États-Unis: le bon, la brute et le truand

Il était tard et Pat était seule à la maison. Elle n’avait jamais aimé ça. Car dans le désert de Sonora, le soir, lorsque les Saguaro dessinent une armée d’ombres qui s’imprime sur les montagnes d’Arizona, la nuit s’anime, bruisse, chuinte, siffle, glisse, feule. Le désert revit. Ce soir-là, ça a cogné à la porte. Il y avait deux hommes. Sales. Patibulaires. Ils voulaient de l’eau. Elle leur en donne. Ils repartent. Après, elle a toujours eu un tuyau branché sur l’extérieur. Au cas où quelqu’un aurait soif. Parce que, ajoute-t-elle, même si on a peur, on ne refuse pas l’essentiel à quelqu’un qui en manque. Elle a raison : lorsque la peur supplante l’empathie, la société se noie.

Mais voilà, alors que prolifèrent les théories du complot, la désinformation et les propos haineux, alors que la polarisation du discours public est alimentée par des politiciens en mal de (ré)élection, des influenceurs à la conquête de clics, des radicaux en mal de reconnaissance publique, il devient difficile de dissocier Al Capone d’Eliot Ness. Et dans un monde pourtant loin d’être celui de Gary Cooper dans Le train sifflera trois frois (High Noon), il existe des frontières — de décence, de probité, d’intégrité — essentielles… mais éclipsées lorsque celui qui arbore l’étoile du shérif est du côté des brigands.

Le bon

Depuis que Scott Warren a été arrêté, en janvier 2018, on a retrouvé 88 dépouilles dans une zone qui s’étire de la frontière mexicaine à la ville d’Ajo en Arizona. Ces drames sont le résultat d’une politique délibérée, consciente, amorcée sous le gouvernement Clinton. En 1994, le plan stratégique de la Border Patrol (disponible en ligne) était d’ailleurs sans équivoque : en renforçant la frontière en zones urbaines et en multipliant les postes de contrôle à l’intérieur des États-Unis, on détournerait « le trafic migratoire vers des zones hostiles » dont les dangers « mortels » finiraient par dissuader le passage.

Mais le nombre de morts dans le désert a augmenté avec celui des migrants, car la dissuasion n’a pas fonctionné. Plus encore, l’insécurité, les changements climatiques, la dégradation économique et les politiques de fermeture du président actuel qui fonctionnent comme un accélérant dans les mains d’un pyromane, ajoutent aux flux.

Or cet espace désertique est si dangereux que des organisations comme No More Deaths, dont Scott Warren était un bénévole, déposent des bidons d’eau sur les sentiers empruntés par les migrants — ce que reprochent les forces de l’ordre à Scott Warren, qui l’ont arrêté en janvier 2018, tout comme le procureur qui a mené son procès (annulé faute de verdict le 11 juin). Mais à l’heure où ces lignes sont écrites, le corps d’une petite fille déshydratée de sept ans vient d’être trouvé à la frontière, dans ce corridor où Scott Warren allait poser de l’eau. Une petite. Morte. Seule. De soif. Parce que les politiques publiques l’ont menée là.

Scott ressemble à Pia Klemp, cette capitaine des navires de sauvetage Sea Watch-3 en Méditerranée, elle aussi poursuivie en Italie, parce que, tel un juste, il est animé d’humanité.

La brute

Dans un pays où il n’existe pas d’obligation de porter secours, ou de délit pour non-assistance à personne en danger, les gestes d’humanité de No More Deaths pèsent peu face à la sécurité nationale. Il n’est d’ailleurs pas répréhensible pour les milices de Minutemen (selon Shane Bauer dans Mother Jones, fin 2016) ou les patrouilles frontalières (selon Francisco Cantú dans son livre The Line Becomesa River en 2018) de détruire les bidons d’eau — même si cela condamne d’autres humains à une mort certaine.

Faut-il s’étonner que, dans les jours suivant l’inauguration présidentielle, des branches de l’Administration soient devenues, dès le premier décret, l’instrument d’une politique brutale, amplifiant le jeu de la dissuasion par la violence, interprétant des normes préexistantes dans leur forme la plus dure… au point où The Atlantic titrait en septembre sur la « radicalisation du service d’immigration et de douanes ». Faut-il s’étonner de certains symboles, comme le choix de Fort Sill pour incarcérer prochainement 1200 migrants mineurs non accompagnés. C’est sur cette base d’Oklahoma que le chef Géronimo est mort après y avoir été interné avec 400 Apaches à la fin du XIXe siècle ; c’est également là que 350 Nippo-Américains ont été détenus pendant la Seconde Guerre mondiale. De fait, le système a toujours été violent, et sa violence touche les Latinos, les Autochtones, les Afro-Américains. Mais l’érosion des garde-fous, jusqu’au sommet, en amplifie la brutalité…

Le truand

Jimmy Carter disait récemment à Thomas Hartmann que les États-Unis sont une « oligarchie assortie d’une corruption politique sans précédent ». À tous les paliers de gouvernance, et de part et d’autre de l’échiquier politique, expliquait-il. Notamment parce que la Cour suprême, avec Citizens United, a ouvert les vannes de la corruption électorale. Mais cela va plus loin.

La méconnaissance actuelle de l’exécutif de ce que représentent l’intérêt national et le bien commun érode rapidement le socle du système politique. Le plus probant exemple en est la réponse du président américain interrogé sur ce qu’il ferait advenant qu’un agent étranger lui donne des informations sur un adversaire électoral : il resterait coi et n’appellerait pas le FBI. Pourtant, la présidente de la FEC, Ellen Weintraub, vient de le clamer haut et fort : ce n’est ni nouveau ni légal. Et l’objectif maintes fois réaffirmé en cour (Bluman c. FEC) est de s’assurer que jamais les élus ne dépendent d’intérêts autres que ceux des États-Unis. Mais rien ne semble ébranler le président. Pas plus les faits prouvés que la règle de droit, ou que les enquêtes qui frappent sa campagne, son comité d’inauguration, et l’existence de bénéfices et de financements suspicieux du Qatar, des Émirats arabes unis, de l’Arabie saoudite, de la Turquie ou de la Chine, des investigations sur la violation de lois électorales et fiscales, ou encore sur les bénéfices pécuniaires dont il bénéficierait indûment.

Il est aisé de comprendre que, faute de pouvoir distinguer clairement le bon, la brute et le truand, l’empathie s’efface. Et que la peur domine. Mon amie Pat avait raison : nous nous y noierons.

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10 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 15 juin 2019 07 h 45

    Pauvre USA

    Ni pitié,ni moralité! Peuple à la dérive,

  • Cyril Dionne - Abonné 15 juin 2019 10 h 46

    Le mensonge, le ridicule et le superflu

    Le mensonge

    « Plus encore, l’insécurité, les changements climatiques, la dégradation économique et les politiques de fermeture du président actuel qui fonctionnent comme un accélérant dans les mains d’un pyromane, ajoutent aux flux. »

    Ah! « ben ». Les changements climatiques sont maintenant responsables des illégaux trouvés morts lorsqu’ils traversent la frontière. Pardieu, cela doit être des grandes tempêtes de sable et pas à peu près. Ou bien, c’est sûr que ce sont les changements climatiques qui les font fuir et braver la mort et non pas la richesse espérée.

    Le ridicule

    Il y a une pancarte sur l’autoroute qui relie San Diego à Los Angeles qui dit de faire attention aux migrants illégaux qui traversent durant la nuit. Donc, on ralentie et on ausculte du mieux qu’on peut pour voir si des gens essaient de traverser la route dans la noirceur. Ils sont tous en direction de Los Angeles où ils se perdront dans la masse humanitaire de 8 millions. Il faut le dire, il y entre 15 et 25 millions d’illégaux aux États-Unis en 2019. C’est presque la population du Canada.

    Le superflu

    « Pas plus les faits prouvés que la règle de droit, ou que les enquêtes qui frappent sa campagne, son comité d’inauguration, et l’existence de bénéfices et de financements suspicieux du Qatar, des Émirats arabes unis, de l’Arabie saoudite, de la Turquie ou de la Chine, des investigations sur la violation de lois électorales et fiscales, ou encore sur les bénéfices pécuniaires dont il bénéficierait indûment. »

    En utilisant cette définition, il faudrait inclure tous les présidents américains de l’avant Trump et probablement de l’après Trump en passant par les partis démocrate et républicain. Bien oui, on essaie d’édifier comme des saints, Bill Clinton, le spécialiste des…, Barack Obama, le spécialiste des drones assassins et notre George W. Bush adoré qui est responsable de la mort de plus d’un million d’Irakiens suite à une guerre inutile qui nous laissé comme legs, les djihadist

    • Christian Roy - Abonné 15 juin 2019 21 h 36

      Le Truand perd à la fin du film d'Enricco, M. Dionne.

      Notre Clown orange n'en a pas fini avec la justice ni avec le jugement des électeurs indépendants.

      Trumpy recevra le fruit de sa maladie mentale fondée sur l'accumulation de la richesse volée à son propre peuple.

      Lock Him Up !!!

  • Philippe Lefevre - Abonné 15 juin 2019 11 h 56

    Pauvres USA...et pauvres de nous

    Les USA ont perdu l'âme des Lumières sous lesquelles ils ont été créés.
    D'un président à l'autre le mensonge, la manipulation et les intérêts d'une minorité font de pays si admirable sous certains aspects, un pays voyou qui ne connaît que la force et à oublier l'empathie.
    Ces soi-disants alliés nous écraseront dès que nous lèverons la tête. Nous nous défendrons par lae sang et les larmes...Alors, un ordre nouveau saura peut-être émerger vers un monde juste.

    • Cyril Dionne - Abonné 15 juin 2019 13 h 51

      Les États-Unis ont été crées durant l'époque de l'esclavage institutionnalisé. Thomas Jefferson avait au moins une douzaine d'esclaves à son service. C'est de cette perspective historique qu'il ne faut pas perdre de vue en ce qui concerne vos Lumières (tamisées).

      Ceci dit, si vous voulez vous battre contre eux, on vous souhaite bonne chance. Je ne vous suivrai pas. Si les USA est un pays voyou, eh bien, nous le sommes tous, incluant le Canada qui est plus hypocrite. Le Canada est un de plus grand exportateurs d'armes militaires dans le monde. Nous venons au deuxième au Moyen-Orient. Le Canada est un des plus grands pollueurs de la planète en excluant le Québec. Par capita, encore une fois sans le Québec, on produit plus de 18 tonnes de GES par année. En Saskatchewan et en Alberta, c’est plus de 50 tonnes de GES par habitant. Au Québec c’est moins de 9 tonnes. Le Canada est basé sur une monarchie constitutionnelle, le vestige hégémonique d’un empire où le soleil ne se couchait jamais. La notion de la suprématie de Dieu est étampée dans le préambule de notre constitution alors que celle-ci n’apparaît nulle part dans la constitution américaine (Attendu que le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu et la primauté du droit). Il est à remarquer que la primauté du droit vient en second chez nous. Misère.

      Alors, sécher vos larmes et garder-les pour des causes plus importantes. Les Américains redeviennent des Américains, isolationnistes et farouchement indépendants. C’est un gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. On ne peut en dire de même pour votre Canada.

    • Pierre Fortin - Abonné 16 juin 2019 13 h 20

      Monsieur Dionne,

      Vous avez raison d'affirmer que la suprématie de Dieu n’apparaît nulle part dans la constitution américaine. C'est peut-êre pour des raisons bien plus pratiques que la devise « In God We Trust » apparaît sur tous les billets de banque US.

      Ils auraient même pu pousser la franchise jusqu'à imprimer également « In Guns We Trust » !

    • Cyril Dionne - Abonné 16 juin 2019 14 h 23

      M. Fortin,

      Ne trouvez-vous pas qu'il y a un monde de différence entre « la suprématie de Dieu » et le « In God We Trust » sur les billets de banque et dans les cours de justice en haut de la chaise du juge?

      Les premiers mots de la « Canadian constitution » sont « la suprématie de Dieu ». Ceux de la constitution américaine, « Nous, le peuple des États-Unis ».

      Mais j'aime bien votre « In Guns We Trust » parce que les Américains y tiennent mordicus. « Who has the most and the biggest guns, wins »

  • Pierre Rousseau - Abonné 15 juin 2019 12 h 47

    L'Empire frappe encore !

    La brute américaine date de longtemps... Elle s'est affirmée le plus après 1945 et on a qu'à penser au scandale des Contras pour le constater. La CIA n'avait même pas d'empathie pour les millions d'Américains détruits par les drogues amenées de l'Amérique centrale par ses propres agents pour financer les Contras et défaire la révolution sandiniste (allez voir la biographie d'Oliver North). La fin justifie les moyens, pas de communistes dans ma cour même si ça fout la vie en l'air de millions d'Américains...

    On sait où peut mener l'extrême conservatisme, l'extrême droite et c'est la direction que prennent les États-Unis depuis des décennies, petit à petit le fascisme s'installe et les victimes s'accumulent. Les Juifs d'aujourd'hui sont les Latinos qui veulent entrer aux ÉU : ils sont devenus des sous-hommes, déshumanisés complètement. Dommage qu'un pays qui avait un brillant avenir ait sombré dans la folie meurtrière; le pire est que cela risque de nous entraîner avec lui.

  • Diane Pelletier - Abonnée 15 juin 2019 14 h 11

    La loupe

    Quant on choisit d'écrire sur un tel sujet, soit la soi-disant déshumanisation de certains Américains, on peut s'emballer tant, qu'on tombe
    dans le versant pathos. De tout temps il y a eu la barbarie, et la chose est bien installée. Si Pat a réussi à surmonter sa peur, d'autres aussi le font sans qu'on en parle. Je n'aime pas Trump. Il faut toutefois mettre en perspective que d'autres présidents américains furent de la même
    engeance, mais pas à l'époque de Twitter...
    Et la peur n'a pas de nationalité, aucune plus ou moins qu'une autre. Que je sache. Quand je lis ce genre d'article apocalytique, j'ai mal
    au ventre. Et alors, que faire, dites-moi ? On pourrait arrêter de parler de cet homme déplaisant. Le problème est qu'on clique souvent
    sur un article qui parle de lui comme s'il sortait d'une boite de Cracker Jack alors que tout était là et prêt pour qu'il se fasse élire.
    Maintenant essayez de grâce d'arrêter de focaliser sur lui et racontez-nous des histoires vraies de résistance constructives, svp. Il en existe une multitude, des multitudes.