Garnotte

Je ne vais pas vous faire un dessin : l’annonce inattendue du départ de Garnotte à la retraite m’a fait l’effet d’un coup sur la tête. Un coup dur. Je ne crois pas, après y avoir bien réfléchi, que je puisse parler ici d’autre chose que de lui pour aujourd’hui.

À son bureau de la rue De Bleury, dans l’ancien immeuble du journal, les murs étaient couverts de dessins. Chaque fois que j’y passais, de nouveaux dessins jonchaient son plan de travail incliné. Garnotte produisait des sketchs en série. Une dizaine, voire davantage, pouvaient servir à éprouver la solidité d’une seule idée.

Ses esquisses à la main, il partait assez souvent consulter l’un ou l’autre d’entre nous. « Que penses-tu de celui-ci ? Et de celui-là ? » Si je souriais faiblement, il m’en montrait un autre, puis un autre, tous fruits d’associations d’idées loufoques, inattendues, joyeuses au possible. Sur la base de quelques commentaires, les nôtres comme ceux qu’il se faisait en lui-même, il se relançait, retravaillait à n’en plus finir. Un effort n’est jamais perdu. Il le savait. Sisyphe se faisait des muscles. Et Garnotte des dents. Je crois bien qu’il a dû faire autant de dessins qu’il y a d’étoiles dans le ciel. J’exagère ? Mais non : c’est la vie, parfois, qui exagère. À vous en rompre le coeur.

Garnotte n’a jamais déménagé dans les nouveaux locaux du journal, désormais situés près de la place Émilie-Gamelin. Sa table à dessin n’a pas suivi non plus. Tout cela est resté derrière nous et appartient désormais au passé composé de nos souvenirs. Depuis qu’il est parti, ce rapport direct à un dessin quotidien en train de se faire me manque toujours beaucoup. Garnotte, lui, a profité de ce changement de lieu pour prendre une semi-retraite. Même si, ces dernières années, il publiait encore dans le journal quelques fois par semaine, on ne l’y voyait plus comme avant.

Je vais vous faire une confidence : j’aurais aimé savoir dessiner, être en mesure de donner, comme Garnotte, comme d’autres aussi, des formes colorées aux idées, afin d’ouvrir une nouvelle fenêtre, chaque matin, pour laisser entrer l’imagination du lecteur par une ouverture chaque fois inattendue. Voici sans doute pourquoi, dans les journaux où j’ai laissé une partie de ma vie, j’ai toujours eu une affection toute particulière pour les caricaturistes, ces êtres sans cesse occupés à griffonner sur le moindre bout de papier, incapables de ne pas le faire, où qu’ils se trouvent. Je me souviens de l’ami Charb, à l’occasion de réunions. Comme tous les autres dessinateurs de presse, il ne cessait de couvrir le moindre espace de papier de ses personnages, au point que les conversations finissaient par dévier sur le sens qu’imposaient ses dessins, puisqu’on ne pouvait évidemment pas s’empêcher de les regarder.

Les caricaturistes ont ceci de particulier qu’ils ne sont pas tant voués à nous faire voir le monde qu’à nous le faire mieux comprendre. Pour cette raison, je ne suis pas le seul à me passionner pour ces gens qui, pour peu qu’ils aient un minimum de talent, vous offrent un dépassement brusque de l’actualité grâce à un simple coup de crayon.

Depuis le XIXe siècle, au temps où le dessin éditorial s’impose dans les journaux, la caricature y compte toujours pour ce qu’il y a de plus vu et apprécié. À l’évidence, un trait qui se déroule puis s’enroule a souvent plus de force que les signes patiemment alignés d’un texte bien composé. Depuis des temps reculés, l’image domine le texte. Faut-il, pour cette raison, voir à mieux l’encadrer ?

En 1968, lorsque des esprits fâcheux avaient proposé d’arrêter Jean-Paul Sartre, le président de la République, Charles de Gaulle, avait laissé tomber qu’« on n’arrête pas Voltaire ». Il avait raison. On n’arrête pas les idées, sinon au prix d’une illusion dont on finit par payer le gros prix. Aussi n’ai-je jamais cru qu’un caricaturiste puisse être muselé, sinon au risque de finir par voir ses idées continuer de plus belle, de les voir ainsi exploser encore davantage.

Du côté de Charlie Hebdo, décimé comme on le sait pour avoir voulu rester fidèle à un principe de liberté, on ne s’est pas laissé abattre par une morale d’éteignoir qui tend à écraser désormais notre rapport aux images. L’hebdomadaire satirique vient de faire paraître, en guise de couverture, une grande vulve avec, en lieu et place du clitoris, un ballon de football, ceci à l’occasion du lancement de la Coupe du monde féminine. Mauvais goût, exagération, provocation ? Des hauts cris ont en tout cas tout de suite fusé, à croire qu’on se trouve encore au temps où L’origine du monde de Courbet était décriée. A-t-on oublié que la liberté d’expression s’use d’abord et avant tout quand on ne s’en sert pas ? « Sauvons la liberté, disait Victor Hugo, la liberté sauve le reste. »

Dans les limites prescrites par les lois sur la diffamation et la propagation de la haine, la caricature a pour fonction, par définition, de déranger, voire d’offenser. Elle peut servir les puissants, comme les faibles. Les causes justes, comme injustes. Que cela plaise ou non. Quoi qu’en espère par exemple Plantu, le bien gentil caricaturiste du journal Le Monde, la caricature reste une arme plutôt qu’une caresse. Le mot caricature vient d’ailleurs de l’italien caricare : une charge, une saillie.

Personnages affublés de gros nez, d’oreilles d’éléphants ou de cous de girafe ne sont qu’affaires de gribouilleurs, d’une caricature de la caricature. La vraie caricature est tout autre chose que cela. Elle est l’art de condenser, dans des traits simples, la complexité d’un individu, de ses idées. Et cette alliance de l’économie du pamphlet avec celle des traits, Garnotte la connaissait.

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7 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 17 juin 2019 00 h 54

    Garnotte un géant de la caricature.

    Merci, monsieur Nadeau, pour un témoignage digne d'un caricaturiste de qualité.
    Effectivement, Garnotte est exceptionnel. La première chose que je recherchais chaque jour dans les pages du Devoir était sa caricature. Il va nous manquer profondément.
    Bravo et meilleurs voeux pour un bon repos bien mérité, monsieur Garnotte.

  • Paul Toutant - Abonné 17 juin 2019 05 h 37

    Un grand disparu

    Je souscris à tous vos éloges sur Garnotte. Il me manque cruellement aussi, surtout ce matin alors que Pascal y va d'une illustration du baillon parlementaire avec des croix apposées par Legault sur la bouche de ses opposants. Ouf, suis-je encore au Devoir ou au Prions en l'Église?

  • Robert Morin - Abonné 17 juin 2019 08 h 44

    Nouvelle victime de la «rectitude politique»

    Dans votre dossier paru dans l'édition du week-end, une historienne de la caricature avance ceci : «Qu'un journal comme le New York Times décide désormais qu'il vaut mieux arrêter les caricatures plutôt que de les prendre pour ce qu'elles sont - des objets de discussion -, cela participe d'un mouvement social inquiétant, le même qui invite à faire reculer le droit à l'avortement.»

    Or, il m'apparît que cette analyse est complètement dans le champ, car cet effort de limitation de la liberté d'expression me semble beaucoup plus lié à une certaine idéologie de «rectitude politique», très présente dans la mouvance de gauche aux États-Unis, tout comme ici par ricochet et colonialisme. Je veux bien que par définition, la droite soit plutôt opposée à la liberté de presse en général, mais en l'occurrence, c'est à tout autre chose que l'on assiste maintenant, depuis l'envahissement des réseaux sociaux.

    La controverse au New York Times, qui a ainsi mené à un recul du droit de parole et qui semble sonner le glas de la caricature, se réclamait essentiellement de la nécessité de bloquer des caricatures dites «antisémites», donc en lien avec un soi-disant racisme ou une sorte d'affront à une religion. Ce qui n'est d'ailleurs pas sans rappeler l'un des premiers et des pires reculs du droit d'expression au Québec, survenu lors de l'infâme motion de blâme de l'Assemblée nationale à l'encontre d'Yves Michaud. Souvenir triste et douloureux s'il en est dans notre Histoire du Québec, mais qui préfigurait déjà, en 2000, l'avancée malsaine de l'idéologie de la rectitude politique, aujourd'hui omniprésente.

  • François Carrier - Abonné 17 juin 2019 09 h 56

    Garnotte

    Bonjour,

    À quand un receuil de ses oeuvres? L'histoire du Québec en accéléré!

    François Carrier

  • Claude Gélinas - Abonné 17 juin 2019 10 h 41

    Manque de courage du New York Times.

    Qui a décidé, de façon précipitée, de supprimer les caricatures de ses éditions en raison du fait qu'une caricature illustrait le rôle de marionnette de Trump face à Natanayou. Ce qui est pourtant une illustration de la vérité. En espérant que la levée de boucliers fera revenir le prestigieux journal sur sa décision.

    Faut-il rappeler que les régimes répressifs s'empressent de baîlloner les caricaturistes : Jiang Yefei en China, Atena Farghadani en Iran, Musa Kart en Turquie, Ramón Nsé Esono Ebalé en Guinée Éuatorial. Sans oublier le meurte du caricaturiste de Charlie Hebdo.