Le testament de nos ruines

Au sud du Liban se trouve l’un des sites gréco-romains les mieux gardés du monde. Bijou archéologique, Baalbek n’est nul autre que la cité antique d’Héliopolis que Marc-Antoine aurait offerte à Cléopâtre. On s’y rend en transport privé armé d’une bonne dose de vigilance, la frontière syrienne étant à quelque 50 kilomètres de là.

Après avoir traversé les rues de Baalbek, ville chiite où l’on croise le portrait de ses jeunes martyrs, on tombe, comme par magie, sur le mythique hôtel Palmyra — où ont séjourné les Jean Cocteau, Charles de Gaulle, Kemal Atatürk, Nina Simone et Albert Einstein — pour ensuite retenir son souffle quand le regard embrasse les temples de Jupiter, de Vénus et de Bacchus. Protégés par l’UNESCO, ces trésors sont très peu visités en raison de l’instabilité géopolitique de la région.

Issu d’une lignée de guides, Charbel, mon génial initiateur de ce lieu, montre fièrement son permis de guide et ses généreuses connaissances archéologiques consolidées par le savoir ancestral. Il m’explique que sous mes pieds se trouvent dix mille ans d’histoire puisque les archéologues allemands ont trouvé les traces d’une civilisation allant jusqu’au IXe millénaire avant J.-C. : « Là, sous tes pieds, dorment les mémoires et les vestiges cananéens, phéniciens, hellénistiques, romains, et même épipaléolithiques. »

Après l’émerveillement, mais aussi la gratitude de frôler ce sol plusieurs fois millénaire, le visage de Charbel affiche, peut-être malgré lui, l’idéal stoïcien : ne s’accrocher à rien de terrestre que l’on puisse regretter le jour où l’on s’en va, car tout passe, les hommes comme les civilisations. C’est la nature même des choses, et Baalbek en est la preuve tangible. Pourtant, son compatriote, le grand Amin Maalouf, carbure plutôt à l’objectivité angoissante qu’à la sagesse stoïcienne.

Naufrage inéluctable

Dans son essai qui vient de paraître, Naufrage des civilisations (Grasset), l’écrivain franco-libanais Amin Maalouf met en garde contre ce naufrage auquel nous assistons en direct.

Or, n’est-ce pas dans leur nature même de disparaître ? Quelle est la différence entre les ancêtres de Charbel, qui ont grandi sous l’ombre des ruines antiques, et nous aujourd’hui ? Pourquoi ne pas aspirer, nous aussi, au même idéal d’éternité sur lequel se pencheront les siècles à venir ? Impossible, précise Maalouf, car notre époque est unique en son genre parce que nous assistons à la fin de notre civilisation.

« Autrefois, les hommes avaient le sentiment d’être éphémères dans un monde immuable. » Ce n’est plus le cas pour nous puisque l’humanité n’a pas eu l’occasion de voir disparaître, en l’espace d’une vie, des pays, des peuples, des langues, pour ne nommer que quelques destructions auxquelles nous avons assisté en direct : Palmyre, Alep, Bagdad, Tripoli, Beyrouth, Sarajevo… curieusement toutes des villes ayant connu le vivre-ensemble multiethnique.

Quand avons-nous pris la direction du non-retour ? Pour Maalouf, fin connaisseur du monde autant oriental qu’occidental, la raison est simple : « les ténèbres se sont répandues sur le monde quand les lumières du Levant se sont éteintes ».

Ce Levant regretté, à l’histoire imprécise, mouvante et fluide, a pourtant bel et bien existé. L’essayiste le décrit comme suit : « Tel que je l’emploie, ce vocable suranné désigne l’ensemble des lieux où les vieilles cultures de l’Orient méditerranéen ont fréquenté celles, plus jeunes, de l’Occident. De leur intimité a failli naître, pour tous les hommes, un avenir différent. »

Or, l’avenir a pris une autre direction même si « l’idéal levantin » a pourtant existé. Il exigeait de chacun d’assumer l’ensemble de ses appartenances et un peu aussi celles des autres. Exigence assumée et incarnée, le temps de quelques siècles, puis évanouie dans les flammes. L’idéal du vivre-ensemble levantin a surtout incarné le passage de la barbarie à la civilisation.

Le pendule va désormais dans l’autre sens. C’est un constat indéniable et quelque peu paradoxal, car au lieu de nous débarrasser des fléaux qui nous assaillent, « nous voilà pourtant lancés, à toute allure, sur la voie opposée. »

C’est indéniablement le naufrage de la civilisation, mais c’est surtout le naufrage moral puisque jamais auparavant l’humanité n’avait été aussi orpheline d’idéaux nobles, ceux qui « parvenaient à faire rêver les hommes, à élever leurs esprits, à mobiliser leurs énergies ».

Crépuscule des idéaux de la civilisation, voilà le moment que nous vivons. Combien de temps Baalbek résistera à la barbarie ? Au fait, est-ce à l’ombre de ces mêmes ruines qu’Alexandre le Grand avait regretté de ne pas avoir dans son cortège un Homère pour chanter ses exploits ? Faute d’un poète pour décrire le pathétique chant de notre époque, ce n’est ni désuet ni antidémocratique de se prosterner devant Amin Maalouf pour le remercier d’être l’indispensable biographe de nos ruines.

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2 commentaires
  • Réjean Martin - Abonné 16 juin 2019 12 h 52

    pessimiste ?

    Peut-être qu'Amin Maalouf est trop pessimiste ?

  • Jean-Henry Noël - Abonné 16 juin 2019 14 h 22

    L'autre

    Si la civilasion dont il est question ici vit son déclin, l'occident y a joué un grand rôle. Le hic, c'est que la civilisation occidentale est aussi en déclin. Le centre du monde bientôt sera la Chine dont l'économie est fondée sur le marxisme. Bon retour du balancier de l'échec cuisant du soviétisme. La civilisation occidentale et son moteur, le capitalisme, ne font pas le poids non plus. Qu'importe s'il y a coercition en Chine ? Y a-t-il un autre moyen pour imposer le bon chemin à l'être humain ?