forte pour qu’encore une fois, les élites déconnectées demeurent au pouvoir.

    Les slogans de Trump, « Conservez sa grandeur à l’Amérique » et maintenant « Rendez sa grandeur à l’Amérique » détonne et résonne au sein de l’Amérique. Celui d’Hillary Clinton, « En avant ensemble (Forward Together) », n’a pas convaincu qui que ce soit. Celui de Joe Biden, « Pour tous (For Everyone) », risque de recevoir un accueil très froid.

    Trump gagnera son pari en 2020.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 2 juillet 2019 08 h 50

    L'auteur écrit :

    " Car la vraie grandeur de l’Amérique, le rêve égalitaire et la promesse de justice économique qui se situaient « au coeur de la politique de Reconstruction », a aussi chuté. "

    « Chuté » est-il le bon terme? Il n'est pas un synonyme de « Échoué », en tout cas.

    • Cyril Dionne - Abonné 2 juillet 2019 17 h 10

      Et c'est pourquoi les gens ont voté pour Trump.