Mèche courte dans le Golfe

La liste est longue des exemples historiques de guerres déclenchées sans que les protagonistes les aient vraiment désirées. Ce qui se passe dans le golfe Persique, entre Iraniens, Saoudiens, Émiratis et Américains, appartient à cette catégorie, propice aux accidents. La plupart des dirigeants concernés déclarent officiellement ne pas vouloir de conflit ouvert. Ils disent probablement la vérité… pour l’instant.

Le golfe Persique est un haut lieu de production de pétrole et de commerce maritime. Il y transite près du tiers de la production mondiale d’un combustible dont — hélas ! — le monde a cruellement besoin pour encore un bout de temps.

Ici, la géographie est déterminante. En particulier, celle du détroit d’Ormuz, à l’extrémité est du golfe Persique : un passage extrêmement étroit et accidenté, une « chicane » comme on dirait en Formule 1… et pour cette raison, propice aux manoeuvres de harcèlement de ses riverains.

Cette géographie donne aux Iraniens un pouvoir potentiel de nuisance. Téhéran est durement frappé par des sanctions américaines (et par les menaces que les États-Unis adressent aux États du monde entier, leur ordonnant de boycotter l’Iran sous peine d’être eux-mêmes boycottés).

Ces menaces commerciales (appelées « sanctions extraterritoriales ») fonctionnent aujourd’hui à fond. Même des pays comme la Chine et la Russie ont considérablement réduit, ces derniers mois, leurs achats de pétrole iranien. Quant au mécanisme que l’Europe a tenté de mettre sur pied pour contourner les sanctions américaines et sauvegarder l’accord nucléaire de 2015 avec Téhéran, il n’existe que sur papier.

Le pouvoir de chantage commercial des États-Unis contre l’Iran est donc énorme (même si, dans la guerre commerciale avec la Chine, c’est une tout autre histoire).

Ce qui peut inciter le pouvoir à Téhéran — ou, détail crucial, certaines factions plus radicales en son sein — à contre-attaquer sur le même terrain : celui de la libre circulation du pétrole par voie maritime. S’ils nous empêchent de commercer, se disent-ils, nous pouvons faire de même contre les autres exportateurs de pétrole de la région, ennemis déclarés de l’Iran.

De fait, l’Iran a la géographie pour lui, et les moyens matériels de bloquer (ou au minimum de perturber) le trafic dans le détroit d’Ormuz. Quant aux mobiles, ils ne manquent pas.

Mais tout cela ne constitue pas une preuve.

 
 

Hier, le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, un « faucon » anti-iranien (mais moins fanatique que le conseiller à la sécurité, John Bolton), a réitéré ses accusations relatives aux graves incidents de jeudi dernier. Le 13 juin, deux pétroliers ont été la cible d’attaques mystérieuses dans le golfe d’Oman (de l’autre côté du fameux détroit).

Des attaques sans victimes ni accident écologique, mais tout de même avec des explosions (mines, torpilles ou missiles) et des dommages matériels.

Sur foi d’une séquence vidéo où l’on voit ce qui semble être une petite embarcation iranienne collée à un pétrolier, les États-Unis ont accusé l’Iran d’avoir posé des mines.

Pompeo en a rajouté, affirmant sans détails que les services américains (dont la Cinquième Flotte basée au Bahrein) détiennent « des tas de données incriminantes » contre Téhéran.

Pour autant, le propriétaire japonais d’un des deux navires touchés a affirmé que son équipage avait vu « un objet volant » se diriger vers le navire, juste avant l’explosion. Ce qui éliminerait l’hypothèse d’une mine collée sur la coque.

Contredisant les affirmations catégoriques de Washington, le Japon — dont le premier ministre, Shinzo Abe, était justement à Téhéran en mission de bons offices la semaine dernière — a refusé d’accuser l’Iran.

Une provocation américaine ou saoudienne pour faire porter le chapeau à Téhéran est toujours possible. On peut rappeler « l’incident » du golfe du Tonkin, en 1964, utilisé par les États-Unis pour s’impliquer au Vietnam, qui était une mise en scène américaine.

Il y a en ce moment, à Washington comme à Téhéran, des guerres intestines entre « va-t-en-guerre » et modérés (ou pragmatiques). Les radicaux s’appellent Bolton et Pompeo (mais pas nécessairement Trump). En face : les Gardiens de la Révolution, « État dans l’État » en Iran.

Si ces factions l’emportaient à l’interne, et que les « incidents » se multipliaient, alors une vraie guerre internationale deviendrait possible.

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Ici Radio-Canada.

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