Après la cabane

Quelque part au cours du dernier siècle et demi, le sentier de la cabane de Thoreau a bifurqué. Une des branches menait à la sagesse, celle, lointaine, des Orientaux, moines, maîtres et autres méditatifs ermites dont les écrits côtoyaient Homère dans la rustique bibliothèque du solitaire de Walden. Cette branche a fleuri jusqu’en Europe. Elle pointe vers l’isba de Sylvain Tesson au bord du grand lac Baïkal, donne des fruits en Xaintrie Noire, dans le sud du Massif central, « contrée sauvage, peu accessible, refermée sur ses monts et ses vallées forestières », où vit Antoine Marcel dans un vieux moulin dressé près d’un ruisseau (Ma vie dans les monts, Arléa, 2018).

Marcel pourrait être un petit-cousin français de Gary Snyder, le pote de Kerouac, chez qui le vieux fonds puritain du transcendantalisme fut dynamité et fécondé par le zen. Un héritier de Thoreau, mais sans le « rêve d’autarcie » de celui-ci, « vaguement misanthrope, ce désir de pureté de la nourriture qui s’assortit d’une phobie maniaque des intrants. »

« En toute inconscience, écrit-il, cette culture venue d’Amérique a influencé notre mode de vie. En moi il y a un homme de la frontière, sans doute, qui m’incite à vivre ici en solitude, bien que sans Winchester 30x30 [sic] face aux intrus. » À défaut de brandir l’arme mythique des cow-boys, chez lui, un « vieux calibre 12, [une] carabine et [une] machette côtoient l’image d’un bodhisattva compassionné ».

La posture du résistant

L’autre branche de ce sentier fourchu conduit à quelque chose de plus inquiétant. Ainsi, celui que le FBI avait baptisé Unabomber et qui aura été le plus fameux « terroriste intérieur » de l’histoire des États-Unis, Ted Kaczynski, en rébellion contre la destruction de la nature et l’éradication de la liberté humaine par le progrès et la société technocratique, habitait, dans le Montana, une cabane bâtie de ses mains qui se présente comme « l’inversion maligne » de celle d’un Thoreau — pour parler comme l’Abel Tiffauges de Michel Tournier.

À la vie apaisée, poétique et contemplative du philosophe retiré du monde s’oppose la posture du résistant décidé à défendre son jardin les armes à la main. Les Gandhi, Luther King et autres, en reprenant, au XXe siècle, le concept révolutionnaire de désobéissance civile dû à la plume de l’encabané, en auront imposé la forme non violente. Mais il y a trop d’armes en circulation aux États-Unis pour qu’une formule aussi explosive ne s’incarne pas à la fin dans quelque sombre métastase sociale aux allures de bunkers survivalistes et de milices patriotiques.

Ce courant qui, du Tea Party à Trump, sur fond de révolte populiste, dessine les nouvelles lignes de faille d’une actualité où parler de seconde guerre civile dans une démocratie américaine à la dérive a cessé d’être tabou, ce courant, dis-je, traverse tout l’impressionnant premier recueil de nouvelles de Maxim Loskutoff.

Ce nouveau venu aurait, semble-t-il, suivi les cours donnés en Californie par un David Foster Wallace dûment remercié à la page appropriée, l’homme dont on dit qu’il aurait sonné la fin du « party postmoderne » dans la littérature américaine. De fait, la prose de Viens voir dans l’Ouest (Albin Michel, 2019, traduit de l’américain par Charles Recoursé) nous donne l’impression de s’appuyer davantage sur les solides réalités terriennes de l’École du Missoula que sur les roulements de mécanique de l’ironie pynchonienne.

La première nouvelle, qui plante le décor et se veut une manière d’introduction à la suite du recueil, raconte comment un trappeur, en 1893, sur le territoire du Montana, tombe amoureux d’une ourse grizzly. Ça pourrait sembler délirant comme prémisse. Mais le traitement est réaliste, naturaliste même, et c’est brillant. La Winchester y est, et la cabane. « Hors de question que je l’abandonne sans combattre. »

La pugnacité dont témoigne cette dernière phrase va prendre la forme, dès la troisième histoire, « Papa a prêté serment », de la Redoute, une « bande de terres défendables de trois cent vingt kilomètres de long » dans les montagnes sauvages de l’Idaho, dernier bastion des combattants de la liberté et des constitutionnalistes — car ces gens prétendent défendre la Constitution américaine, et les membres d’une de leurs milices se sont baptisés les Oathkeepers — en lutte contre un État fédéral qui leur confisque les pâturages jadis conquis de haute lutte sur les tribus hostiles pour les convertir, horreur, en « réserves pour le canard pilet et le cygne siffleur ».

Mais c’est tout l’Ouest qui, dans le livre de Maxim Loskutoff, est en ébullition. Dans une nouvelle tout simplement fabuleuse intitulée « Proie », les deux Dakota manifestent, la Redoute attire toujours plus de monde et un soulèvement se produit en Oregon, près de la Little Charbonneau, cette rivière qui, remarquez-le, porte un nom canadien-français. Assurément, il y a chicane en la cabane.

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2 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 22 juin 2019 11 h 41

    La Little Charbonneau

    Le nom de cette rivière vient vraisemblablement du nom de Toussaint Charbonneau, le célèbre guide de l'expédition Lewis & Clarke qui aurait découvert le chemin vers le Pacifique aux ÉU. Charbonneau est l'un des Canadiens qui avaient élu domicile dans l'ouest du continent pour faire des affaires avec les nations autochtones et qui y avaient pris femme. D'ailleurs la conjointe de Charbonneau, Sacajawea, les a accompagnés lors de cette expédition alors même, si ma mémoire est bonne, qu'elle était enceinte.

    C'est une partie de l'histoire de l'Amérique du Nord qui est peu connue car elle ne cadre pas bien avec la mythologie anglo-américaine de la « conquête de l'ouest ». Imaginez-vous un Canayen qui guide de bons Américains dans un territoire que le Canayen connaît comme le fond de sa poche... so much for a discovery diront-ils !