Du côté des artistes madelinots

On y célèbre la Saint-Jean, mais aussi la fête des Acadiens, de qui la plupart de ces insulaires tirent leur lignée. Quand on est Québécois (avec un député péquiste), voisin des provinces maritimes et du français Saint-Pierre-et-Miquelon, au confluent des mondes, on se définit avant tout comme Madelinots, avec un sentiment d’appartenance qui impressionne.

J’arrive d’une petite tournée culturelle aux Îles-de-la-Madeleine, invitée par l’Association régionale touristique. Trop contente de saisir l’occasion, avant la haute saison archifréquentée, de découvrir l’archipel. Mieux vaut tard que jamais.

Tout le monde m’avait vanté la beauté naturelle des lieux et les maisons colorées semées à la diable, comme la gastronomie. Ma grande surprise fut d’y découvrir une vie culturelle aussi vivante. Tant d’artistes de qualité sont nés sur place ou s’y sont transplantés après coup de coeur : une vraie marée. Les vagues et la ligne d’horizon en appel d’air doivent bien jouer un rôle dans ce déluge de vocations créatrices.

Il n’existe pas de paradis. Une collectivité de 13 000 habitants a ses misères et ses conflits, mais la chaleur des gens, leur débrouillardise, leurs traditions vivaces offrent un voyage dans le temps et une forme d’harmonie.

Avoir des églises fabriquées avec du bois des navires naufragés ramène au passé et les Îles ont une histoire tissée de tragédies maritimes, de serrage de coudes sous le vent, d’isolement hivernal et de pêche hauturière qui poétiseraient le dernier des butors.

La plupart des familles ont leur musicien qui empoigne guitare ou violon à la moindre occasion festive. Alissa Brunetti, agente de communication chez Arrimage, une entreprise culturelle des Îles, m’assure que la difficulté est souvent de convaincre les musiciens de père en fils de leur condition d’artistes, tant la quête de l’accord fait partie du quotidien.

L’excellent groupe traditionnel Suroît, dont j’écoute un album en écrivant ce texte, proclame que là où la musique meurt, le peuple est mort. Pas dans ces parages…

 
 

Tout est lié aux Îles 12 mois par année : cuisine, légendes, paysages et culture. Ainsi, samedi soir, à La Folle Virée gourmande au Café de la Grave de Havre-Aubert. C’était un dîner particulier, avec Stéphane Modat, habituellement aux fourneaux du Champlain au Château Frontenac, en grand chef invité. Des musiciens folkloristes aux chansons à répondre animaient la soirée à un train d’enfer. Aux murs étaient exposées des assiettes du céramiste Patrick Leblond (qui a lancé cette Folle Virée neuf ans plus tôt) sur motifs de vaches canadiennes, désormais rares ailleurs, réintroduites aux Îles en 1999 par la Fromagerie du Pied-de-Vent. Établi là-bas depuis vingt-cinq ans, il a vu sa réputation, née d’un trait pur et vigoureux, dépasser largement le cadre de l’archipel. « Cette lumière me donne une vitalité. À Montréal, je ne produirais pas la moitié de ce que je fais ici », estime-t-il.

Tant d’artistes au kilomètre carré… Guy Cauffopé me montre sa magnifique lampe de style Tiffany incrustée de cailloux des Îles. Il taille au laser dans des plaques de métal d’élégantes silhouettes de paquebots, laissées dehors au vent. La céramiste Annie-Cécile Tremblay ne regrette pas non plus d’avoir quitté la ville : « On trouve ici un espace de possibles absent du continent. »

Certains ateliers se découvrent hors du grand chemin, comme celui de Julien Livernois, un descendant de la célèbre famille de photographes qui immortalisa la ville de Québec au XIXe siècle. Il est photographe aussi, mais sur un mode insolite, captant des segments de coque de bateaux après leurs virées maritimes, sans qu’on puisse saisir la nature de ces motifs colorés : dunes, herbes folles, paysages fantastiques ? « La ligne de flottaison se transforme en horizon », m’explique-t-il.

Au Musée de la mer, qui célèbre son demi-siècle à Havre-Aubert, le passé se décline à coups d’objets, de vestiges archéologiques, de photographies et de têtes des morses disparus pour cause de surchasse à la fin du XVIIIe siècle, sur réalités interactives aussi. Le squelette d’un cachalot de 13 mètres échoué à la Pointe-aux-Loups en 2008 trône dans le hall. Sa directrice, Alice Pierre, souhaite que le lieu amène les visiteurs à voir au loin : « Lesquelles de nos actions d’aujourd’hui vont définir demain ? » demande-t-elle. Et sur les menaces environnementales qui planent sur ces rivages, un ange passe.

En écoutant à Cap-aux-Meules Élaine Richard, une conteuse poétesse, évoquer avec passion héros et héroïnes d’hier et d’aujourd’hui de son étonnant berceau, j’ai cru toucher du doigt l’esprit des Madelinots : « Être insulaire, c’est être capable de vivre isolé et d’avoir en même temps un immense sentiment de liberté », résumait-elle avec une fierté qui touchait au coeur. Il y a bien des façons d’être Québécois. À la Saint-Jean, j’aurai une pensée pour ces Îles de mémoire qu’on se prend à envier.

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