L’arrogance à la Jolin-Barrette

Depuis la relance des débats sur l’immigration et la laïcité au début de l’année, un trait a été attribué à maintes reprises à Simon Jolin-Barrette, ministre porteur des deux dossiers : l’arrogance.

L’opposition, la société civile et bien des experts lui ont accolé le terme en février, alors qu’il tentait de supprimer 18 000 dossiers de candidature à l’immigration, afin de poursuivre les objectifs d’un projet de loi qui n’était pas encore adopté. Il avait qualifié de « saugrenue » la demande d’injonction présentée en Cour supérieure par l’Association québécoise des avocats et avocates en droit de l’immigration, laquelle a bien sûr obtenu gain de cause. L’épisode a bien montré que si le ministre fait preuve d’une assurance béton, ce n’est pas nécessairement parce que ses actions sont justes.

Depuis, les élus de l’opposition ont continué de lui reprocher son manque de collaboration, son irritation face aux contraintes de la démocratie parlementaire et ses absences lors de l’étude des projets de loi qu’il a déposés. De nombreux acteurs de la société civile ont aussi dénoncé la consultation sur la laïcité comme un exercice vain, dépourvu d’écoute et d’ouverture sincère.

Pour d’autres, il leur aura fallu voir Simon Jolin-Barrette faire son jogging samedi, en plein marathon de travaux parlementaires qui a mené à l’adoption de deux lois qui fermeront des portes à des milliers de personnes, pour prendre la mesure de la nonchalance, de la déconnexion et du manque d’empathie du ministre. Je ne sais pas si, après l’avoir entendu dire qu’il était « très fier » d’avoir recours au bâillon du Parlement pour couper court aux débats sur des lois qui divisent — et qui continueront de profondément déchirer la société québécoise dans les années à venir —, un autre diagnostic est possible.

Pendant ce temps, François Legault le qualifie depuis longtemps de « jeune homme brillant », et persiste à lui accorder toute sa confiance et de voir en lui « la » relève. Il n’est d’ailleurs pas le seul à l’avoir enseveli sous les compliments au fil des mois : dans les médias, bien des analystes empruntent au champ lexical des sports de combat pour encenser la « performance » de personnes choisies pour rédiger nos lois. Lorsqu’elle est ainsi applaudie, la personnalité d’un élu cesse d’être anecdotique et se met à parler d’un système politique dans son ensemble.

Quels sont les traits psychologiques qui font d’une personne un « leader », et un potentiel ministre « solide », « fort », « efficace » ? La classe dirigeante récompense-t-elle l’écoute ou la rigidité ? Le dialogue avec la société civile ou la loyauté à la ligne de parti ? L’honnêteté intellectuelle ou l’arrogance de celui qui trace au bulldozer son chemin vers la victoire partisane, sans égards aux questions nécessaires et difficiles soulevées par « l’adversaire » ?

Les formations politiques qui touchent au pouvoir cultivent si bien les « talents » à la Jolin-Barrette qu’il n’est pas rare d’entendre des personnalités plus humbles et plus coopératives, qui contribuent depuis des années à la société québécoise, considérer que l’Assemblée nationale n’est pas pour elles et qu’elles n’envisageraient jamais de s’y faire élire. Celles qui siègent malgré tout au Parlement ne sont pas celles qui s’y plaisent le plus ou qui y restent le plus longtemps.

L’arrogance d’un Jolin-Barrette « fier » de rejeter des candidats à l’immigration et de limiter la liberté de conscience des Québécois, c’est la même flamme qui animait Jean Charest lors de la crise étudiante de 2012, quand il parlait de donner des « jobs » aux jeunes « dans le Nord, autant que possible », et qu’il s’attaquait à la liberté d’expression, d’association et de manifestation avec une loi spéciale — aussi adoptée en ayant recours au bâillon. C’est encore la même arrogance dont a fait preuve Jean-François Lisée quand il a qualifié le projet de Charte des valeurs québécoises de « moment Jefferson » dans le New York Times. C’est également l’attitude pour laquelle était bien connue « l’omnimaire » Denis Coderre, dans son traitement de l’opposition et des journalistes à l’hôtel de ville de Montréal. Cette même arrogance a fait la réputation de vedettes politiques comme Bernard Drainville ou Gaétan Barrette.

Elle anime aussi le travail de quantité de conseillers de l’ombre, qui passent d’ailleurs souvent d’un ordre de gouvernement à l’autre et d’un parti à l’autre sans que le public le remarque. La population vote pour le « changement », mais les gouvernements successifs continuent de récompenser les mêmes comportements et les mêmes tactiques, guidés par les mêmes stratèges.

Cet été, la première urgence sera de contester ce qui peut l’être et d’accorder son soutien aux personnes les plus touchées par les lois adoptées en fin de session parlementaire. On dénoncera, avec raison, l’insensibilité et le mépris de la démocratie qui ont marqué la première année de François Legault au pouvoir. Mais il sera aussi crucial de se demander pourquoi notre système politique continue de produire cette insensibilité et ce mépris de la démocratie au sein de sa classe dirigeante, et ce, peu importe la couleur du gouvernement.

Que faudra-t-il pour qu’on cesse de considérer les recrues qui exhibent ces tendances comme talentueuses et brillantes, et d’en faire des étoiles montantes, des ministres, des chefs ? Plutôt que d’admirer la « poigne de fer » des dirigeants qui refusent de « perdre du temps » avec la démocratie, ne pourrait-on pas imaginer une définition du leadership qui corresponde mieux à nos aspirations ?

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