Notre français

La bataille du joual appartient au passé, et c’est très bien ainsi. Les Québécois, aujourd’hui, de façon générale, reconnaissent que leur langue est le français. La croisade de Léandre Bergeron en faveur de la langue québécoise date des années 1970-1980 et ne fait plus recette. Fin du débat, alors ? Pas tout à fait.

Comme l’écrit la linguiste Marty Laforest dans États d’âme, états de langue (Alias, 2018), « plus qu’à taper sur une rondelle avec un bâton, le véritable sport national des Québécois consiste à parler de la langue ». Ainsi, chaque fois qu’un rappeur d’ici, sous l’influence de ses idoles américaines, chante en franglais, la controverse renaît, tout comme elle se réactive quand les médias nous redisent, quelques fois par année, que les futurs enseignants maîtrisent mal le français.

Les Québécois semblent souvent indifférents à la langue, mais ils en discutent avec passion quand l’occasion de le faire se présente. Cette ambivalence est déroutante : peu disposés à faire des efforts pour mieux maîtriser leur langue, les Québécois lui témoignent néanmoins un vif attachement. S’il faut déplorer la première composante de ce sentiment linguistique, on peut au moins se réjouir de la seconde, qui laisse croire que tout n’est pas perdu en la matière.

Nous savons, donc, que notre langue est le français, et non le québécois, même si nous ne l’honorons pas toujours comme il se doit. Nous sommes conscients, aussi, du fait que notre français n’est pas exactement celui de la France. Certains mots — nos sacres, évidemment, mais aussi des termes comme dépanneur, relationniste, cégep, présentement — nous appartiennent en propre. C’est la raison pour laquelle nous parlons du français québécois pour désigner notre langue.

Les aménagistes

Depuis quarante ans, des linguistes renommés — Jean-Claude Corbeil, Claude Poirier, Jean-Claude Boulanger, Pierre Martel, Hélène Cajolet-Laganière et Marie-Éva de Villers — plaident pour la reconnaissance de la légitimité du français québécois et pour l’établissement d’une norme qui lui soit propre. Cette norme serait fondée sur la variété de prestige québécoise, c’est-à-dire le français parlé et écrit par nos élites, et serait consignée dans un dictionnaire.

Il ne s’agit pas, pour ces linguistes dits aménagistes, de faire l’éloge du joual. Il s’agit plutôt de définir un « français standard d’ici », très semblable, on le devine, au français standard — on ne touche ni à la grammaire ni à la syntaxe —, mais avec des particularités lexicales. Le dictionnaire Usito, lancé en version électronique en 2013, incarne les idées de ce courant, duquel je me sens proche.

Même s’il peut sembler apaisé — après tout, la différence entre le français québécois standard et le français standard n’est pas si grande —, le débat ne tarit pas. Le linguiste Lionel Meney, dans Main basse sur la langue (Liber, 2010), et la réviseure linguistique Diane Lamonde, notamment dans Le maquignon et son joual (Liber, 1998), dénoncent avec virulence le discours aménagiste. Pour Meney, le français québécois standard est une fumisterie et la seule norme acceptable est celle du français standard international.

Meney ne nie pas l’existence d’une langue populaire (ou vernaculaire) typiquement québécoise et il en reconnaît la légitimité dans des situations de communication de la vie quotidienne, mais il affirme que la norme valorisée au Québec ne doit pas se distinguer de celle qui a cours dans le reste de la francophonie, si les locuteurs d’ici veulent éviter l’isolement.

Le tranchant de Lamonde

Diane Lamonde, qui pourfend elle aussi les aménagistes, devrait être son alliée. Or, dans Français québécois (Del Busso, 2019, 240 pages), elle démolit avec maestria les thèses de Meney, qu’elle accuse de fausser le débat, en le politisant, par son « obsession antinationaliste ». Selon elle, Meney a donc raison de s’opposer aux aménagistes, mais son argumentation est erronée.

Polémiste savante et impitoyable, Lamonde ne fait pas de quartier. Elle accuse même, ô sacrilège, Marie-Éva de Villers de mauvaise maîtrise du français, preuves à l’appui. Inutile de préciser, après ça, que j’écris cette chronique en tremblant, d’autant plus que j’ai déjà été étrillé par l’auteure pour mes positions aménagistes.

Si le français de Madame Multi n’est pas sans tache, imaginez le mien ! C’est là, d’ailleurs, une des raisons de l’opposition de Lamonde à l’idée d’une norme propre au français québécois : même les élites censées servir de modèles ne sont pas à la hauteur, notamment en ce qui a trait à l’usage des anglicismes. C’est sévère.

« Celui qui chercherait le moindre réconfort dans la prose de Lamonde sera déçu », écrivait Claude Poirier, en 2006, en recensant un précédent ouvrage de l’auteure. Pas de réconfort ici, donc, mais du nerf, du front et un impressionnant brio critique.

« Le français québécois est, encore aujourd’hui, dans une situation de vulnérabilité en ce qui a trait non plus à sa survie, mais à sa qualité. Il y a là, à mon sens, un argument fort contre l’autonomie normative du français québécois. Argument que Meney non seulement n’a pas su exploiter, mais qu’il s’est carrément employé à minimiser. »

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9 commentaires
  • Benoit Léger - Abonné 15 juin 2019 07 h 55

    Fausse ambivalence

    Les Québécois indifférents à la langue et ceux qui en discutent avec passion ne sont pas les mêmes. Les premiers sont d'ailleurs largement majoritaires et pour eux, le joual demeure le seul dialecte à leur portée.
    En ce qui concerne les élites, leur maîtrise du français standard s'étiole d'une génération à l'autre. Les linguistes québécois se disputent dans un monde parallèle qui n'a plus rien à voir avec la triste réalité.

  • Marc Therrien - Abonné 15 juin 2019 09 h 16

    L'autoreconnaissance de l'excellence


    Les êtres d'exception parvenus au sommet de leur art et s'approchant de la perfection oublient trop souvent l'existence de la loi de la distribution normale qui fait que la majorité des gens qu'ils observent et jugent, "les inférieurs", se situent dans une moyenne leur permettant de les situer eux comme excellents. Quand la qualité de cette moyenne générale baisse, les exigences pour être positionné comme excellent baissent aussi. Et en 2019, je doute que ce soit en admonestant avec condescendance les gens moyens ou la moyenne des gens que les excellents vont contribuer à rehausser leur qualité générale de façon à ce que leur trône soit menacé. J’en réfère alors à Jacques Rancière dans «Le maître ignorant» : "Car seul vérifie son intelligence celui qui parle à un semblable capable de vérifier l’égalité des deux intelligences. Or l’esprit supérieur se condamne à n’être point entendu des inférieurs. Il ne s’assure son intelligence qu’à disqualifier ceux qui pourraient lui en assurer la reconnaissance.»

    Marc Therrien

  • Bernard Terreault - Abonné 15 juin 2019 11 h 09

    Question de rayonnement extérieur

    Pour la vie courante, la langue québécoise standard nos sert de manière satisfaisante. En France et ailleurs dans la francophonie, il y a aussi des variantes suivant le lieu, ou la classe sociale. Le défi, c'est pour les écrivains: ont-ils plus de chance de percer au niveau mondial, que ce soit dans la francophonie ou ailleurs en traduction, s'ils se conforment au ''français de France'' ou s'ils utilisent la langue d'ici. Juste pour plaisanter, Michel Tremblay aurait-il gagné le Prix Nobel si ses personnages avaient parlé en argot parisien plutôt qu'en semi-joual ?

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 15 juin 2019 19 h 14

    Très drôle :

    « Inutile de préciser, après ça, que j’écris cette chronique en tremblant, d’autant plus que j’ai déjà été étrillé par l’auteure pour mes positions aménagistes. Si le français de Madame 'Multi' n’est pas sans tache, imaginez le mien ! »

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 16 juin 2019 01 h 35

    « Les Québécois discutent (de la langue) avec passion quand l’occasion de le faire (sic) se présente.» (Louis Cornellier)


    Les Québécois discutent (de la langue) avec passion, quand se présente l’occasion d'en parler.