Mario Cyr cloné aux Îles

De passage aux îles de la Madeleine, je me suis retrouvée à la boutique salon de thé Le flâneur, à L’Étang-du-Nord de Cap-aux-Meules. Mme Arthure y expose et vend ses oeuvres, dont maintes poupées kitsch aux allures fofolles. Au sous-sol : ses statues grandeur nature de Madelinots d’exception, figures de la petite histoire toujours vivace dans cet archipel-là, adaptées de portraits peints par l’artiste.

Dimanche dernier était dévoilée celle du photographe, cinéaste, plongeur en eau glacée Mario Cyr et grand sonneur d’alerte des bouleversements climatiques qui affectent les pôles de premier fouet. Toute une faune s’était réunie pour l’occasion, discours inclus, entourant le modèle vivant qui posait avec son clone (à nez plus pointu que le sien) pour la suite du monde. « Il n’y a rien qui a changé chez moi et qui va changer non plus », assurait cet homme de simplicité.

Mario Cyr est une célébrité locale et internationale, rare plongeur photographe à exercer sous glace dans les régions arctiques. Il a travaillé pour le documentaire Océans, du Français Jacques Perrin, sous bannière Disney, sorti en 2009, fut de l’aventure de 16 mois du voilier Sedna IV avec Jean Lemire en 2005 en tournage du Dernier continent, avec hivernage en Antarctique.

Un ouvrage, truffé de spectaculaires photos, sur des textes de Nancy Chiasson, lui a été consacré : L’aventurier des glaces, publié chez Cardinal en 2018, préfacé par Denis Villeneuve, que j’ai acheté sur place. « Ce livre trace un portrait de cette relation exceptionnelle entre un homme et les océans, avec la magnifique humilité des gens des Îles et la profondeur des grandes âmes », écrivait le cinéaste d’Incendies.

Mario Cyr est aussi le propriétaire du Bistro Plongée Alpha sur l’île de Grande-Entrée, dont il est natif, établissement où il donne l’été des conférences fort courues sur ses expériences océaniques. Il a été pêcheur de homards, a suivi des études d’ambulancier qui lui permirent surtout de recoudre l’un ou l’autre blessé durant ses missions éloignées, fut maire de Grande-Entrée de 1993 à 1997 : un être inspirant sorti des brouillards madelinots.

 
 

Je l’ai interviewé après le grand dévoilement. « Le fait d’être né aux Îles m’a attiré vers ce qui se passait dans l’eau, disait-il. La plage était notre terrain de jeu. » Phoques, poissons, naufrages et baleines échouées marquent un imaginaire d’enfant. À dix ans, il étrennait palmes, masque et tuba avant de suivre des cours de plongée sportive et commerciale, puis de devenir guide-plongeur et instructeur.

En 1984, Discovery Channel l’embaucha comme plongeur au Groenland. Or le cameraman sous-marin avait trop froid pour opérer : « J’ai demandé qu’on me montre le maniement de la caméra et ils ont utilisé mes images. Deux mois plus tard, la même équipe qui partait du côté de l’Alaska m’a engagé comme second caméraman sous-marin… »

En 1991, National Geographic l’invita à Igloulik, au Nunavut, où il put capter les premières images de morses sous la glace ; ce qui l’aura vraiment lancé. Depuis, Mario Cyr a bourlingué partout, apprenant les secrets de la caméra IMAX en 2010 sur le film Polar Bears 3D : Ice Bear, produit par National Geographic et la CBC.

Vocation ? Hasard ? Goût de l’aventure ? Ils sont à peine une quinzaine sur la planète à gagner leur vie avec la caméra sous-marine, sans guère de relève.

Pas trop peureux, ces gars des vues. Mario Cyr a eu l’épaule disloquée par un morse et a vécu un grave accident de plongée lors du tournage d’Océans. L’exercice commande de maîtriser sa peur sans jamais remiser sa prudence.

Métier pour ceux qui n’ont pas froid aux os ? Même pas. Il confesse avoir beaucoup gelé au départ, apprenant ensuite à se concentrer afin d’éloigner les frissons, sans détester plonger dans les mers chaudes pour autant.

Les qualités requises : « L’endurance, une bonne santé, être sportif, passionné, nullement claustrophobe. » Reste à pouvoir vivre dans la promiscuité sur un bateau ou un camp de fortune des mois durant…

Mario Cyr est un artiste. Il faut avoir l’oeil pour capter le rorqual, le narval et le morse au moment éloquent : « J’essaie d’aller chercher les émotions de l’animal, en me collant à lui sans lentilles de rapprochement. Il faut d’abord s’approcher pour saisir comment il fonctionne. Un apprivoisement réciproque. Les mammifères marins envoient des signaux avant d’attaquer. On développe un sixième sens. »

Il me parle du camping d’hiver, de l’apprentissage des terres hostiles auprès des Inuits, mais son expérience de l’Arctique lui a enseigné bien vite à s’adapter aux changements climatiques qui bouleversent la vie des hommes et des animaux sur une banquise en perdition dont il n’a pas fini d’observer la fonte tragique.

Cette chronique s’interrompt durant cinq semaines pour cause de vacances. Bonne Saint-Jean !

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