Les yeux grands ouverts

Il faudrait pouvoir mourir comme on a vécu. Comme un être humain plutôt que comme une loque humaine, la tête encore fière à défaut d’encore haute. C’est ce que Michel Cadotte voulait pour sa femme, ce que Jocelyne Lizotte voulait également pour elle-même, ce que la grande majorité des gens souhaite aussi. Si la vieillesse et la maladie existent pour nous aider à lâcher prise, pour nous forcer à contempler notre mortalité dans le blanc des yeux, pourquoi faudrait-il payer l’ultime passage à coups de supplices et d’humiliations quotidiennes ? Pourquoi faudrait-il mourir en ne sachant plus ce qu’on est devenus ?

J’ai eu le bonheur de voir ma mère mourir les yeux grands ouverts. Sans l’aide médicale à mourir, car c’était bien avant sa légalisation, mais elle savait pertinemment qu’elle « s’en allait », je dirais même qu’elle l’accueillait, les yeux braqués devant l’Éternel. Ce qui m’effrayait beaucoup — la mort de celle qui m’a donné la vie — s’est finalement avéré un immense cadeau. C’est très réconfortant de voir quelqu’un se tenir droit devant la mort, une réalité dont on n’entend d’ailleurs plus parler. Maintenant que la religion a fait son temps et que, pour la plupart d’entre nous, il n’y a que le Néant, de sûr, qui nous attend, maintenant que la mort est devenue, comme le sexe jadis, l’affaire dont on parle du bout des lèvres, comment ne pas frémir à son approche ?

La mort de ma mère m’a permis de démystifier la chose la plus opaque, la plus insaisissable de l’existence. Un peu comme si j’avais assisté à un plongeon triple saut arrière de 50 mètres, je suis sortie de là en me disant : O.K., c’est concevable. Mourir se peut. Ma mère avait réussi le grand virage ; j’y arriverais, moi aussi, le jour venu. Depuis, j’encourage tout le monde à se précipiter au chevet de gens qui meurent « bien », qui meurent en étant encore eux-mêmes, pour mieux se vacciner contre la peur et l’inconnu.

C’est d’ailleurs pourquoi j’applaudis aux recommandations du groupe d’experts chargé d’étudier l’élargissement de l’aide médicale à mourir. Le comité propose qu’on permette désormais l’euthanasie assistée aux personnes inaptes ayant « préalablement exprimé leur volonté en ce sens ». Précisément le cas de Jocelyne Lizotte, épouse de Michel Cadotte, dont la demande d’aide médicale à mourir a été refusée parce qu’elle n’était plus capable de dire « oui, je le veux » le moment venu. On connaît la suite : M. Cadotte a été condamné à deux ans de prison moins un jour pour l’homicide involontaire de sa femme atteinte d’alzheimer. « J’ai craqué, écrivait-il sur sa page Facebook peu de temps après avoir étouffé sa femme. J’ai consenti à son aide médicale à mourir. J’attends les policiers. »

Comme en 2014, au moment de la commission Mourir dans la dignité, les experts chargés du dossier sont ici très prudents. Une demande anticipée deviendrait donc possible, mais seulement à la suite d’un « diagnostic d’une maladie grave et incurable ». Il faut également faire la demande devant deux témoins ou sous forme notariée, une façon d’établir le « plein consentement ». Un deuxième médecin doit confirmer que la fin est, sinon imminente, du moins inéluctable. Finalement, un tiers doit être chargé de faire la demande au moment convenu.

C’est l’intégration d’une tierce personne dans le processus de l’aide médicale à mourir qui est certainement l’aspect le plus délicat ici. À ce jour, ce sont les médecins et les infirmières qui se chargent de tout l’échafaudage vers l’au-delà. Un rôle qui ne leur est pas étranger étant donné la nature de leur profession. Or, on constate que, même pour eux, la chose ne va pas toujours de soi. Pas moins du tiers des demandes d’aide médicale à mourir ont été freinées ou refusées dans les mois suivant l’adoption de la loi en 2015. « Guérir le patient » serait la seule chose que certains médecins auraient le goût de pratiquer. La résistance est considérable.

Alors, imaginez un peu le dilemme pour un proche. Décider que la vie s’arrête là, maintenant, pour une personne qu’on aime est, moralement et émotivement, déchirant. Pour bien des gens, un tel geste demeurera toujours tabou. Penser pouvoir influencer le processus de vie et de mort était, encore tout récemment, impensable. Les lois divines, d’abord, étatiques, ensuite, s’arrogeaient ce contrôle. Même si les dérapages seront toujours à craindre et certaines balises, par conséquent, toujours de mise, il faut voir cette évolution non pas comme une perte de sens, encore moins comme un nihilisme cherchant à se « débarrasser des petits vieux », mais, au contraire, comme une affirmation de la condition humaine. C’est notre capacité de choisir, après tout, notre talent pour le libre arbitre qui nous distingue des autres animaux à quatre pattes.

L’histoire tragique de Michel Cadotte et Jocelyne Lizotte est là pour nous le rappeler : faciliter la mort dans des conditions optimales plutôt qu’attendre en enfer que ça se passe est un geste d’humanité. Un geste qu’on pose au nom de la vie qu’on veut vivre bien plus qu’au nom de la mort qu’on souhaite.

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16 commentaires
  • Gilles Bonin - Inscrit 12 juin 2019 01 h 42

    Bien souvent

    critique de Madame, mais cette fois-ci, entièrement d'accord.

    • Jean Roy - Abonné 12 juin 2019 08 h 54

      Je seconde votre proposition. Une chronique lumineuse!

  • Gaston Bourdages - Abonné 12 juin 2019 06 h 08

    « Un geste qu'on pose au nom de la vie....»

    Et si je m'attardais à me demander c'est quoi au juste, au plus juste, la vie ?
    Un jour dans le cadre d'une exposition de finissants en biologie à l'UQAR j'ai demandé à un professeur présent, très attentionné, s'il lui était possible d'isoler LA cellule vie dans une éprouvette ?
    Humble, un tantinet décontenancé par ma question, son visage le réflétant, il m'a répondu par la négative.
    J'ai, un jour, commis le sacrilège de mettre fin à la vie, à une vie humaine.
    Ai-je quelque chose à ajouter ici ?
    Je m'abstiens. Un silence, celui du sacré, me suggère de le faire.
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

    • Jean Roy - Abonné 12 juin 2019 08 h 53

      Vous avez vécu, monsieur Bourdages, une sorte d’expérience limite qui a marqué votre manière de voir les choses... On le comprend aisément. Nous avons donné un supplément d’âme à la vie en la sacralisant, en lui donnant une valeur, pour ainsi dire, absolue. Mais nous avons fait de même avec la dignité humaine...

      Même à ce niveau céleste, on assiste (ou on participe) avec la question de l’euthanasie, à un conflit de valeurs que nous devons mettre en balance. La compassion, la solidarité, la raison et l’humilité doivent nous guider pour trouver un certain équilibre... et agir.

    • Gaston Bourdages - Abonné 12 juin 2019 09 h 13

      Je vous remercie monsieur Roy.
      Et si la dignité humaine était une résultante de la vie ? Est-ce que la vie arrive avant la dignité ? Je suis enclin à penser que « si »
      Mes respects .
      Gaston Bourdages
      Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

    • Jean Roy - Abonné 12 juin 2019 12 h 42

      Vous avez raison, monsieur Bourdages. À mon avis, cependant, la valeur que nous plaçons envers la vie humaine demeure, tout autant, une création de notre esprit que ne l'est cette idée d'une dignité humaine. Pour une question de survie évidente, ces valeurs de la vie et de la dignité humaines ont notamment été définies en opposition aux valeurs que nous avons attribuées aux autres vies animales et végétales...

      Incidemment, cette idée de la dignité humaine est autant l'idée d'une vie digne que d'une mort digne... que l'archarnement médical, à mon avis, ne respecte justement pas!

      Salutations.

  • Yvon Bureau - Abonné 12 juin 2019 06 h 50

    Gratitude pour ce texte DEBOUT.

    Debout en Sens. Debout en Courage. Debout en Fierté. Debout en Dignité. Debout en Identité. Debout en Sérénité. Debout en Compassion. Debout en Solidarité. Debout en Responsabilité jusqu'à SA fin. Debout en mes Valeurs.

    Notre savoir-vivre Notre fin de vie DEBOUT honorera toute notre vie.

    En attendant la mise à jour et à debout de notre grande Loi sur les soins de fin de vie, complétons tous, nous les 50 ans et plus, et plaçons debout dans le Registre nos Directives médicles anticipées (DMA). Votre mère, Francine, serait fière de nous.

    MERCI, Francine.

    VIEux Yvon.

  • Marc Therrien - Abonné 12 juin 2019 07 h 13

    Apprendre à mourir pour vivre mieux


    Suivant Socrate qui a dit qu’une vie sans examen de conscience ne vaut pas la peine d’être vécue, on peut certes pousser plus loin et plus haut la réflexion en se demandant si l’âme d’une vie sans conscience ni souvenir partagés avec autrui, emmurée en soi-même, déjà éteinte, a vraiment besoin d’attendre la panne électrique naturelle du cœur et du cerveau pour rencontrer la mort, sa promise.

    Maintenant que nous sommes de plus en plus libérés de l’idée de Dieu et des «lois divines, d’abord, étatiques, ensuite», qui «s’arrogeaient ce contrôle» sur la vie et la mort, on développe l’esprit des nuances qui fait qu’on peut se sentir à l’aise de dire qu’accélérer la fin de la vie d’une personne qui en a exprimé le souhait n’est pas la tuer quand on s’en tient au premier niveau de définition du dictionnaire Larousse du verbe tuer: «causer la mort de quelqu'un de manière violente». Si le meurtre par compassion n’est pas admissible alors on en vient à devoir apprivoiser l’euthanasie, dont l’étymologie du mot à l'origine, exprimait l'art de donner une bonne (eu) mort (thanatos), pour en distinguer les types volontaire, non volontaire et involontaire selon le type de consentement de la personne dont on veut accélérer la fin de vie. L'euthanasie involontaire est alors assimilée au meurtre lorsque la personne euthanasiée a eu l'occasion d'exprimer qu'elle s'y opposait.

    Marc Therrien

  • Marc Therrien - Abonné 12 juin 2019 07 h 16

    Apprendre à mourir pour vivre mieux (suite)


    “Je ne demande pas que vous me fassiez mourir, je demande simplement que vous arrêtiez mes souffrances.” Quand on prend au pied de la lettre cette phrase, on serait tenté de se dire que l'intervention est ratée puisque les personnes meurent plus rapidement avec l'aide médicale à mourir qu'avec les soins palliatifs qui ont justement pour but l'arrêt de la souffrance. C'est qu'il manque un bout à la logique complète qui se déroule comme suit: Lorsque la vie n'est que souffrance, on peut décider de mettre fin à la souffrance. En mettant fin à la souffrance, on enlève en même temps la vie. Enlever la vie ou donner la mort est alors un effet iatrogénique de l'intervention d'arrêter la souffrance.

    Marc Therrien

    • Yvon Bureau - Abonné 12 juin 2019 13 h 26

      Aidez-moi docteur à terminer mon agonie, à terminer Ma vie.

      Merci Marc pour tes écrits. Je les apprécie.

    • Yvon Bureau - Abonné 12 juin 2019 21 h 25

      Lire Dr Christophe Fauré «S'aimer enfin»
      p176 La mort est le bienveillant phare de notre vie.