Tessier en douceur

Les essais de Jules Tessier me font du bien. J’aime leur tendresse, leur délicatesse et leur liberté. Professeur de littérature retraité de l’Université d’Ottawa, Tessier, ça se sent, écrit pour le plaisir, au gré de son inspiration. Et ça donne des textes d’une élégante simplicité, des essais d’allure narrative dans lesquels se combinent des considérations linguistiques, historiques, sociales et littéraires qui, grâce à leur fluidité stylistique, nous entraînent doucement.

J’ai salué, dans cette chronique, les quatre précédents ouvrages de Tessier, en évoquant l’esprit de Montaigne. Je ne ferai pas exception pour Point final ? (Fides, 2019, 312 pages), le cinquième tome de la série des carnets dont le titre indique qu’il s’agira peut-être du dernier. Quand on écrit en toute liberté, il faut laisser des portes ouvertes.

Résident du Plateau Mont-Royal, l’essayiste s’inspire de son environnement pour choisir ses sujets. Le premier essai de Point final ? se compose du récit de ses aventures au marché Jean-Talon, « lieu privilégié d’une rencontre avec nos ruraux ». Tessier s’y promène, croise des jardiniers-maraîchers dont il fait de chaleureux portraits et goûte à des bleuets qui lui font tout de suite penser au Maria Chapdelaine, de Louis Hémon, et au Menaud, maître-draveur,de Félix-Antoine Savard. Le style de l’essayiste est tout là, dans cet art de la causerie qui raconte une promenade au coin de la rue, magnifiée par la culture vivifiante de l’écrivain.

Dans l’avant-dernier essai du recueil, Tessier, avec la même méthode, fera le tendre portrait de deux prolétaires de l’ombre — un ramasseur de canettes et un camelot de L’Itinéraire — croisés à l’épicerie de son quartier. L’essayiste ne bat jamais le tambour, mais fait entendre un murmure militant à l’heure de parler de justice sociale, de solidarité avec les négligés, de culture et de défense du Québec français.

Médecins de plume

Les médecins qui l’intéressent, par exemple, sont ceux qui incarnent ces convictions. Dans un substantiel essai consacré aux médecins-écrivains, Tessier rend hommage à ceux d’entre eux qui expriment l’humanité dans le soin et dans les mots. Chez les anciens, il retient les noms du grand Ringuet, du méconnu Bertrand Vac, qui « a fait figure de devancier en explorant la veine des romans non conformes à la morale traditionnelle » dès les années 1950, et de Jacques Ferron, médecin des pauvres et écrivain du pays. « On peut se demander, note Tessier au passage, quelle serait la réception de ce discours nationaliste de nos jours, alors que le simple mot “identité”, relié à la “langue française”, fait descendre dans la rue des attroupements tonitruants, constitués de multiculturalistes, de mondialistes sansfrontiéristes, identifiés à une certaine gauche radicale ».

Chez les contemporains, Tessier salue d’abord Jean Désy, l’écrivain-médecin dont l’oeuvre est habitée par l’amour — il aime, note-t-il, sa femme, ses enfants, la nature sauvage, la population autochtone, ses étudiants en médecine et ses patients — et l’attachement au Québec. Alain Vadeboncoeur, qualifié d’« écrivain astucieux », a aussi droit à ses éloges. En le lisant, écrit Tessier, « on a l’impression d’entendre en écho des mots que son père Pierre utilisait lorsqu’il était à la CSN et se portait à la défense des travailleurs ». L’exigeante poésie de l’urgentologue Philippe More, enfin, permet à Tessier de conclure que la disparition du cours classique au profit du modèle polyvalentes-cégeps, fréquenté par Vadeconcoeur et More, n’a pas tari la source des écrivains-médecins.

Femmes de classe

Tessier n’oublie pas les femmes. Dans un souriant essai consacré aux mairesses du Québec, il avoue s’« adonner à une forme de sexisme à rebours » en trouvant les femmes meilleures que les hommes dans l’exercice de cette fonction. Il donne en exemple la défunte Andrée Boucher (Sainte-Foy et Québec), Caroline St-Hilaire (Longueuil), Francine Ruest Jutras (Drummondville) et Colette Roy Laroche (Lac-Mégantic). « Mais ce qu’elles sont bonnes ! » s’exclame-t-il.

On rencontre aussi, dans ces pages, Elizabeth Simcoe (1762-1850) et lady Aylmer (1777-1862), deux Anglaises francophiles et très classe, respectivement femme de lieutenant-gouverneur et de gouverneur, de passage au Québec en 1791, pour la première, et en 1830, pour la seconde. Grâce à une passionnante relecture de leurs journaux personnels, Tessier nous fait entrer de très originale façon dans le monde des relations, étonnamment bonnes, qu’entretenait l’élite canadienne-française de l’époque avec les représentants du nouveau pouvoir anglais. C’est tout un monde, méconnu, qui renaît sous nos yeux par l’entremise d’un point de vue bourgeois et féminin.

Essayiste inclassable, Jules Tessier, en toute liberté, transforme tous ses sujets, même les plus inattendus, en bonne littérature.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.