Les peines de maisons

La maison est une mère veilleuse, une mère grands bras, une protectrice en creux qui couve nos secrets, nos rêves diurnes et nocturnes, notre flambant nu.
Photo: Josée Blanchette La maison est une mère veilleuse, une mère grands bras, une protectrice en creux qui couve nos secrets, nos rêves diurnes et nocturnes, notre flambant nu.

J’ai habité bien des maisons, mais peu d’entre elles m’ont habitée. Les deux étaient bleu Nouvelle-Angleterre. Plus bleu que le bleu de mes yeux, avec un rien de cendré dans le regard. Deux ancestrales, celle de mon enfance à Abercorn et celle qui me quitte aujourd’hui à Austin, après neuf ans de symbiose. Cette date du solstice n’est pas innocente. Au zénith, me voici au zénith de la renaissance.

Mais toi, la Belle Bleue de 170 étés, qui s’occupera de tes rides, de ton arthrose de vieille, te fera rire, fleurira les vases chaque jour, ouvrira les volets, chargera la cuisine d’odeurs ? Qui te fera chanter, changera la nappe dans la cuisine d’été, donnera un coup de balai pour que le pollen s’envole, taillera le vieux lilas défraîchi, admirera les pavots qui se fanent en un clin d’oeil comme du bonheur qui passe trop vite ? Qui nourrira le genius loci ? Qui ?

Je sais trop bien que nous ne sommes propriétaires de rien, pas même de nous. Les maisons nous attachent bien davantage que nous les possédons.

Chez les psys, on prétend qu’elles sont nos matrices. On dit bien qu’on rentre « chez soi ». On y rentre aussi « en soi », dans la soie de notre âme, à l’abri de la furie du monde.

Oui, les maisons nous consolent entre leurs murs rassurants, nous parlent le langage du temps qui passe, des souvenirs qui se sont logés à cette enseigne avenante, dans chaque interstice. Si les murs pouvaient chuchoter et les fenêtres miroiter, nous aurions là le film d’intimités plus ou moins heureuses.

On ne met pas son passé dans sa poche ; il faut avoir une maison pour l’y ranger

La maison est une mère veilleuse, une mère grands bras, une protectrice en creux qui couve nos secrets, nos rêves diurnes et nocturnes, notre flambant nu.
 

Et ce sont des peines d’amour immenses lorsqu’elle nous quitte pour adopter d’autres enfants de passage, lorsqu’elle nous pousse hors du nid et nous dit : « Allez, maintenant, vas-y, tu peux voler vers d’autres aventures. »

Vos peines à vous

Je vous ai sondés, mes amis FB : 121 commentaires plus tard, vous avez été nombreux à vous épancher sur vos peines d’amour immobilières. Et le terme « immobilier » (mobilis, en latin, « qui peut être déplacé ») est trop réducteur pour décrire cet arrachement souvent involontaire, divorce de soi, perte de repères, des quatre points cardinaux et d’horizons familiers.

Les maisons vivent, ont leur langage, leurs craquements, leurs faiblesses, leurs poutres maîtresses et leurs moments de grâce.

« J’ai braillé ma vie. Les murs me parlaient », écrit Élaine, qui a vidé la maison familiale il y a deux ans. « Mon deuxième corps, ma blessure cicatrisée », confie Isabelle. « Mes parents ont vendu la maison où je suis née. Ça m’a coupé les pieds. Le souffle. Tout ce qui peut ressembler à des racines », dit Émilie.

Une maison défraîchie, comme une femme, n’est pas forcément vilaine et une vieille maison est presque forcément charmante

« La maison est parfois l’âme d’une famille, le possible d’une vie. Les pieds dans le gazon et la rosée du matin, le café que l’on sirote en faisant le tour des plates-bandes, la main qui court sur le bras de l’escalier, le plancher qui craque sous nos pas. Des sons, des odeurs, des amis, un refuge, des rencontres. I miss my house. » Julie a écrit ce mot qui aurait pu être le mien.

Et Juliette, celui-ci : « La maison est un puissant symbole, un archétype qui vient nous chercher très loin. Lieu supposé de stabilité (émotionnelle), elle revêt aussi une part mi-littéraire, soit celle du contenant des vies que nous incarnons et embrassons, avec tous leurs ratés, leurs élans, leurs folies et leurs bontés. La maison est une porte sur le libre cours de l’intimité face à la (parfois immonde) adversité de la Rue. Lieu de carapaces et de mues… C’est aussi un vice : l’espace privé qu’abrite le pouvoir de la société marchande… »

« Il y a quelque chose de sacré, de religieux dans certains lieux comme les maisons ou les lieux de culte », ajoute Sonia.

Et Johanne : « Bien sûr, les maisons, c’est comme les amours. Elles vivent, dans ce lieu intime des nostalgies ou des douleurs, berçant notre mélancolie. »

Tout est dit et mieux dit.

Photo: Josée Blanchette Les maisons nous attachent bien davantage que nous les possédons.

Que le diable l’emporte

Il y a deux semaines, avec mon B de 15 ans, nous sommes allés faire nos adieux à la Belle Bleue. Un passage obligé. « Veux-tu revoir la chute une dernière fois ? » « Non, maman. C’est pas nécessaire. » Il avait raison, nous aurions pu faire déborder le Memphré juste à pleurer dans le ruisseau qui y mène.

Nous avons complété, ce samedi-là, un road trip de maisons, un retour sur images peu commun, un pèlerinage à rebours. « Tu veux aller voir notre chalet à Highwater en passant ? »

Huit années de ma vie, presque six de la sienne. « Mon » modeste chalet était toujours là, repeint en blanc mais toujours sympathique, avec un Westfalia à la porte. Nous l’avons salué de loin, comme un vieux copain.

La vraie maison de l’amour est toujours une cachette

Puis, nous sommes passés par le chemin Scenic et ses vallons verdoyants, la splendeur de juin, les foins déjà coupés, la tenace odeur herbacée. J’ai ralenti devant mon autre Bleue, à Abercorn, la maison en bardeaux de mon enfance, 25 années de connivences enfouies. Et que de larmes versées lorsqu’elle fut vendue.

Mon B a regardé sans voir, c’est normal, tout était à l’intérieur de moi. « Tu vois ces pins, tout le long de la route ? C’est ton grand-père qui les a plantés. »

Moi, j’ai revu mes galops fous à cheval dans le champ qui mène au cimetière, j’ai vu surgir la grange du voisin que mon père a fait traverser par la route pour la sauver de la démolition, j’ai aperçu une jeune fille blonde qui écossait des petits pois, une enfance insouciante qui ne connaissait rien des peines de coeur et de toits.

« Tu sais, mon chéri, on a eu de belles années dans la Belle Bleue. Nos maisons restent toujours avec nous, en nous. Ce sont de vraies amies. Tu ne l’oublieras jamais… Mets donc She’s Gone, de Hall & Oates. Ça va nous faire du bien de chanter. »

Et on a chanté à tue-tête. Mon B souriait tandis que je changeais les vitesses dans la Joy Hill qui redescend le Pinacle vers Frelighsburg.

« She’s gone, she’s gone

Oh I, oh I

I better learn how to face it

She’s gone, she’s gone

Oh I, oh I

I’d pay the devil to replace her. »

Et on a brandi un splendide doigt d’honneur dans le rétroviseur. Parce qu’il n’y a pas mille façons de narguer la vie tout en lui disant : next.

JOBLOG

Moyen moineau

J’ai reçu le guide Oiseaux du Québec et des Maritimes et j’ai éprouvé un petit frisson de plaisir à l’idée de retrouver mes ailés. On laisse une maison, on y laisse des plumes, on abandonne une faune derrière soi, des canards colverts, des hérons, des geais bleus, des colibris, des gélinottes huppées, des dindons sauvages, des hirondelles et des parulines. Mais du balcon de mon nichoir urbain, j’ai droit à des visites de cardinaux, d’urubus (!), de pics et de bernaches qui me saluent en plein vol.

À deux coups de rames du nouveau pont Samuel-De Champlain, des volatiles agiles assistent au spectacle de son ouverture imminente, tantôt canards, tantôt goélands, tantôt martins-pêcheurs. Mais, de toute la gent ailée, c’est encore un simple moineau domestique sifflant Hello Sunshine sur le dernier Bruce Springsteen qui arrive à me faire chavirer. Allez comprendre quelque chose à la simplicité.


Trouvé cette vidéo de She’s Gone interprétée par plusieurs musiciens, dont Daryl Hall, dans un épisode de sous-sol de Live from Daryl’s House avec l’auteur-compositeur Anderson East, invité pour l’occasion en 2016. 

Aimé Carnet de deuil de Nathalie Hanot, psychologue qui propose un journal créatif pour exprimer les émotions enfouies, soit par l’écriture, soit par le dessin. Entre déni, peur, colère et tristesse, la créativité peut dénouer les impasses et permettre au trop-plein d’être évacué. Et quelques citations balsamiques, dont celle de Sénèque, ce vieux pote : « La vie, ce n’est pas d’attendre que les orages passent mais apprendre à danser sous la pluie. » edjour.com

Relu avec plaisir dans la dernière édition de la revue de poésie Exit (no 95), la prose de Fernand Durepos, dont Dernier lieu de résidence connu :

« derrière

une maison trop tranquille insiste

cherche pendant quelques coins de rue

ton fantôme par-dessus mon épaule. »

Voilà un SDF qui vous fait aimer l’errance.



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