Nous sauver d’une sorte de nuit

À l’issue d’une représentation d’un spectacle de poésie québécoise, quatre députés (représentants des quatre partis) sont sur la scène du Trident pour une discussion sur les liens entre l’art et le politique. Je suis sur scène aussi, en tant qu’artiste. Je tente de poser la question du travail transpartisan.

« Comme citoyenne, les moments où je suis bouleversée par ce que vous accomplissez, c’est quand vous arrivez à vous rallier derrière des objectifs communs, comme vous l’avez fait autour de l’aide à mourir, par exemple, ou comme ce que prépare le comité qui travaille en ce moment à la manière de rendre le système de justice adéquat pour les victimes de crimes sexuels. Ma question est la suivante : qu’est-ce que ça va prendre pour que vous vous attaquiez à l’urgence environnementale en y travaillant de concert, tous partis confondus, ensemble ? Comment faut-il qu’on vous le dise, que c’est notre plus grande préoccupation ? »

On me répond, en gros, que la population a un grand rôle à jouer quant à ces projets autour desquels les partis se rallient, et que jusqu’ici, les citoyens ne se sont pas assez exprimés là-dessus pour faire bouger les choses en ce sens. Je suis un peu estomaquée : ce n’est pas ce qu’on fait sans relâche depuis la campagne électorale ?

Une des députés dit : « On a besoin de vous. On a besoin que vous nous souffliez dans le cou. » Elle ne prononce pas les mots exacts, mais on croit l’entendre entre les lignes nous enjoindre de la faire nous-mêmes, la révolution.

L’animateur se tourne alors vers la salle, et une très jeune fille bondit de son siège pour prendre la parole : « Je m’appelle Mathilde, je suis en secondaire 5, je fais partie de Pour le futur Québec. Depuis des mois, avec mes amis, on est venus s’asseoir tous les vendredis après-midi devant l’Assemblée nationale. Qu’est-ce qu’on doit faire de plus pour que vous compreniez qu’on vous demande de vous occuper sérieusement et immédiatement de la crise climatique ? »

Elle a bien raison : qui fait ça, manifester tous les vendredis ? Et que faire de plus, quand on a 15 ans ?

J’en parle souvent ici : je suis éblouie par cette jeunesse qui décide de prendre sur elle nos problèmes irrésolus, et qui se lance à corps perdu dans la lutte avant même la majorité. Une part de moi est impressionnée, admirative de leur pugnacité. Une autre part de moi est attristée que ces enfants sentent tout ce poids sur leurs épaules, signe indubitable que nous, les adultes, avons échoué quelque part.

Dans La nuit sauve (Éditions verticales), Hélène Frédérick met en scène une bande d’adolescents qui fête la fin des cours au bord d’un champ de maïs en 1988. Son roman sombre et vibrant trace le portrait nuancé de trois êtres parmi ce groupe qui peinent à se projeter dans le futur.

L’écrivaine prête à chacun une voix loin du réalisme, aux moyens littéraires soutenus, nous donnant ainsi à lire des discours intérieurs chatoyants, riches, chargés de véritables quêtes, de douleurs profondes, peut-être même insondables.

En parcourant ce livre dense, la tentation de se souvenir de cette époque de la vie en en gommant les aspérités disparaît. La violence des désirs et des solitudes nous revient, intacte. Une narration omnisciente rythme les paragraphes de commentaires aiguisés sur le contexte déjà lointain, mais étrangement familier, de l’été 88, sur ce qui attend les protagonistes et la société, sur la féroce lutte des classes déjà en marche dans ce microcosme, sur la fiction de l’argent et de la dette qui imprégnera de plus en plus les existences.

« Grâce à la dette, en plus d’arriver à m’élever au-dessus de ma classe, j’aurai une credit history, comme on dit, elle me permettra d’accéder à de nouveaux emprunts et de demeurer enchaîné, pieds et poings liés. Au générique de début de mon existence on trouve : “Ce film est inspiré d’une histoire vraie de crédit.” »

En lisant, j’ai beaucoup pensé à nos jeunesses croisées. Celle de 1988 qui tente, dans le récit de Frédérick, d’être sauvée par la nuit. Et celle de 2019, où brillent Mathilde et ses amis, qui travaille à tous nous sauver d’une longue nuit noire — quelque chose comme la nuit opaque de la fin de l’espoir.

C’était le solstice la semaine dernière : le moment où le jour gagne. Espérons que cette victoire de la lumière nous inspire.

Je souhaite de vraies vacances aux grévistes scolaires, des vacances d’enfant, qu’ils puissent, pour une saison, déposer le poids de leur inquiétude.

Et je souhaite des vacances d’adulte aux membres du gouvernement, qu’ils saisissent l’occasion pour rêver d’autres motifs de fierté que celui de faire passer des lois sous bâillon. Je nous souhaite surtout, à tous, de visiter cette nature envers laquelle nous endettons la jeunesse jusqu’à la lie. Jusqu’à échapper l’une et l’autre.

Sur ce, je pars m’enfouir sous les arbres.

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