La paille et l’éléphant

À mesure que l’angoisse climatique s’intensifie, j’assiste fréquemment à des conversations sur l’environnement qui prennent des airs de combats de coqs : qui fera la meilleure preuve de sa vertu environnementale ? « Non, merci, la viande d’épicerie, j’ai arrêté. » « Les vêtements neufs, c’est fini pour moi. Sinon, j’achète seulement du design local. » « Oui, je ne fais mon épicerie qu’en vrac avec des bocaux de verre. » « Même le vin, je ne l’achète que biologique, nature, certifié machin. » Chacun débite ses gestes verts comme s’il participait à un encan. La surenchère est parfois grotesque.

Il ne s’agit évidemment pas de dénigrer l’affaire. Après tout, j’en suis : le végétarisme, les fruits et légumes de saison, le vélo à l’année, les pots en verre, les biens d’occasion, des vêtements aux meubles. Par conviction, bien sûr, mais, il faut l’admettre, la frugalité est aussi devenue une marque de distinction. Du genre : posséder un sac de courses du New Yorker et aspirer à la simplicité volontaire. On voit tout de suite à quel univers social cela renvoie. Un univers imprégné d’une conscience politique et d’une sensibilité environnementale sincères, mais aussi, et peut-être même avant tout, marqué par un accès relativement aisé aux ressources de subsistance. Qu’à cela ne tienne, il est de bon ton de prouver ses aspirations à la carboneutralité.

Moins souvent, toutefois, aborde-t-on la difficile question de la démocratisation de la transition écologique ou l’institutionnalisation de la résilience des collectivités face aux perturbations climatiques. Chacun se contente de surveiller ses moeurs, signalant ainsi un engagement actif dans la réduction de son empreinte écologique. Cette disposition gagne vraisemblablement en popularité, mais les sensibilités écologiques ont aussi tendance à déserter le terrain politique pour s’installer sur celui de la morale.

Pourtant, cet enjeu est plus chargé politiquement que jamais, alors que même les délires d’abstraction de la haute finance se heurtent à la finitude de l’espace terrestre : les marchés financiers, apprenait-on hier, identifient maintenant la crise écologique comme un « risque systémique ». Le capitalisme financier se découvre cannibale. Et le commun des mortels, relégué à l’impuissance, pose de petits gestes verts comme un rituel apaisant. On fait la liste des actions scrupuleuses, pour se sentir en contrôle dans un monde qui se dérègle.

Depuis qu’une pauvre tortue souffrant d’en avoir une coincée dans la narine a ému le monde entier, la paille de plastique cristallise à la fois l’anxiété environnementale et une concrète occasion de faire mieux. Mais tout comme répudier la paille de plastique dans son verre est une marque de distinction, sa mise au ban à grande échelle, proposée cette semaine par le gouvernement de Justin Trudeau, est aussi une affaire d’image. Le premier ministre fait certainement oeuvre utile avec cette promesse, mais cela ne suffit certainement pas à faire oublier le soutien de son gouvernement à Trans Mountain, ni son indulgence en général l’égard de l’industrie des hydrocarbures. C’est « l’éléphant dans la pièce » que les économies libérales sont incapables de mettre à la porte. Et c’est aussi le berceau de l’anxiété que chacun tente d’apaiser en posant de petits gestes verts.

Une militante environnementale américaine signait cette semaine un texte intrigant dans le magazine Vox, intitulé « I work in the environmental movement. I don’t care if you recycle ». Elle y expose la tendance curieuse qu’ont les gens à lui « confesser » leurs « péchés environnementaux » ou, à l’inverse, à lui faire l’étalage de leurs gestes verts, comme s’ils cherchaient une absolution. « Fight the oil and gas industry », proposait-elle plutôt, déplorant que l’angoisse et la honte inhibent l’esprit de révolte. Pour elle, il s’agit d’une victoire pour les industries les plus polluantes — rappelons que 100 entreprises sont responsables de 71 % des émissions globales depuis 1980 — qui plongent les gens dans des situations de dépendance, tout en leur faisant porter l’odieux des changements climatiques. Une stratégie perverse, par laquelle le citoyen, envisagé principalement comme un consommateur, est écrasé par la culpabilité et découragé de l’action politique.

En faisant des promesses qui visent à modifier une offre de produits aux consommateurs, tout en continuant de cautionner l’exploitation des hydrocarbures, le gouvernement de Justin Trudeau, bien qu’il s’en défende, reproduit ce schéma stérile. Bien sûr, si l’interdiction des produits de plastique à usage unique se concrétise, il s’agira d’une bonne chose. Mais l’éléphant restera confortablement assis dans la pièce et le citoyen demeurera prisonnier d’un mode d’exploitation économique qui l’humilie et le culpabilise sans cesse, tout en fragilisant ses conditions de vie.

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9 commentaires
  • Alain Roy - Abonné 14 juin 2019 08 h 56

    Ben trop vrai

    Bien dit Mme Lanctôt, vous mettez le doigt sur le bobo. Haro sur les gros pollueurs et leurs valets aux gouvernements.

  • Nadia Alexan - Abonnée 14 juin 2019 10 h 58

    Arrêtons d'investir dans l'industrie pétrolière responsable de 71% des effets de serre.

    Effectivement, l'éléphant dans la pièce est l'industrie pétrolière: «100 entreprises sont responsables de 71 % des émissions globales depuis 1980».
    Oui, les petits gestes individuels comptent, mais il faudrait d'abord arrêter de subventionner l'industrie pétrolière avec l'argent des contribuables et investir autrement dans les énergies renouvelables telles que les industries des énergies solaires et éoliennes.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 14 juin 2019 14 h 27

    Le cycle destructeur

    Chaque fois qu’on fait le plein d’essence, cette quantité de pétrole aurait pu servir à fabriquer des milliers de pailles de plastique.

    Alors faire le plein et ne pas utiliser de pailles de plastique, c’est mieux que simplement faire le plein. Mais on est au niveau de l’insignifiance, meilleure que rien du tout.

    C’est par le biais des guerres — toujours ruineuses — dans les pays producteurs de pétrole qu’on les oblige à maximiser leur production afin d’acheter de l’armement, ce qui favorise l’excès de l’offre sur la demande.

    Ce qui maintient bas les prix des hydrocarbures au profit des pays dont l’économie est très énergivore et qui sont aussi — coïncidence — des producteurs d’armements.

  • Daniel Bérubé - Abonné 14 juin 2019 15 h 37

    Article très intéressant,

    qui fait ressortir les faiblesses de ce système néo-libéralisme et capitaliste, et qui démontre la position du citoyen face aux multinationale dans ce monde de la consommation. Des changements radicaux sont a prévoir dans nos société de consommation, mais difficile pour certains, car comme il est bien dit dans le texte, plusieurs ne réalisent pas que ce qu'ils ont réussi a posséder, a accumuler en bien matériel, finira par les posséder eux-même et deviendra leur raison d'être... mais ce ne sera pas un changement facile... mais devront se faire si nous désirons une continuité de notre espèce. Une phrase disait: Si nous voulons d'un monde différent, il nous faut d'abord ROMPRE avec celui qui est, et accepter "l'insécurité" de l'entre-deux... et cette insécurité sera souvent proportionnelle à la quantité de bien accumulé.

  • Maryse Pellerin - Abonnée 14 juin 2019 17 h 49

    Affaire de classe sociale

    Votre article amène une réflexion intéressante, promise à bien des développements.

    J’aimerais souligner que les comportements décrits dans les deux premiers paragraphes de votre article concernent la classe moyenne supérieure. Par exemple, les familles pauvres ne peuvent pas s’offrir le luxe des produits bio des maraîchers qui se déplacent sur le Plateau pour vendre leurs produits trois fois le prix des supermarchés. Les classes aisées, comme toujours, s’offrent ce qu’il y a de mieux et .... vivent plus vieux (tout en angoissant sur leurs fins dernières).

    • Jean Richard - Abonné 15 juin 2019 11 h 14

      Oui, il y a de l'abus dans la récupération du biologique à des fins commerciales. Mais de grâce, qu'on cesse de répandre des faussetés. Allez faire un tour au marché (Jean-Talon s'il faut en nommer un), là où les fruits et les légumes sont souvent moins chers que dans les grandes surfaces, et comparez. Les fruits et légumes de culture biologique y sont un peu plus chers, mais pas par trois fois. Et si ce sont les gens les plus aisés qui se les paient, c'est un moindre mal.
      Mais avant de blâmer les producteurs privilégiant l'approche biologique et de les accuser d'être des profiteurs au service des mieux nantis, il faut se poser la question suivante : pourquoi les grandes chaînes peuvent-elles offrir des tomates ou des carottes à bas prix ? Parce que le plus souvent elles s'approvisionnent auprès de la grande industrie agricole, cette grande industrie qui vise les rendements et non pas la préservation de l'environnement. L'agriculture industrielle est très polluante, même si on a fait des efforts pour en minimiser l'impact sur l'environnement. Parce que cette industrie vise les rendements et que les clients des grandes surfaces veulent des bas prix, elle n'hésite pas à prendre les moyens pour que les deux conditions soient atteintes. Il faut savoir qu'une certaine société contrôle une très large part du marché des semences et que cette société n'hésite pas à trafiquer les gènes d'espèces vivantes, ce qui n'est pas sans risques.
      Et la question sociale ? Il n'est pas impossible que l'imposition de méthodes de production plus respectueuses de l'environnement ait à court terme une incidence sur le prix des denrées, ce qui n'aidera pas les moins nantis à mieux manger. Le problème est ailleurs. La prochaine fois que vous irez voter, il vaudrait peut-être mieux appuyer des candidats qui s'engagent à miser sur une meilleure répartition de la richesse et une plus grande justice sociale. On l'a fait à Montréal, y compris sur le Plateau, mais pas dans le reste du Québec.