Les arts et le curriculum

Il y a tout juste cinquante ans paraissait le rapport Rioux, fruit du travail de la Commission d’enquête sur l’enseignement des arts au Québec. Il doit son nom à son président, le sociologue Marcel Rioux (1919-1992).

La question de la place de l’art dans le curriculum n’a jamais vraiment cessé de susciter débats et controverses. L’art en est bien souvent le parent pauvre et le premier à écoper en cas de restrictions budgétaires.

Je vous propose cette fois un éclairage philosophique sur certains de ces débats et controverses.

Vous avez dit « arts » ?

Faire une place à l’art dans le curriculum pose immédiatement la question de savoir ce qu’on entendra par art et lesquelles de ses disciplines (théâtre, littérature, danse, poésie, roman, peinture, sculpture, musique, chanson, architecture, etc.) on y inclura.

La question de la définition de l’art est plus complexe qu’on pourrait le penser et on pourra légitimement demander qu’on justifie, dans un horaire qui n’est pas infiniment extensible, de privilégier telle discipline plutôt que telle autre. Pire encore : on se demandera quoi faire, le cas échéant, avec des formes ou des types d’art dont non seulement la valeur, mais aussi le statut et l’appartenance même à l’art sont controversés. Je ne nommerai rien ni personne, mais chacun pensera sans doute ici à tel ou tel courant ou artiste appartenant à l’art contemporain.

Toutefois, il est aussi plausible que le caractère essentiellement contesté du concept d’art et son perpétuel éclatement (pensez à Marcel Duchamp…) soient des réalités auxquelles devrait initier toute éducation à l’art.

Je propose de mettre tout cela de côté.

Il reste que les questions de savoir ce qu’il faut mettre dans un curriculum consacré à l’art, dans quel ordre y insérer ces éléments et avec quelles finalités, restent posées.

Une première réponse plausible, appelons-la culturelle, consiste à vouloir transmettre progressivement un savoir jugé important sur des arts eux-mêmes jugés culturellement importants.

L’art comme élément de haute culture

Dans cette perspective, si on choisit, comme on devrait le faire, de transmettre, disons, une culture musicale, on ambitionnera de faire en sorte que progressivement, depuis l’apprentissage des notes et de l’harmonie jusqu’à celui des formes et des genres, chacun sorte de l’école en connaissant et en pouvant apprécier et commenter les grandes oeuvres musicales et justifier ses jugements à leur propos.

Vaste programme, pas facile, mais pas impossible non plus à décliner.

Les objections qu’il soulèvera sont faciles à imaginer. Quelle place fait-on à la musique populaire ? Au jazz ? Comment en juger du point de vue, adopté ou récusé, de l’appropriation culturelle ? Est-il élitiste ? Occidentalo-centriste ? Sexiste ?

Mais son bien-fondé me semble aussi bien grand. Il transmet des savoirs, ce qui est le rôle de l’école. Ces savoirs sont souvent nécessaires pour prendre part à la conversation démocratique et même pour que certains des échanges qui s’y tiennent puissent être compris.

Par lui, on sort les enfants de l’ici et maintenant où notre culture commerciale les confine souvent. Cela est précieux pour tous, mais particulièrement pour les enfants provenant de milieux où cette haute culture est largement inconnue et pour lesquels l’école est à peu près la seule porte d’entrée pour y accéder.

Plus subtilement, cette entrée dans le monde de l’art et des discussions qui s’y tiennent est une initiation par l’exemple à ce type d’échanges où on discute, précisément, sans pouvoir trancher de manière absolue, comme dans les domaines où on dispute (en mathématiques, de manière exemplaire). On cultive de la sorte des vertus nécessaires au citoyen.

Mais les plus convaincantes objections contre cette manière de penser l’art en éducation viennent de ceux qui préconisent une approche misant surtout sur la pratique de l’art.

Art et créativité

On mise alors sur la rencontre passionnelle de l’enfant avec une pratique artistique à travers laquelle il s’exprime. Les maîtres mots seraient ici créativité, subjectivité, passion, expression.

Il n’est pas rare de voir ces idées couplées à une certaine vision romantique de l’enfant, à la conviction que l’intérêt est premier et capital pour apprendre, et à une vision de l’école comme tournant autour de l’enfant, plutôt que du curriculum.

Ce modèle n’est pas aussi facile à décrire que le précédent, mais le meilleur exemple que j’en connaisse est celui de l’école fondée à Santiniketan, en Inde, par le poète Tagore (1861-1941) dans laquelle les arts, et parmi eux la danse, occupent une place prépondérante.

Vous aurez déjà compris combien ce modèle est exigeant et deviné ses possibles défauts. Je pense néanmoins qu’il a pour qualité de nous rappeler combien est unique et précieuse l’expérience d’une véritable rencontre avec ce que l’art a de plus profond et d’irremplaçable.

Peut-on combiner ces deux modèles ? Je pense que oui, et le programme du Core Knowledge aux États-Unis, inspiré par E. D. Hirsch, a cette ambition.

Pour moi, quoi qu’il en soit, l’art est un extraordinaire et irremplaçable moyen d’élargir notre compréhension de l’expérience humaine. Sans lui, les enfants ne connaissent pas, et donc n’ont pas même la liberté de refuser, certaines des plus grandes joies qu’on peut ressentir. Cela survient quand nous allons goûter à l’immensité de ce que l’humanité a dit et fait de mieux et que nous sommes bouleversés par un poème, transportés par une musique, émus devant une toile, ou que nous pleurons en regardant un film ou une pièce de théâtre.

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13 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 15 juin 2019 07 h 43

    La merveilleuse symétrie

    Dans les écoles en Ontario, l’art est devenu la matière qu’on oublie très souvent si elle existe. On y consacre du temps seulement lorsque que l’enseignant.e a terminé d’enseigner les matières dites importantes, soit les langues, les mathématiques et les sciences. Enfin, même les sciences écopent puisque l’emphase est maintenant mit surtout sur les deux premiers. Mais c’est à qui la faute dans notre société dite technologique?

    On pourrait commencer par l’école des sciences qui a compartimenté les différentes matières. Dans le processus de formation, la plupart des candidats nous arrivent avec un bagage spécifique ancré dans un champ de spécialisation qu’il ou elle ne veut plus sortir. Il y a longtemps qu’une culture générale a été laissée de côté dans ce monde de spécialistes de tout et de rien. Nous en sommes au monde des spécialisations et l’enseignement n’y échappe pas.

    Ceux qui ne veulent pas voir la symétrie qui s’opère entre les arts, les mathématiques et les sciences, eh bien, sont des aveugles fonctionnels. Mais de là à pouvoir les maîtriser afin de pouvoir les enseigner de façon judicieuse n’est pas à la portée de tous. L’homme de la Renaissance et des philosophes qui avaient plus qu’une corde à leur arc n’existent plus. Descartes était non seulement un grand philosophe, mais aussi un mathématicien de la même trempe. Que dire de Léonard de Vinci et de tous les philosophes grecs (en passant, aujourd'hui de Vinci serait considéré comme un pédophile)? Eux avaient compris que l’art n’était pas dissociables des sciences naturelles et des mathématiques. En fait, ils faisaient parti d’un tout, idem pour le cerveau humain avec ses sphères gauche et droite.

  • Eric Ricard - Abonné 15 juin 2019 08 h 31

    Merci !

    J'ai enseigné la musique pendant 33 années à des jeunes au primaire. J'ai passé par de multiples phases et approches différentes. Selon moi, du moins je l'espère, chacune étaient signicatives et pertinentes pour les jeunes. Mais malheureusement, la matière étant trop vaste et le temps trop court, toujours je devais choisir et mettre de coté plusieurs objectifs.

    Je pourrais philosopher longtemps sur la pertinence des Arts et tout particulièrement la musique dans le curriculum des jeunes, pensons à l'accomplissement de soi, la recherche du beau, la solidarité et l'entraide, l'écoute et le respect des autres, la promotion de la culture québécoise et mondiale, de la langue, de la lecture, les mathématiques de la musique et bien plus encore. Mais le temps me manque et je vais m'en tenir à vous remercier pour les jeunes de réchichir à l'importance des Arts et de la musique dans leurs curriculums.

    Très belles réflexions qui me replonge dans de merveilleux moments.

  • Marc Therrien - Abonné 15 juin 2019 08 h 47

    L'art pour résister au néant


    Dire que pour certains, l’art ne sert à rien. Il est peut-être bien qu’il en soit ainsi dans un monde où l’humain s’asservit volontairement au diktat de l’utilité. L'art sert à tout le moins à produire de la beauté, ce qui n’est quand même pas rien et aussi, à révéler l’humain à lui-même, ce qui le rend digne d’exister, même dans la laideur. Pour d’autres, l’art est une fuite. Même s’ils disaient vrai, l’art laisse au moins une trace qui peut contribuer à la résistance au néant.

    Marc Therrien

  • Brigitte Garneau - Abonnée 15 juin 2019 09 h 08

    L'art est une façon de donner vie à l'imagination...

    Tout comme elle, il n'a pas de limite. Il s'exprime haut et fort, doux et subtil. Tous les sens (ouïe, vue, touché, odorat et goût) lui donnent sens. Merci et encore merci M. Baillargeon pour ce texte magnifique! À lire et à relire...

  • Bernard Gélinas - Abonné 15 juin 2019 11 h 36

    Bernard Gélinas - abonné

    Le chant, le premier art qu'explore l'enfant dans ses babillages.

    La musique, une condition essentielle de l'existence. F.Kafka
    Sans la musique, la vie serait une erreur. F. Nietzsche