Atateken, l’été

Les derniers étés au Québec ont été particulièrement ardus sur le plan du… « vivre-ensemble ». Tout le monde se souvient bien sûr de l’affaire SLĀV, qui a éclaté il y a un an presque jour pour jour, lors de l’ouverture du Festival international de jazz de Montréal. Le dialogue social sur la diversité dans les arts et sur l’appropriation culturelle s’est alors ouvert sur de drôles de bases, dans la mesure où peu de personnes tirant leur histoire familiale de l’esclavage dans les Amériques avaient leur place dans la pièce, ou même dans le débat sur la pièce. Il a fallu que le public apprenne à connaître quelques nouveaux visages pour qu’un échange sur les idées et les perspectives devienne même possible. Le phénomène s’est répété avec Kanata : quand l’exclusion des Premières Nations est aussi criante au théâtre que dans l’espace médiatique, il faut donner plus de visibilité aux experts autochtones pour qu’on puisse, non pas simplement en parler, mais bien se parler. Et éventuellement se comprendre.

En 2017, nous étions à pareille date en plein débat sur le défilé de la Fête nationale, alors que des images de jeunes athlètes noirs poussant le char allégorique d’Annie Villeneuve, vêtus d’étranges tenues beiges rappelant des contextes autrement moins festifs, faisaient le tour du monde. Là aussi, la pression d’une couverture internationale a forcé les responsables à répéter partout que les fameuses images ne reflétaient pas leurs intentions — ce qui est vrai — et qu’elles ne traduisaient pas la place des Noirs dans la société québécoise — ce qui se discute, en revanche.

Trois jours après le défilé, Pierre Coriolan, un homme d’origine haïtienne en crise de détresse psychologique parce qu’on l’expulsait de son logement social, mourait sous les balles du Service de police de la Ville de Montréal. Il avait fallu que des manifestants — dont j’étais — montent sur une scène inoccupée du Festival de jazz pour qu’on se mette à parler de sa mort tragique. C’est aussi à l’été 2017 que bien des groupes d’extrême droite, gonflés de confiance par les tribuns de la droite populiste, s’en sont pris aux migrants haïtiens et africains forcés par Donald Trump de prendre le chemin Roxham pour le Québec. Si bien de ces demandeurs d’asile sont aujourd’hui injustement expulsés dans l’indifférence, c’est qu’il est encore possible, au Québec, que des populations soient frappées du sceau de l’indésirabilité.

En 2016, l’été avait été marqué par des violences policières particulièrement médiatisées aux États-Unis et le mouvement Black Lives Matter battait son plein. Alors que les médias d’ici rapportaient à pleines pages les nouvelles de l’autre côté de la frontière, des activistes d’ici faisaient des pieds et des mains pour rappeler les noms des personnes tuées tout récemment au Canada, dont Bony Jean-Pierre, mort d’un tir de balle de caoutchouc à Montréal-Nord en avril 2016, et Abdirahman Abdi, frappé alors qu’il était en détresse psychologique au centre-ville d’Ottawa, en juillet de la même année. Pour comprendre que la question de la brutalité policière ne relève pas de « l’importation » de problèmes américains, il faut, entre autres choses, se rappeler comment les policiers bien de chez nous défendaient en ondes les tactiques employées en Louisiane, au Minnesota et au Texas.

Ces derniers étés m’ont assez marquée pour qu’une partie de moi se demande, par réflexe, ce qui nous déchirera cette année encore durant les vacances. L’Assemblée nationale a terminé sa session en adoptant des lois profondément polarisantes : il y a de quoi s’inquiéter. Pour les gens qui s’intéressent au « vivre-ensemble », l’été s’amorce pour l’instant avec une annonce importante, une déception et un moment d’espoir.

L’annonce ? Le gouvernement fédéral a lancé mardi sa stratégie canadienne de lutte contre le racisme et annoncé la mise sur pied d’un nouveau Secrétariat de lutte contre le racisme au sein du ministère du Patrimoine canadien, avec un financement de 4,6 millions de dollars. Le rôle du Secrétariat, nous dit-on, sera notamment d’analyser les politiques existantes dans les différentes institutions fédérales et de revoir leur impact sur les collectivités et les peuples autochtones. C’est dans sa mise en oeuvre — si elle est possible avant les élections — qu’on verra si le Secrétariat a l’autorité, l’indépendance et les compétences requises pour avoir un impact nécessaire.

La déception ? Malgré toutes les tentatives de mobilisation et de dénonciation, un groupe de sénateurs conservateurs (non élus, faut-il le rappeler) a réussi à faire mourir au feuilleton la Loi visant à assurer l’harmonie des lois fédérales avec la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones présentée par Roméo Saganash juste avant sa retraite politique.

L’espoir ? Montréal change le nom de la rue Amherst et la rebaptise Atateken, un mot qui évoque la fraternité et l’égalité entre les peuples. En fait, c’est plutôt la façon dont la nouvelle est accueillie qui, en soi, donne à espérer que d’autres changements peuvent avoir lieu sans que le ressac soit trop important.

De la fraternité entre les peuples, il en faudra pour faire revivre la loi à laquelle M. Saganash a travaillé durant tant d’années. Il en faudra aussi pour que, cet été, on n’attende pas que des incidents dégénèrent en crise sociale avant d’ouvrir un dialogue sous le signe de l’écoute et du respect.

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48 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 27 juin 2019 06 h 40

    L'annonce canadienne n'est que l'annonce d'un comité d'analyse de la situation et des impacts. C'est un geste à portée électorale.

    La déception, il fallait s'y attendre. Le porteur s'est retiré et les Sénateurs se sont retrouvés devant un projet à valider. Le problème fut-il créé par une poignée de sénateurs conservateurs, qui sont 30 sur 105 ? Les GSI (groupe de sénateurs indépendants) sont 59 et les libéraux sont 9 et 6 sont indépendants alors qu'un seul siège est absent. Il aura fallu une analyse plus convaincante, notamment un décompte des votes selon la nomination des GSI.

    L'espoir que véhicule d'avoir rebatissé la route Amherst par Atateken, un terme iroquois signifiant « fraternité et égalité entre les peuples ». Il me semble qu'un rappel de l'histoire s'imposait.

    Amherst, on sait qu'il fut officier de l'armée britannique et administrateur colonial, surtout qu'il fut l'instigateur de l'écrasement du soulèvement de Pontiac dans la vallée de l'Ohio et la région de Détroit.

    Quant aux Iroquois, la fraternité n'était pas leur marque de commerce, car ils furent en guerre avec d'autres tribus et s'allièrent plus aux Britanniques qu'aux Français même s'ils signèrent la Grande Paix de Montréal en 1701. Par contre, on ne peut pas contester leur recherche d'égalité entre les peuples, en l'occurence entre eux, les Français et les Anglais, pour la résolution des conflits. Comme on ne peut pas négliger qu'ils revendiquent leur possession de la région de Montréal dont ils furent évincés par les alliances des Français avec d'autres peuples.

    Je ne sais pas qu'elle est le rationel derrière le choix de ce terme de langue iroquoise, mais il me semble qu'il résulte d'une décision qui nécessite plus d'explication que le sens de ce terme dans cette langue. Les mots ont des racines et un sens. Séparer les deux les transforme peut-être en « espoir », mais quel espoir cherche-t-on ?

    • François Beaulne - Abonné 27 juin 2019 09 h 06

      Quant à rebaptiser la rue Amherst pour honorer les premières nations, pourquoi ne pas avoir choisi un nom issu des nations alliées des Français plutôt qu'un nom issu d'une des seules nations alliées aux anglais contre les Français, d'ailleurs, comme vous le soulignez bien, une des plus guerrières et cruelles face à ses adversiares.
      Une autre bonne occasion ratée de rappeler la fraternité qui existait entre nos ancêtres de la Nouvelle France et la plupart des premières nations.
      Qui et comment a été choisi ce nom. Quelqu'un pourrait'il nous en informer?

    • Pierre Rousseau - Abonné 27 juin 2019 11 h 47

      Les Agniers (Mohawks aujourd'hui) n'ont pas été évincé de la vallée du St-Laurent par les Français. Ceux qui habitaient la vallée du St-Laurent au moment des voyages de Cartier sont les Iroquoïens du St-Laurent et on ne sait pas exactement pourquoi ils ont disparu entre les voyages de Cartier et le retour des Français avec Champlain. Pendant la présence de Cartier, ces Iroquoïens n'étaient pas les ennemis des Français mais ils n'ont pas apprécié le kidnapping de leur chef Donnaconna et de quelques membres de leur nation.

      Il est possible que les Iroquoïens du St-Laurent aient été décimé par les maladies apportées par les membres des voyages de Cartier ou qu'il y ait eu un conflit avec les Innus et autres, ce n'est pas encore démontré. Quoiqu'il en soit, 5 puis éventuellement 6 nations iroquoises se sont alliées aux Britanniques alors que les Hurons, une autre nation iroquoïenne, se sont alliés aux Français. Les puissances coloniales ont encouragé les conflits et ont utilisé leurs alliés autochtones pour gagner du terrain.

      Dans le cadre de ces conflits, il y eût des périodes plus tranquilles et plusieurs Agniers et autres Iroquois se sont convertis au catholicisme et ont été installés en banlieue de Montréal à Kahnawake. En fait il est fort probable qu'ils revenaient chez eux, dans le territoire qui était autrefois le leur car Hochelaga était un village iroquoïen.

      En passant, les Iroquois n'étaient pas plus sanguinaires ni cruels que les autres à l'époque et les anglo-américains ont connu leur part de terreur. D'ailleurs, une de mes ancêtres, Elizabeth Price, a été kidnappée de Deerfield, Massachussets à l'hiver 1704 lors d'un raid de l'armée française qui était composée d'environ une cinquantaine de Français et 250 alliés autochtones. Ceux qui n'ont pas été enlevés ont été massacrés. La cruauté faisait malheureusement partie des tactiques de terreur de l'époque et ça n'enlève en rien le droit des Iroquois au respect.

    • Cyril Dionne - Abonné 27 juin 2019 14 h 40

      Vous nous avez perdus lorsque vous êtes arrivé en 1704 M. Rousseau. Nous sommes bien en 2019.

      Les Mohawks n'ont pas seulement été évincé de la vallée du St-Laurent, ils ont été écrasés partout. Maintenant, ils vivent sur des réserves, les prisons à ciel ouvert dont les terrains ne leurs appartiennent même pas et sont régimentés dans un apartheid canadien comme pupille de l’État par l’infâme loi sur les Indiens. Si cela n’est pas être conquis, j’en perds mon latin. Il faudrait en finir de romancer cette version de l’histoire. La seule résistance a eu lieu au Manitoba avec les métis de Louis Riel et de Gabriel Dumont et ils ont perdu, écrasé par l’empire britannique et John A. Macdonald. Riel a été pendu par l'état canadien et Dumond s'en enfuit aux États-Unis. Cela, c’est la réalité qui dérange.

    • Sylvie Paré - Abonnée 27 juin 2019 23 h 00

      CYRIL DIONNE; les Iroquois n'habitaient PAS la vallée du Saint-Laurent et il y a de fortes chances que ce soient eux qui aient évincé les gens que Jacques Cartier a rencontré. FACTS DON'T CARE ABOUT EMOTIONS OR IDEOLOGY.

    • Sylvain Auclair - Abonné 28 juin 2019 07 h 43

      Monsieur Dionne, si les Agniers s'appellent en anglais Mohawks, c'est qu'ils venaient des alentours de cette rivière, dans l'État de New York. Si le Richelieu s'appelait rivière des Iroquois, c'est qu'ils venaient nous attaquer en descendant cette rivière.

    • Cyril Dionne - Abonné 28 juin 2019 08 h 20

      Désolé Mme Paré et M. Auclair,

      Nous sommes bien en 2019 et la plupart de tout ce beau monde vivent dans un régime d'apartheid communément appelé les réserves ou les prisons à ciel ouvert. Vous pouvez glorifier ce que vous voulez, mais les Autochtones ont été vaincus maintes et maintes fois. L'histoire doit refléter les vivants.

  • André Joyal - Inscrit 27 juin 2019 07 h 33

    Quel mauvais souvenir...

    nous rappelle notre chroniqueuse de service. J'aurais tant aimé voir «Slav »dont je ne connaissais rien des chants que faisaient pourtant connaître avec détermination et forte pertinence Betty Bonifassi. Un groupuscule d'anglophones haineux m'en a empêché. Ce mauvais souvenir est si vif que pour la première fois en 30 ans je n'ai pas fait de réservation au FIJM.

    Quant au nouveau nom, difficile à prononcer, de la rue Amherst (enfants, en évoquant les p'tis chars on disait: ding,ding Amherst!) j'espère qu'il ne rappelle pas trop de mauvais souvenirs aux descendants du massacre de Lachine. D'aucuns auraient préféré un nom d'un chef Huron survivant d'un des nombreux massacres perpétrés par les Iroquois comme on les appelaient à l'époque. Je suggère la lecture de Joseph Boyden d'ascendance amérindienne: «Dans le grand cercle du monde», Albin Michel.

    • Cyril Dionne - Abonné 27 juin 2019 09 h 31

      Oui M. Joyal, notre chroniqueuse de service nous en remet.

      On nous remet encore le char allégorique de la dernière Fête nationale. Bien oui, les Québécois sont tous des racistes qui pratiquent l’esclavage dans un infâme apartheid. Pourtant, juste à côté, il y avait un autre char allégorique, cette fois, tiré par des blancs.

  • Jean-Henry Noël - Abonné 27 juin 2019 07 h 59

    Appropriation

    Les cultures devraient s'interpénétrer. Le concept d'appropriation culturelle, c'est de l'apartheid, de la ghettoïsation. Idéalement, la solution serait un creuset menant à une certaine homogénisation. Pour atteindre ce but, il faudrait d'abord et avant tout éliminer les disparités économiques.

    «L’argent, l’argent, dit-on ; sans lui tout est stérile :
    La vertu sans l’argent n’est qu’un meuble inutile »

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 27 juin 2019 08 h 07

    Complètement dans les patates

    Mme Nicolas,
    Dans l'introduction de votre chronique, votre description des enjeux et des événements lors de Slav et de Kanata équivaut précisément à la version victimisante et masochiste qui a été charriée au début par les multiculturalistes et les vierges offensées, puis discréditée par la suite parce que les gens se sont mis à réfléchir et à nuancer.

    Vous semblez incapable de le faire. Votre liste est présenté avec le point de vue de quelqu'un qui serait incapable de prendre du recul. Votre parti pris est unidimensionnel, adolescent et inutilement provocateur.

    • Cyril Dionne - Abonné 27 juin 2019 09 h 29

      Oui, les épisodes de SLĀV et Kanata ont tué la liberté d’expression des créateurs québécois au nom de l’appropriation culturelle, un des dogmes de la très sainte rectitude politique.

    • Claude Gélinas - Abonné 27 juin 2019 09 h 38

      Ce commentaire pertinent devrait faire réfléchir l'auteure de cette chronique.

    • Jean-Henry Noël - Abonné 27 juin 2019 17 h 46

      SLAV
      Qu'on se le tienne pour dit, une pièce créée par un caucasien et traitant de la condition nègre, ne peut pas se faire sans l'apport des descendants d'esclaves, sans l'apport de sang nègre. Si une troupe de théâtre anglaise osait parler de la condition québécoise sans les Québécois, que feriez-vous sinon hurler au racisme anglais ? Entre parenthèses, les relations entre Canadiens français et Canadiens anglais ne peuvent pas être «racistes», car Français et Anglais sont également des caucasiens.

  • Gilbert Talbot - Abonné 27 juin 2019 08 h 47

    Atateken

    Aux nouvelles, on nous a dit que le mot avait été choisi par un comité formé de représentants autochtones, de plusieurs nations diférentes, y compris des Mohawks, mais pas exclusivement et qu'il était le fruit d'un consensus unanime. On a préféré un mot-concept, à un personnage, comme Félix Leclerc par exemple. Ce choix s'inscrit bien dans la volonté de réconciliation du fédéral avec les Autochtones, bien que ce choix relève de la ville de Montréal.
    Pour ce qui est de Amherst, on lui reproche surtout d'avoir utiliseé le premier une arme bactériologique pour vaincre les troupes indiennes de Pontiac. Sous le couvert de la charité chrétienne, il fit distribuer des couvertes imprégnés du virus de la petite vérole. Non seulement dEs guerriers en moururent mais aussi des femmes et des enfants: donc pas seulement une victoire guerrière, mais un génocide, pour reprendre un terme populaire ces temps-ci.

    • Cyril Dionne - Abonné 27 juin 2019 09 h 30

      Maintenant, on aime bien s’associer aux Autochtones comme cette chère madame pour dénoncer un supposé racisme. Franchement, on vient de gaspiller 92 millions dans une enquête bidon sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées qui n’a pas enquêté sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées.