Définir les mots, un acte de pouvoir

Le débat autour de l’usage du mot « génocide » engendré par le Rapport de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées vient rappeler l’importance de la maîtrise du sens des mots utilisés. Définir, c’est imposer une signification. C’est un acte d’autorité. Habituellement, c’est l’usage qui génère les consensus quant au sens des mots. C’est cela que reflètent les dictionnaires. Mais le sens des mots peut découler d’un acte d’autorité plus formel. Les lois imposent en définissant le sens de certains mots. Retenir un sens étendu au mot « génocide » participe d’une revendication pour changer le sens donné aux faits et aux mots qui les décrivent.

Le génocide

La Commission revient sur l’historique du mot « génocide ». Dans une analyse rédigée par une équipe de juristes rattachées à l’Université Laval, elle retrace son émergence dans le discours international. Elle décrit le contexte dans lequel ont pris place les débats internationaux ayant entrepris de cristalliser le sens de ce mot. Elle fait remarquer que le mot « génocide » a été défini dans un contexte socio-historique au sein duquel la vision d’une portion significative de l’humanité n’avait pas droit de cité. En effet, lors des discussions internationales qui ont examiné la question des génocides, les peuples autochtones et d’autres peuples colonisés étaient absents de la table des délibérations. Pour la Commission, cela justifie de retenir une interprétation étendue de la notion de génocide. Son analyse conclut qu’il faut retenir un sens plus large du terme « détruire ». Les expertes s’appuient sur une tendance adoptée par les tribunaux nationaux allemands et la Cour européenne des droits de l’homme, qui ont conclu que « l’intention génocidaire peut être interprétée comme incluant la destruction d’un groupe en tant qu’unité sociale ».

La Commission fait aussi valoir que le génocide « comprend différents actes létaux, notamment des actes qui provoquent une mort lente, et l’ensemble de ces actes ont des répercussions précises sur les femmes et les filles. » La Commission a conclu que ce sont les politiques globales menées au fil des décennies à l’égard des peuples autochtones qui avaient un caractère génocidaire. Il importe alors de reconnaître une telle réalité puisqu’elle constitue l’une des causes profondes de la violence contre les femmes et les filles autochtones au Canada.

Le contexte colonial canadien se caractérise par le fait que le génocide n’a pas été commis par un groupe lié à l’État. Il résulte plutôt de la mise en oeuvre directe de politiques gouvernementales menées pendant plusieurs décennies. Cela fait en sorte que les actes de génocide perpétrés par l’application de politiques établies et maintenues par l’État canadien sont attribuables au Canada en vertu du droit international.

Utiliser un mot en lui conférant un sens plus large ou plus étroit que celui qui est habituellement reconnu par l’usage ou par les lois participe d’une lutte de pouvoir. Qualifier une situation de « génocide » en retenant une définition plus étendue, c’est remettre en cause la légitimité de la norme à partir de laquelle a été donnée la définition consignée dans les lois actuelles.

L’autorité de définir

Le sens des mots est susceptible de connaître des changements à la faveur des mutations du contexte et des changements dans les idées généralement acceptées. Prenons un exemple moins controversé : le sens du mot « voiture » au XVIIIe et XIXe siècle ne renvoyait certes pas aux véhicules dotés d’un moteur. Il renvoyait même aux bateaux comme en témoigne la belle expression « voitures d’eau » utilisée pour désigner les goélettes qui naviguaient jadis sur le Saint-Laurent.

De même, pendant des siècles, on ne voyait pas la nécessité de définir dans les lois le mot « signature ». Ce n’est que dans les années 1990 qu’on a introduit à notre Code civil une définition de la notion de « signature ». L’avènement des transactions électroniques a contraint les législateurs à consigner dans la loi une définition d’une notion qui semblait jusque-là relever de l’évidence.

L’autorité de définir se manifeste de façon différente dans la tradition française et dans celle qui prévaut dans le monde anglophone. En France, le sens d’un mot est tenu pour être « accepté » lorsqu’il fait son entrée dans les dictionnaires reconnus ou mieux encore, lorsqu’il reçoit l’aval de l’Académie française. Les anglophones par contre ne semblent pas attacher autant d’importance à ce type d’autorité. On constate souvent que ces locuteurs créent les usages en forgeant des mots sans rechercher une permission, notamment en ayant généreusement recours aux métaphores. Par exemple, tous ces mots « Dieselgate », « Monicagate », « Mediagate » dérivés du « Watergate » pour désigner différents scandales.

La Commission d’enquête sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées remet en cause ce qui, à ce jour, était tenu pour acquis par une majorité quant à la signification du mot « génocide ». Mais pour agir sur le réel, il faut parfois prendre la peine de nommer les choses autrement. Le sens des mots n’est pas une donnée immuable. Il est souvent sujet à de vigoureux débats et change selon le contexte. Lorsqu’on se rappelle que nommer relève de l’exercice du pouvoir, le débat sur le sens du mot « génocide » prend tout son sens.

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7 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 11 juin 2019 07 h 15

    Le mal de vivre

    Bon. Encore une fois, la Commission d’enquête sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées n’a pas enquêté sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées. Elle a voulu faire le procès du colonialisme. Il y a longtemps que nous avons compris; blanc méchant, indien bon.

    Ceci dit, le génocide est défini comme l’un quelconque des actes ci-après, commis dans l’intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel :

    a) Meurtre de membres du groupe ;
    b) Atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ;
    c) Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ;
    d) Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ;
    e) Transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe. »

    a) Est-ce que depuis quelques années, le Canada continue à assassiner les femmes et enfants autochtones? Non, il semble que ce sont les hommes autochtones en majorité avec une petite minorité de policiers qui le font très bien.

    b) On ne peut pas parler d’atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale si ceux-ci choisissent librement de vivre dans des prisons à ciel ouvert et où le territoire ne leur appartient même pas.

    c) Voir (b)

    d) Les Autochtones sont le groupe démographique qui connaît la plus grande expansion au Canada et ceci, depuis plus d’une génération.

    e) Il n’y a pas de transfert forcé d’enfants. Lorsque les enfants sont placés dans des familles d’accueil, c’est parce que les parents ne subviennent pas aux besoins de base de leur progéniture. Cette situation, je l’ai vu à plusieurs reprises dans le nord de l’Ontario et l’école où j’enseignais. Voir des enfants venir à l’école en plein hiver sans un manteau adéquat et affamés jour après jour parce que les parents sont toujours intoxiqués, n’est pas une situation idéale.

    Ka kwâtakihtâwin.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 11 juin 2019 16 h 11

      "Les Autochtones sont le groupe démographique qui connaît la plus grande expansion au Canada et ceci, depuis plus d’une génération."

      Pour être plus précis entre le recensement de 2006 et celui 2016, la population non-autochtone a augmenté de 9.6%, alors que celle des autochtones elle a fait un bond de 43.1% ...

      Ce qui est en effet tout un génocide !

      http://www12.statcan.gc.ca/census-recensement/2016

      http://www.ledevoir.com/politique/canada/511234/re

  • Raymond Vaillancourt - Abonné 11 juin 2019 08 h 11

    Le pouvoir des mots

    C'est exactement ce que Trudeau père avait compris lorsqu'il désignait toujours le gouvernement du Québec par le "gouvernement du parti québécois" lui enlevant ainsi toute portée nationale, alors que les élus québécois au pouvoir s'acharnaient à parler du gouvernement fédéral reconnaissant ainsi sa légitimité même s'ils souhaitaient s'en séparer !

  • Serge Grenier - Abonné 11 juin 2019 08 h 40

    Un bon indien est un indien mort

    Qui ne se souvient pas de cette expression ?

    La Shoah, c'était il y a plus de 75 ans. C'est encore et toujours un génocide. La destruction du monde autochtone a commencé il y a plusieurs centaines d'années et continue encore aujourd'hui. À mon avis, l'itilisation du mot génocide est et sera à jamais justifié pour qualifier le traitement qu'ont subi les peuples autochtones depuis l'arrivée des blancs sur ce continent.

  • Jean Thibaudeau - Abonné 11 juin 2019 09 h 35

    Une lutte de pouvoir peut en cacher.une autre...

    La définition des mots (tout comme celle des symboles) est un exercice de pouvoir. Voilà qui illustre sous un jour nouveau, entre autres, la prétention de certaines à donner à leur voile le sens qu'elles veulent, individuellement. On a aussi un excellent exemple de cette dimension politique avec les mots "islamophobie", fer de lance des.mouvements islamistes depuis plusieurs années, et "racisé", fer de lance des idéologies développées par les mouvements Social Justice Workers.

    C'est pourquoi il est plus essentiel que jamais d'analyser et de mettre en évidence la nature des luttes de pouvoir auxquelles ces définitions servent. Pour ce qui est du mot "génocide" dans l'utilisation qui vient d'en être faite, par exemple, les commentateurs ont pris pour acquis qu'il s'agissait de rendre les politiques canadiennes responsables des tragédies des femmes autochtones. Mais d'autres voix, à commecer par certaines provenant des principales intéressées, se font entendre pour y voir plutôt une façon de détourner l'attention du rôle déterminant des systèmes patriarcaux (y compris ceux existant chez les autochtones) dans la domination des femmes.

    Il est possible que PDFQ se fera bientôt le reflet de cette analyse, qui ne conviendra sans doute pas aux SJW, comme à la FFQ, qui préfèrent voir le mal essentiellement dans le colonialisme... Peut-être que la vraie bataille de pouvoir idéologique se situe de ce côté-là, en réalité...

  • Sylvain Auclair - Abonné 11 juin 2019 13 h 33

    Définir les mots

    En passant, des mots comme Dieselgate ou Monicagate sont des noms propres. Et le français crée tout autant de mots que l'anglais.

    Ceci dit, le rapport parle de génocide planifié. Mais sans nous dire qui l'a planifié, quand, et comment la décision de tuer les femmes serait descendue du gouvernement jusqu'à tous les corps de police du Canada, voire jusqu'aux Autochtones qui attaquent leurs consoeurs. Pourquoi doit-on invoquer une décision délibérée alors que le mépris dans lequel on tient la plupart des Autochtones et le mépris dans lequel on tient la plupart des drogués et des ivrognes suffisent à expliquer la plus grande part de la situation?
    Évidemment, attaquer le gouvernement, et doublement celui du Québec, ça semble offrir une solution facile. Mais en quoi est-elle plus vraie?