Hong Kong résiste

Ce fut l’une des plus grandes manifestations de l’histoire de Hong Kong depuis la rétrocession, en 1997, de l’ancienne colonie britannique à la Chine. Un million de personnes sont descendues hier dans les rues, selon les organisateurs, contre « seulement » un quart de million, selon une police naturellement encline à minimiser ce genre d’événement.

À un demi-million, arrondi le plus proche de la réalité, cela reste une manifestation exceptionnelle de la population hongkongaise (7 millions d’habitants, tous âges confondus). Un niveau rare de participation populaire… qu’on pourrait qualifier de « catalan ».

Cette mobilisation, 30 ans après le massacre de Tian’anmen (commémoré chaque année à Hong Kong), révèle la profonde inquiétude de la population, à un moment où les autorités de Pékin semblent de plus en plus impatientes de faire rentrer dans le moule chinois ce « corps étranger démocratique ».

Les signes se sont multipliés depuis le semi-échec du « Mouvement des parapluies » à l’automne 2014. Un mouvement qui avait commencé par une mobilisation importante, mais qui avait perdu de son élan au fil des semaines, divisant les jeunes (« révolutionnaires ») et les plus âgés, enclins à s’accommoder de la mainmise chinoise.

De façon très notable, le Mouvement des parapluies, qui réclamait le suffrage universel et la libre compétition des candidats pour les élections locales, n’avait pas obtenu l’appui des milieux d’affaires, qu’on disait en majorité « vendus » à la Chine continentale.

 
 

Depuis quatre ans et demi, la mainmise de plus en plus envahissante de la Chine trahit la promesse, faite dans les années 1980, de laisser au territoire autonome — en vertu du principe « un pays, deux systèmes » — une large autonomie de facto et de jure, pendant un demi-siècle (1997-2047).

Au lieu de ça, après moins de 20 ans de ce régime, Pékin a commencé à serrer la vis au camp démocratique.

Promises sur papier, les élections libres à Hong Kong ont été maintes fois remises. Pékin a voulu imposer un système bâtard, où il conserverait un droit de veto sur les candidatures soumises. Les animateurs du mouvement de l’automne 2014 ont été arrêtés et traînés en justice, avec de sévères condamnations. Un parti indépendantiste, dont le slogan est « Nous ne sommes pas Chinois », a été mis hors la loi.

Les éditeurs indépendants, d’un grand dynamisme encore en 2010 ou 2011 (Hong Kong était jusqu’alors un véritable espace de liberté pour dissidents et intellectuels), ont été soumis à une savante « stratégie de l’étouffement ».

Du jour au lendemain, les loyers des petits éditeurs ont triplé ; les imprimeries refusaient de faire affaire avec eux… Bien présent à Hong Kong, le « capitalisme des copains » (de Pékin) a fait son oeuvre.

Sans oublier, en 2015-2016, des manoeuvres encore plus brutales : la disparition de cinq éditeurs et libraires carrément kidnappés, disparus, puis refaisant surface des mois plus tard entre les mains de la « justice » de Pékin… laquelle est toujours et nécessairement « politique ».

 
 

Aujourd’hui, Pékin tente d’enfoncer un nouveau clou sur le cercueil des libertés à Hong Kong : une loi facilitant l’extradition des personnes traînées en justice et réclamées par d’autres pays ou régions. Elle n’est pas formulée explicitement pour les extraditions vers la Chine continentale… mais tout le monde comprend que c’est bien de cela qu’il s’agit.

Hong Kong, à l’interne, reste régie par un État de droit, avec de véritables tribunaux et des procès qui ne sont pas toujours forcément politiques (même si ça a commencé — on l’a vu avec les Parapluies et les militants indépendantistes). Ce qui se profile, c’est la fin, à terme, du règne de la loi au sens libéral du terme.

Et c’est ce qui explique cette fois — surprise ! —, non seulement la mobilisation des jeunes et des avocats militants, mais de plus larges couches de la population qu’en 2014… comme les gens d’affaires, qui craignent soudain que la disparition de l’État de droit ne menace Hong Kong en tant que troisième place financière du monde.

Au-delà, on commence à bien voir, y compris chez ceux qui avaient au départ tendance à s’en accommoder, la stratégie du « noeud coulant » pour ce qu’elle est : l’érosion inexorable des libertés.

On avait cru que la résistance à Hong Kong, après 2015, était graduellement en train de s’endormir. On vient d’assister à un remarquable sursaut d’unité en faveur des libertés menacées.

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Ici Radio-Canada.

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2 commentaires
  • Gilles Bonin - Inscrit 10 juin 2019 06 h 40

    Bien

    pour le temps que cela durera, i.e. tant et aussi longtemps que Beijing trouvera utile économiquement ce protectorat «un peu libre» à l'occidental. Tout comme il tolère Taïwan et dans une certaine mesure économiquement seulement l'«originalité» de Shanghai ou de Shenzen. Tout ce qui reste à souhaiter, c'est que Beijing lui-même, même à petits pas, très petis pas, fasse un bout de chemin vers de plus en plus de démocratie. Le temps long, quoi!

    • Michel Lebel - Abonné 10 juin 2019 09 h 42

      Oui! Je crois bien que le temps sera hélas long. Bravo aux manifestants de Hong Kong! La liberté, souvent après bien des détours, finit toujours par l'emporter. Les dictatures ont toujours une fin.

      M.L.