La caricature bat en retraite

La retraite du caricaturiste Garnotte procure une occasion de réfléchir sur le recul du dessin de presse, ce mode d’expression de la critique sociétale. Un recul qui reflète celui des libertés expressives dans pratiquement toutes les sociétés démocratiques. Certes, il y a belle lurette que les régimes totalitaires pourchassent les caricaturistes comme de vils séditieux. Mais le recul de la liberté de critiquer est désormais ressenti dans les sociétés démocratiques. Même le New York Times, ce journal dont la devise est de publier « tout ce qui peut s’imprimer », suspend la publication de dessins « politiques ». La controverse relative à une caricature critique des politiques d’Israël et du gouvernement Trump est l’événement qui a fourni l’occasion pour cette décision.

Depuis la fin des effusions de credo pour la liberté d’expression qui ont suivi les meurtres de Charlie Hebdo ont émergé des discours justifiant l’accroissement des limites à la liberté de rire de toutes sortes de situations. Ceux dont le sens de l’humour se limite à rire de ce avec quoi ils sont en désaccord ne se gênent plus pour décréter que le propos qui ne fait pas leur affaire procède d’une « instrumentalisation » de la liberté d’expression.

Même les pires dictateurs jurent régulièrement qu’ils considèrent cette liberté comme sacrée. Mais c’est dans les limites que l’on revendique d’y imposer qu’on voit la réelle portée de la liberté d’expression. Tout le monde est pour la liberté d’expression, mais chacun a ses doléances en faveur d’un accroissement de ses limites.

Dans la plupart des pays démocratiques, la liberté de caricaturer est limitée essentiellement par les « lois du genre » artistique propres à cette forme d’expression. L’une des caractéristiques fondamentales de la caricature est précisément l’exagération. Tout l’art du caricaturiste réside dans cette habileté à exagérer les travers et les contradictions de ceux qui agissent dans l’espace public. L’exagération est par nature une activité risquée. C’est ce qui justifie l’importance de reconnaître une marge de liberté au caricaturiste.

Mais voilà que, depuis une décennie, des voix s’élèvent pour tout prendre au pied de la lettre et abréger la liste des personnalités, thèmes et sujets qui peuvent faire l’objet de critiques. S’accroît ainsi l’ensemble de ce qui, pour toutes sortes de raisons, devrait échapper à la critique des caricaturistes ou bénéficier d’une sorte d’immunité lorsque vient le temps de se moquer.

Il y a l’exemple de l’humoriste Mike Ward, auquel les caricatures en forme de monologues ont valu des poursuites encore pendantes devant les tribunaux. On lui reproche d’avoir commis de la discrimination à l’encontre d’un enfant handicapé. Régulièrement, on lit des appels à la censure des dessins de presse abordant des situations impliquant des membres de groupes tenus pour minoritaires ou étiquetés vulnérables. Évidemment, il est habituel d’invoquer que tout est dans la manière, que l’on peut rire de tout à la condition de savoir bien s’y prendre.

Mais justement, c’est là que le bât blesse. La liste des sensibilités à prendre en compte lorsqu’on entreprend de rire ou d’ironiser s’allonge sans cesse. C’est bien là que réside le principal recul de la caricature. Même le monologue classique d’Yvon Deschamps Nigger Black, qui en son temps dénonçait le racisme, est désormais considéré par certains comme « raciste ». C’est dire l’ampleur du recul de la liberté de rire pour dénoncer.

Recul de la liberté d’expression

Le recul de la liberté de caricaturer est aussi celui de la liberté d’expression. Plus on cède la place à toutes sortes d’éthiques qui se prétendent habilitées à décréter ce qu’on a le droit de dire et de trouver drôle, plus on accroît le risque inhérent à la prise du crayon pour critiquer. Plus les médias acceptent de s’excuser de telle caricature qui n’est pas au goût de certains, plus la liberté d’expression recule.

Or la liberté d’expression est fragile, elle est très vulnérable aux risques. Lorsque s’accroît le risque de s’exprimer, le choix de se taire prend l’allure d’une décision sage. C’est la mécanique de l’effet inhibiteur des limites que les lois et les autres normativités imposent à la liberté d’expression, ce que les Américains désignent comme le « chilling effect ».

Lorsqu’il y a plus de risque à s’exprimer qu’à se taire, il est prévisible que cela vienne augmenter le nombre de ceux qui choisiront de se taire. Les médias fragilisés par les mutations radicales de l’environnement de diffusion deviennent de plus en plus vulnérables aux différentes menaces à l’égard de ceux qui osent critiquer ou se moquer. Il est donc à craindre que de plus en plus de médias soient tentés de mettre fin à la publication de caricatures.

Nous voilà à risque de nous retrouver dans un espace public appauvri, privé de l’ironie de ceux qui savent, par leur génial trait de pinceau, exprimer l’injustice, les contradictions et le ridicule des actions de tous ceux qui prétendent exercer du pouvoir. Il restera à nous rabattre sur les états d’âme de tout un chacun diffusés dans les réseaux sociaux. Ces espaces publics virtuels où l’on a grand mal à distinguer la caricature du propos carburant à la haine brute, à l’ignorance et au grotesque. Voilà qui n’augure rien de bon pour la qualité des débats collectifs…

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6 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 18 juin 2019 08 h 19

    L'auteur écrit :

    « Lorsque s’accroît le risque de s’exprimer, le choix de se taire prend l’allure d’une décision sage. »

    Il y a une douzaine d'années, j'ai demandé à des collègues musulmans au travail s'ils acceptaient que leur religion soit caricaturée. Ils ont tous répondu par la négative.

    Souvenons-nous de Chapleau craignant pour sa sécurité en caricaturant l'islam. Les intégristes musulmans sont en train d'envelopper la Terre d'une toile planétaire menaçant quiconque ose critiquer le prophète et l'islam. Et ça marche! Depuis les événements de 'Charlie Hebdo', elles sont rarissimes les caricatures qui ridiculisent Mahomet et sa religion.

  • Serge Grenier - Inscrit 18 juin 2019 08 h 39

    Drop out 2.0

    Il y a quelques minorités qui ont le vent dans les voiles et en profitent pour s'imposer. Mais les autres minorités n'ont pas cette possibilité, elles doivent vivre dans des mondes parallèles : elles sont là, mais pas vraiment là. Les caricaturistes et ceux et celles qui apprécient leur lioberté d'esprit font partie de ces minorités en voie d'extinction.

  • Gaëtan Vallée - Abonné 18 juin 2019 08 h 41

    Le risque de s'exprimer

    La validité de votre diagnostic, M. Trudel, est apparemment confirmée par le fait que ce texte n'a engendré aucun commentaire. Il en aurait été autrement si vous aviez imputé le recul de la liberté d'expression à l'un des adversaires ou des ennemis à la mode. Ce sont bien «les lois et les autres normativités» qui produisent l'intimidation et tendent à chasser l'autodérision. Merci d'avoir abordé ce sujet.

    Gaëtan Vallée, Longueuil.

  • Christian Dion - Abonné 18 juin 2019 09 h 38

    Déprimant.

    J'ai 61 ans et je crois pas que je n'aimerais pas en avoir 25 aujour'hui car toute cette ignorance,cette peur, cette haine et la violence qui en découle, qui ont toujours existé dans l'histoire de l'humanité, sont depuis l'avènement des réseaux sociaux véhiculés avec une telle vitesse et accessibles à un très grand nombre, et le phénomène ne cesse de s'emplifier. Cela a pour effet de faire ressortir le pire de l'être humain. Autrefois leurs diffusions étaient limités par les distances et l'ampleur du territoire.
    Aujourd'hui, tous les éléments décrits ci-haut se diffusent à tous en quelques secondes.Je ne condamne pas le progès technologique, je sais qu'à l'occasion il a été bénifique. Mais le problème réside en ce que le phénomène négatif des réseaux sociaux s'amplifie de jour en jour. Il y a une maimise gradissante de ces derniers par des individus ou groupes qui ne véhiculent que de l'ignorance qui amène la peur, qui amène la haine, qui amène la violence. Il se passe maintenant que les individus qui ont des choses inteligentes à dire préfèrent se retirer de ces réseaux parce qu'écoeurés de se faire insulter ou menacer par tous ces analphabets abrutis qui sévissent sur ces derniers ( il n'y a qu'à penser à la façon dont sont traitées toutes ces femmes en réaction à ce qu'elles ont, à bon droit, dit ou exprimé sur un sujet donné, c'est incroyable toute cette violence à leur endroit) dont ils ne sont pas loin d'en prendre le contrôle.
    Et tout cela sans compter que cet outil profite à tous ces populistes qui s'adresse à une populace ignorente et peureuse toute béni-oui- oui, et qui pullulent partout dans le monde.
    Christian Dion

  • Pierre Rousseau - Abonné 18 juin 2019 11 h 24

    De l'ironie et du sarcasme

    N'avez-vous pas remarqué que depuis quelques années on ne comprend plus ni l'ironie, ni le sarcasme ? Souvent, quand on voit un texte sarcastique dont l'exagération est très claire, il arrive souvent que bien des gens le prennent à la lettre et crient « au meurtre ». C'est comme si nous souffrions d'une sorte d'abrutissement collectif et qu'on ne comprenne plus le sens des mots.

    Du côté de l'image, je pense que les caricaturistes sont aussi victimes de cette dégradation du « discours » public et qu'on prend à la lettre (ou à l'image) ce qu'ils expriment. Pourquoi ?