Politique létale

L’officier du Fish and Wildlife Service bombe le torse. Ce n’est pas aisé, tout engoncé qu’il est dans son gilet pare-balles, walkie-talkie d’un côté, Glock 43 de l’autre. Il passe sa main dans ses cheveux blonds et désigne d’un geste impérial les rives du fleuve : « Les migrants arrivent par hordes la nuit. Ils sont partout. » Il se retourne et sourit, un peu paternaliste : « Mais dans la journée, tout va bien, il y a des patrouilles, vous êtes en sécurité. »

Dans la réserve de Santa Ana, au sud du Texas, le danger n’est pourtant pas celui que cet officier veut dépeindre. Et les bouteilles vides de lait maternisé et de Pedialyte, le toutou démembré gisant dans la boue séchée ou le petit gilet de sauvetage trouvé près de la Old Hidalgo Pump House racontent une autre histoire.

Le calme des méandres du Rio Grande est illusoire. Les langues de sable qui se lovent dans le lit de la rivière cachent des courants redoutables, soudains et, pour en avoir fait l’expérience en amont, sournois. Ceux qui traversent le fleuve risquent tout. Et pour comprendre pourquoi ils y vont malgré tout, il faut disposer d’un angle de vue plus large que celui de cet officier.

La terrible photo du corps d’Oscar Alberto Martinez uni pour toujours dans son t-shirt à la petite Angie Valeria sur les berges du Rio Grande est l’illustration de plusieurs décennies de politiques frontalières. Depuis 25 ans, en effet, elles s’inscrivent dans une logique de durcissement, et la détention de migrants (très lucrative au demeurant pour certains groupes) augmente de façon constante. Depuis la présidence de George W. Bush, la fortification de la zone frontalière a repoussé les migrants dans des zones plus dangereuses. Les hieleras — ces cellules maintenues à température glaciale — et la bande frontalière d’exception juridique de 100 miles font l’objet de poursuites depuis longtemps. Le durcissement était donc manifeste dès avant 2016.

Mais le président actuel a donné un tour de vis létal à la politique frontalière. Délibérément. Sciemment. Cruellement. Parce que, comme il l’a dit dès 2015, l’enjeu est payant : et c’est sur cette question qu’il pense piéger les démocrates en 2020.

Entendons-nous. Sur la ligne frontalière, il y a des problèmes réels. Il y a bien une crise liée au trafic de drogue, non pas dans le désert, mais aux ports d’entrée réguliers. Il n’y a pas à proprement parler de crise migratoire puisque les arrestations déclinent (sur le long terme, les pics enregistrés sous Obama, et en partie liés aux méthodes de comptabilisation des arrestations, s’inscrivent dans une tendance globale à la baisse)… alors que dans le même temps, le nombre d’officiers (et maintenant de soldats) mobilisés ne cesse d’augmenter. Le nombre de personnes non documentées en sol américain est en déclin net depuis plus de dix ans : ils représentent 10,5 millions de personnes, et pour beaucoup sont entrés avec un visa et sont restés après son expiration. Par contre, il y a une évolution de la structure de la migration : plus d’enfants, plus de femmes, plus de familles, venus de beaucoup plus loin. Parce que les conditions qui poussent à la migration (sécurité, survie économique) sont aggravées par la dégradation des systèmes politiques locaux, les effets de la mondialisation, les changements climatiques.

Ni crise migratoire ni crise de la criminalité, la situation actuelle est désormais celle d’une crise humanitaire. Qui porte le sceau du président.

D’abord, la fin des dispositions qui priorisaient l’expulsion des (vrais) dangers pour la sécurité nationale, qui protégeaient les familles de militaires actifs et les vétérans, la sanction systématique du franchissement irrégulier de la frontière et l’incarcération des parents, la poursuite de la séparation des familles est au coeur de la saturation du système. Et non l’inverse.

Ensuite, ce gouvernement a choisi d’ignorer l’accord Flores de 1997 qui assurait que les enfants soient accueillis dans des conditions sanitaires appropriées. Il a choisi de miser sur la privatisation du système d’incarcération et de détourner le regard des atteintes aux droits de la personne dans les camps de détention.

Enfin elle a choisi de ne pas respecter le droit d’asile pourtant enchâssé dans le droit international et américain : elle a délibérément ralenti le traitement des demandes et, contrevenant au droit international, a mis « en attente » près de 15 000 demandeurs le long de la frontière, côté mexicain — qui n’est pas un pays sûr.

C’est dans ce contexte que survient la mort d’Oscar et de la petite Valeria. À Matamoros, où ils étaient arrivés récemment, la violence est endémique. L’État de Tamaulipas est classé « 4 » par le département d’État — une dangerosité au niveau de celle du Yémen. Les cartels, écimés par des arrestations de haut niveau, fragmentés, se caractérisent par leur extrême violence. La politique américaine a ainsi eu pour effet de fournir du financement (avec les migrants qui peuvent payer leur passage) et de la main-d’oeuvre (pour ceux qui n’en ont pas les moyens) aux cartels qui gagnent en puissance — on peine à croire que la sécurité des États-Unis en bénéficie. Dès lors, retourner sur le pont frontalier où Oscar et sa famille s’étaient présentés dimanche leur faisait courir le risque de faire face aux cartels comme aux officiels mexicains, qui prennent leur quote-part au passage. Attendre dans un refuge à Matamoros était une option plus dangereuse encore — d’autant que cela peut durer des semaines. Il n’y avait pas grand choix. Oscar en est mort. Ils en sont morts. Mais le pouvoir des images est éphémère. Qui se souvient de la petite Jakelin, morte en détention en décembre dernier ? Ou de la petite Yanela Sanchez — sur la photo gagnante du World Press Photo 2019 ?

La vérité, c’est que rien ne changera tant que les mots de la poétesse Warsan Shire n’auront pas été entendus :

« Personne ne quitte sa maison

À moins que cette maison soit la gueule d’un requin […]

Personne ne met ses enfants dans un bateau

À moins que la mer ne soit plus sûre que la terre

Personne ne quitte sa maison

À moins qu’elle ne susurre dans ton oreille

Pars

Fuis maintenant

Je ne sais pas ce que je suis en train de devenir

Mais je sais que n’importe où ailleurs

Sera plus sûr qu’ici »

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