LNI et TFO, conquérantes improbables

J’ai toujours été fasciné par la Ligue nationale d’improvisation (LNI) et par la télévision éducative franco-ontarienne (TFO). Leur énorme succès international prouve qu’il n’y a pas de limites au potentiel d’exportation de la production culturelle francophone. Ce sont pourtant deux organisations hyper nichées : TFO a pour mandat de desservir le système éducatif ontarien en ressources télévisuelles en langue française ; la LNI a monté une formule de sport-impro basée sur le hockey. Mais leurs dirigeants ont vu loin, très loin même.

La LNI, dont le premier match remonte à 1977, existait depuis à peine deux ans quand ses deux fondateurs, Robert Gravel et Yvon Leduc, se sont mis en tête d’essaimer. « Le gouvernement jugeait la formule inexportable. Je suis parti en prétournée et je suis revenu avec 22 contrats. Et en 1982, on était les invités officiels du Festival d’Avignon », se rappelle Yvon Leduc, maintenant retraité, qui n’oubliera jamais ce premier match entre les quatre platanes du lycée Frédéric-Mistral à Avignon.

« Les matchs d’impro sont présents dans environ 30 pays, en 8 langues. En Italie, il y a 30 équipes », dit François-Étienne Paré, directeur artistique de la LNI. En 2018, Kinshasa accueillait la première Coupe d’Afrique d’improvisation théâtrale qui opposait cinq pays (Algérie, Burkina Faso, République démocratique du Congo, Maroc, Tunisie). « Mais on aimerait avoir les ressources pour pouvoir structurer l’ensemble. »

Ça cartonne aussi à TFO, dont j’avais parlé une première fois il y a trois ans, alors qu’elle touchait 230 millions de vues sur YouTube. Elle vient de franchir le cap des 800 millions sur 22 canaux. Son contrat de diffusion d’émissions en Louisiane a fait des petits : voici maintenant qu’elle est le fournisseur principal de contenus en français pour PBS LearningMedia pour l’ensemble des États-Unis. Son site Web éducatif Idello sert désormais à 100 000 élèves québécois. Et cette année, TFO s’est implantée en Chine avec deux émissions — 8 millions de vues pour les deux premiers mois de l’année.

« J’aimerais pouvoir vous dire que tout ça découle d’une grande stratégie raisonnée, mais bien des fois, les choses arrivent à l’improviste. En Louisiane, tout a commencé avec Denis Desgagné, l’ancien directeur du Centre de la francophonie des Amériques, à Québec, qui m’a demandé de parler à ses amis de Louisiane, raconte Glenn O’Farrell, p.-d.g. de Groupe Média TFO. Et les choses ont évolué de fil en aiguille. »

Les raisons qui expliquent d’aussi francs succès d’exportation sont multiples — à commencer par le fait d’avoir essayé ! La qualité du produit, une forte assise locale et la recherche constante font partie de l’équation.

À la LNI, les fondateurs ont eu une idée brillante, qui a connu un succès foudroyant et qui continue d’attirer le public. « Il n’y a pas beaucoup de spectacles vivants. La LNI est bâtie sur le rapport entre les acteurs, le public et l’arbitre. Quand une impro s’effondre, les spectateurs ont de la peine avant d’être déçus », dit François-Étienne Paré, qui fut lui-même un joueur redoutable récompensé de sept trophées. La LNI poursuit sa vocation expérimentale, ayant inventé d’autres types de spectacles comme La LNI tue la une ! (actualités improvisées) et La LNI s’attaque aux classiques ou La LNI s’attaque au cinéma. « On est en train de développer un nouveau concept pour 2020 ou 2021. »

Chez TFO aussi, on continue de chercher. En 2017, la chaîne torontoise s’est dotée d’un studio de production interne, le laboratoire de l’univers virtuel (LUV), qui lui permet de jouer avec la réalité augmentée et la réalité virtuelle. « On n’avait pas les moyens d’Hollywood, alors on a innové en s’appuyant sur les logiciels de jeu vidéo. Ça nous a permis de faire des productions très appréciées de l’auditoire. Et maintenant, nous louons le LUV à des compagnies de production, dont plusieurs québécoises, mais aussi à Cossette Marketing (pour une pub de McDonald’s) et même à des architectes américains (pour la maquette virtuelle de la nouvelle gare Pennsylvania à New York). »

La technologie numérique a créé une révolution dans les communications et Glenn O’Farrell veut que TFO soit devant la parade plutôt qu’à la traîne. « Avec les tablettes, les téléphones intelligents, la télé, les ordinateurs et encore je ne sais quoi, comment fait-on pour se rendre intéressant aux yeux des enseignants et des jeunes ? J’aimerais voir encore plus de créativité dans la manière d’amener les concepts, les épisodes, les personnages », dit Glenn O’Farrell, qui a également créé un service interne d’exploitation des mégadonnées. « Il faut continuer d’explorer. »

On retrouve la même ambition créatrice à la LNI. Tandis que l’équipe de François-Étienne Paré invente de nouvelles formules, Yvon Leduc continue aussi de creuser son sillon, malgré le poids des années. « Connaissez-vous du monde à l’Organisation internationale de la Francophonie ? », demande l’insubmersible Yvon Leduc. « Ça fait longtemps que je pense qu’il faudrait créer une Coupe du monde d’impro dans le cadre des Jeux de la Francophonie ! Il faudrait profiter des prochains jeux pour le faire. »

Le message est lancé, Yvon.

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