Les maisons de papier

Alors que bien des gens s’affairent à mettre leur vie en boîtes et à trimballer tout ce bazar d’un appartement à un autre, l’actualité plonge, comme à chaque année, dans son rythme estival, laissant toute la place aux reportages d’usage sur l’état du marché locatif au Québec. On nous rappelle que la situation est de plus en plus critique ; ce qu’on savait déjà, puisqu’il se trouvent des groupes qui s’inquiètent pour les locataires et défendent leurs droits à longueur d’année. L’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) l’a néanmoins rappelé dans une note publiée hier : nous nous dirigeons vers une « crise permanente du logement », à Montréal comme ailleurs.

Dans la métropole, le taux d’inoccupation se tient sur le seuil de la pénurie, bien proche de celui observé au début des années 2000. C’est encore pire pour les logements familiaux, ceux qui comptent trois chambres à coucher ou plus. On le voit tout de suite dès qu’on épluche les petites annonces : les prix ont bondi, même dans les quartiers plus ou moins bien desservis par les transports en commun, et la qualité des logements est de plus en plus déprimante. Même les logements mal entretenus et mal foutus sont affichés à des coûts difficiles à soutenir pour les familles.

Pour s’en tirer, les locataires se cèdent leurs baux ou échangent leurs appartements, dans l’espoir d’endiguer les hausses de loyer. Sinon, c’est la course à la meilleure cote de crédit et à la réponse instantanée. Mais que faire lorsqu’on n’a ni logement enviable à échanger, ni disponibilités, ni crédit impeccable ? Le locataire est plus vulnérable que jamais s’il doit trouver rapidement un nouveau logis et qu’il ne dispose pas d’un revenu confortable. C’est encore pire, bien sûr, avec l’explosion de l’offre de location de courte durée, comme Airbnb.

On sait très bien que Airbnb ronge le parc locatif, même si, à moins d’être soi-même évincé par un propriétaire souhaitant convertir ses logements, la menace reste discrète. Mais lorsqu’elle se montre, elle révèle aussitôt son caractère antisocial, son égoïsme et sa détestation pour la collectivité. Non loin d’où j’habite, il y a dans la fenêtre d’un logement une pancarte annonçant un logement à louer « ou à vendre », ajouté au marqueur noir. Les logements, tous meublés, sont disponibles seulement pour de très brefs séjours. Quant à la vente, on utilise comme argument principal la possibilité d’une source de revenus substantiels, dérivés de la location des logements aux touristes, par l’entremise d’Airbnb. Pour près d’un million de dollars, on offre l’immeuble et son aménagement tels quels. Un triplex entièrement inoccupé, donc, en plein coeur d’un quartier enviable pour les familles, et où l’on se bat pour les logements abordables.

La propriété immobilière est ici pensée en faisant abstraction complète de toute notion de « chez-soi », ou d’enracinement dans un lieu où l’on vit et où l’on participe à la communauté. L’immeuble devient un actif quelconque, alors que la ville est envisagée comme un grand parc où l’on rencontre diverses occasions d’affaires. Le propriétaire acquiert l’usage exclusif d’une chose de façon purement détachée, réduisant d’autant la possibilité pour d’autres d’accéder à un espace de vie digne.

Josée Blanchette écrivait la semaine dernière un beau texte sur ces maisons qui nous habitent autant que nous les avons habitées. Elle y parlait du deuil et de la douleur que l’on peut ressentir lorsqu’on quitte un endroit qui a accueilli notre intimité la plus profonde. Mais qu’arrive-t-il lorsque la douleur naît plutôt de l’impossibilité de prendre racine quelque part, dans un lieu qu’on a envie d’appeler chez soi ? Pour le locataire, le sentiment d’avoir son logis, et ce, pour un bon moment, est si fragile. Les appartements qu’on loue sont des maisons de papier : on les investit pleinement, on y projette toutes sortes de rêves, mais elles sont aujourd’hui si facilement confisquées, démantelées, ou carrément inaccessibles. Je me disais cette semaine que la seule possibilité de s’ancrer quelque part, de se réfugier sous un toit pour un bon moment, est un privilège considérable. Ce qui est complètement tordu, lorsqu’on y réfléchit un instant.

La ministre des Affaires municipales et de l’Habitation, Andrée Laforest, déclarait cette semaine qu’il n’y a pas de crise du logement au Québec, même s’il y a urgence d’agir en la matière. L’urgence prend de toute évidence son temps, car le gouvernement du Québec n’a prévu aucune somme pour financer de nouveaux projets de logements sociaux dans son dernier budget. On a bien l’intention de réglementer l’offre de Airbnb, mais s’il devait y avoir de la résistance, le gouvernement finirait-il par s’incliner devant ce géant, et ceux à qui ses services profitent, comme il l’a fait avec Uber ? Quant au contrôle des loyers et la mise en place d’un registre des baux, aucun projet sérieux n’est sur la table.

À quelques jours de la journée des déménagements, et à défaut de mieux, espérons seulement que les coups de pouce, la sueur, la pizza et la bière qu’on partage incarnent la solidarité dont nous avons besoin pour solidifier les maisons de papier.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.