Faute de vent

Le ciel était gris, comme s’il était devenu le cendrier d’un soleil caché. Le temps était lourd. Il manquait d’air. J’avais l’estomac noué. Dans la chambre, tout juste à côté, Pierre Perrault se mourait. Le cinéaste-poète avait tout de même assez de ressort en lui pour déjouer encore la fatalité, du moins le temps de terminer son dernier livre.

Cela fait vingt ans qu’à la Saint-Jean Pierre Perrault est mort. Depuis, thèses, livres, articles et analyses à son sujet se sont multipliés. De nouvelles perspectives se sont ouvertes sur son oeuvre immense. J’ai un peu perdu l’horizon mouvant de tout cela, me contentant de revenir, de temps à autre, à ses films, à ses livres, à ses poèmes, à ses pièces de théâtre aussi, mais surtout aux souvenirs de sa parole, de son amitié, du plaisir intense que j’éprouvais à discuter avec lui de mille choses.

Je le revois, aux derniers jours de sa vie, alors que j’étais accroupi près de lui, m’employant à noter. Le temps pressait. Il le savait mieux que quiconque. Rien ne comptait plus que de parvenir, coûte que coûte, à boucler Nous autres icitte à l’île, un livre tissé à même les inventions langagières d’un monde populaire.

Les heures innombrables d’écoute de cette langue qu’il avait recueillies à la pointe d’un micro avaient été retranscrites, méticuleusement. De cette moisson de mots, il pétrissait la pâte de son propos, allant et revenant dans un découpage complexe de phrases scrutées à la loupe par ses soins.

Je l’aidais, autant que je pouvais, mais cela ne suffisait pas. Sitôt que j’avais quitté sa maison, il m’appelait pour m’enjoindre d’y revenir, très vite, aussitôt que possible. Une idée lui était venue, me disait-il. Et il fallait s’employer à la traquer. L’homme savait bien que, dans la fin, se trouve aussi un commencement dont il ne faut pas rater le départ.

En 1778, à l’un de ses correspondants qui s’inquiétait de sa fin prochaine, Voltaire écrivait : « La mort est venue pour me prendre, mais j’ai esquivé. » J’ai vu Pierre Perrault faire de même, plusieurs fois, le temps de parvenir à matérialiser, une dernière fois, la voix des sans-voix à laquelle toute son oeuvre s’attachait.

À compter du moment où, dans les années 1950, il avait délaissé le hockey autant que la pratique du droit, Perrault était parti à la rencontre du langage, bien certain qu’en chaque lieu, de l’anse de Tabatière à Tête-à-la-Baleine, en passant aussi bien par Val-d’Or que par Montréal, se trouvaient réunis des gens capables de démontrer l’existence de ce pays incertain. Il captait à cette fin, comme l’avait fait un Pasolini, la parole de ceux qu’on n’écoutait pas pour accéder, dans des polyphonies savamment tissées par ses soins, à la réalité d’un monde dont il se faisait le découvreur. Le poète Michel Garneau l’appelait « Capteur Perrault ». Cela lui va bien, je trouve.

L’identité québécoise, comment la définir ? Dans ses films et ses essais, Perrault se montre en quête d’un destin national qui, dans les faits, se dissout vite dans une idée d’humanité. Perrault ne cesse de tourner autour de ces questions et de leurs déclinaisons, tout en sachant qu’il est vain d’espérer en tirer une loi, sachant qu’il ne saurait exister de manière définitive d’exprimer une société. Il part du fait que les principes de réalité sont appelés à changer, pour le meilleur comme pour le pire. Homme d’esprit, il sait fort bien que les questions s’avèrent souvent bien plus intéressantes que les réponses que nous leur donnons, les réponses étant forcément fragiles, comme ces bulles de savon qui, à mesure que nous les fabriquons, éclatent en l’air.

Pour la suite du monde, son grand film, son chef-d’oeuvre, montrait que l’actualité n’est pas que l’aboutissement d’une suite d’événements, mais bien le renouvellement, la réinvention, à partir du matériau brut du passé, de formes nouvelles susceptibles d’accueillir au mieux l’avenir commun.

Perrault, en un mot, n’était pas un partisan de l’histoire en tant que productrice de valeurs standardisées, ni surtout d’une histoire écrite par en haut, au nom et au seul avantage des puissants. Il entendait plutôt qu’on puisse vivre enfin à l’heure où les siècles se mettent à l’écoute de la parole des pêcheurs, des ouvriers, des fous de village, des ménagères en tablier, des défricheurs de pays, des autochtones, autant que du silence des bois et du hurlement de la ville.

Il n’enjoignait pas à sa société de se figer, selon les termes d’une identité arbitraire que quelques beaux esprits lui auraient fixée de façon sournoise, avec une certaine violence au fond, au nom d’une identité de papier qui lui imposerait un caractère inaltérable, entendu d’avance, une sorte de trait définitif et constitutif, une tétanie rassurante pour ceux-là mêmes qui, au fond, ne vivent pas à l’heure de ce peuple, mais ne cessent jamais d’en profiter, en conduisant toutes leurs petites affaires en son nom.

En 1969, du haut de sa renommée, Perrault avait été invité par la télévision d’État à commenter en direct le défilé de la Saint-Jean. Il avait eu tôt fait de dire qu’il s’agissait là d’une encyclopédie de la médiocrité civique montée sur des roulettes. Patronner les mascarades nationales du pouvoir et de son commerce ne l’intéressait pas.

Pour Perrault, le pays passait plutôt par des profondeurs symbolisées par le fleuve Saint-Laurent, cette grande artère de nous-mêmes dont il ne cessait, avec une attention infinie, de vouloir prendre le pouls. « Ce fleuve, disait-il, n’est pas un rêve qu’on fait en dormant. Tant de mer unit et sépare les villages comme autant d’îles. Et tous les mots sont usés faute de vent. » À ce pays à demi étouffé, Perrault tentait d’insuffler de l’air.

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13 commentaires
  • Yves Graton - Abonné 25 juin 2019 07 h 21

    Pierre Perreault, le joueur de hockey

    je me souviens de lui alors qu'il jouait au hockey pour Grasset et- par la suite - pour le collège Ste-Marie,
    Un bel athlète. Tempus fugit

  • Gaétan Dostie - Abonné 25 juin 2019 07 h 40

    Quel texte merveilleux. J'ai connu et fréquenté Pierre Perreault avec admiration, fascination, éblouissement. J'ai eu ce privilège de le filmer jusqu'à quelques semaines avant sa mort.

    Votre hommage, cher Jean-François, me touche. Perreault me manque, nous manque infiniment. Merci!

    Gaëtan Dostie

  • Yves Corbeil - Inscrit 25 juin 2019 08 h 05

    Des bulles de savon qui éclatent aussitôt fabriquer

    Une bien drôle de façon de rendre hommage à l'immense travail de Pierre Perrault. Je pense que vous auriez seulement due emprunter la voix de Hauris. Des bulles qui disparaissent aussitôt ptononcer.

    https://www.youtube.com/watch?v=cbAV-ctqYV8

    Il ne sera pas fier de vous monsieur Nadeau.

  • Pierre Jasmin - Abonné 25 juin 2019 08 h 19

    Merci pour ce témoignage

    Pierre Perrault fut un de nos grands héros québécois humanistes, dont la valeur grandit au fil de témoignages comme le vôtre.
    Relisons ses livres, revoyons ses films, et le casse-tête de notre identité se résoudra peu à peu.

  • Louise Collette - Abonnée 25 juin 2019 08 h 35

    merci

    Magnifique texte merci.