Coupables

Caterina Rosa se trouve à sa fenêtre. Elle n’a rien à faire. Elle regarde les environs, guettant ce qui pourrait finir par nourrir une aussi maigre journée. À la considérer ainsi, les yeux accrochés au vide du temps qui passe, je l’imagine bayer aux corneilles, jusqu’à ce moment où elle se transforme elle-même en oiseau noir, c’est-à-dire lorsque, dans la rue, elle aperçoit un passant à l’air sombre.

L’homme qui passe sous sa fenêtre rase les murs, dans l’idée instinctive, sans doute, qu’il parviendra ainsi, ne serait-ce qu’un tout petit peu, à se protéger de la pluie. Un homme de rien que voilà, n’importe qui, un passant, anonyme. Il est en quelque sorte cette représentation de l’homme qui marche de Giacometti, un long fil de chair tendu entre ciel et terre, un mouvement, un allant. Caterina Rosa le regarde. Elle le trouve étrange. Peut-être parce qu’il est comme tous les autres hommes ? Le sentiment de cette étrangeté, en tout cas, s’imprime dans le cerveau de Caterina.

La pluie terminée, on trouve sur les murs, en certains endroits de la rue, une substance pâteuse, jaunâtre, luisante. Caterina Rosa se demande d’où vient cette pâte qu’elle imagine mortifère. C’est cet homme, pense-t-elle, qui l’a déposée là. Mais pourquoi ? Elle suppute et fabule. Caterina Rosa dit : cet homme-là, sûrement, a voulu empoisonner le pays. Tout aussi inquiet qu’elle, le pays malmené par les maladies se prend volontiers à fabuler à son tour, puisque cela lui donne matière à expliquer ses malheurs du moment. L’inconnu se voit identifié. Il est traqué, retrouvé, arrêté, puis accusé. Mais accusé de quoi, au juste ? Qu’a-t-il fait ?

Pas de preuve, pas le moindre indice de quelque chose qui le relie à un crime. Rien. Des accusations, tout de même, sont portées contre le malheureux qui ne comprend pas ce qu’on peut bien lui reprocher. Une fouille en règle de son domicile n’a rien décelé d’anormal. Bref, aucune accusation ne colle. Raison de plus pour se méfier de cet homme ! Du moins, c’est ce que croit une justice qui prend le mors aux dents dans un élan d’affabulations contagieuses. On se trouve devant une sorte de procès de Joseph K., le personnage de Kafka, à la différence notable que celui-ci a vraiment existé.

Si ces souillures jaunâtres, supposées toxiques, proviennent de sa main, pourquoi serait-il épargné de leurs effets après les avoir manipulées sous la pluie ? Qui d’ailleurs peut témoigner l’avoir vu oindre les murs de la cité ? Pas même Caterina…

Plus le malheureux nie sa responsabilité à des accusations indéfinies, plus sa société se montre convaincue qu’il est coupable. À la suite de quels faits peut-on l’accuser ? Personne ne croit bon de se questionner sur ceux-ci. Bientôt, on se prend même à penser que cet homme, qui n’est qu’un simple barbier, a ourdi un complot avec, entre autres, le commissaire de la santé publique. Les malheureux vont être marqués au fer rouge, amputés de la main droite, broyés sur un instrument de torture, puis brûlés. Leurs cendres sont répandues au hasard, leurs biens confisqués. La maison du barbier se voit rasée pour que soit élevé là, à la demande du Sénat, un monument « infâme », afin que jamais on n’oublie que l’État ne pardonne pas à ceux qui veulent le tromper… Évidemment, les deux hommes n’ont rien fait. Il faudra plus d’un siècle pour en convenir et détruire la colonne. Mais Milan, en cette année 1630, souffrait de la peste et cherchait, dans pareils boucs émissaires, matière à se soulager de ses souffrances au point de sécréter des illusions.

Alessandro Manzoni, le grand écrivain italien, a raconté cette triste épopée. À l’inverse des pratiques du journalisme, qui reposent en bonne partie sur des techniques du compactage rapide des faits, Manzoni mettra vingt ans à rassembler les éléments de ce récit. Il reprit sans cesse son livre, toujours insatisfait du résultat, comme l’était d’ailleurs un Giacometti ou d’autres grands artistes devant chacune de leurs oeuvres. L’écrivain savait en tout cas que, pour faire penser en largeur, il importe d’émouvoir en profondeur. Son Histoire de la colonne infâme vient, par les soins de Christophe Mileschi, d’être retraduite. Ni roman ni livre d’histoire, c’est là un document exceptionnel sur l’immortelle folie humaine, qui sait nous rappeler que chaque époque se nourrit de boucs émissaires.

Lorsqu’une société ne tourne pas rond, sans qu’elle soit pour autant capable de s’arrêter pour comprendre pourquoi, elle trouve d’ordinaire les moyens de se mettre des bâtons dans les roues pour s’offrir au moins l’illusion d’une explication. Au nom de la bonne marche immédiate de la collectivité, tout peut alors lui être sacrifié, à commencer par le bon sens et la paix sociale. Qu’on charge du poids d’une condamnation des innocents, cela s’est vu souvent, dès lors que cela promettait d’alléger le poids du présent. Autrement dit, la grande peste que craignaient les Milanais en 1630, quitte à en accuser un simple barbier, ils en sécrétaient eux-mêmes les sous-produits du malheur. Il en va ainsi de tout temps, comme l’avait compris Camus dans La peste.

Les « faits alternatifs », hier comme aujourd’hui, ont la dent dure. Ils dévorent jusqu’au bon sens de ceux qui, coûte que coûte, cherchent à vivre sur le crédit des erreurs de leur temps avant, heureusement, de finir par mourir avec leur époque.

Nos téléphones sont désormais décrétés intelligents. Avons-nous pour autant beaucoup plus de jugement qu’avant ? Quelles sont, dans le brouillard du présent, les erreurs de notre époque que nous nous préparons gaiement à commettre, sourds aux avertissements au point d’aveugler jusqu’à notre sens de l’avenir ? Je vous laisse en dresser la liste.

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14 commentaires
  • Jacques Morissette - Inscrit 10 juin 2019 06 h 00

    La société avance comme un train et une locomotive sans conducteur. Elle est comme une application intelligente, programmée aux limites du système d'exploitation qui veut avancer suivant les algorithmes sur quoi elle repose. Si on s'en tenait aux milliards grâce à quoi elle peut avancer, c'est une sociopathe, dont le but est ne pas trop montrer ce qui au fond la ronge.

  • Gaston Bourdages - Abonné 10 juin 2019 06 h 50

    Ai-je beaucoup plus de jugement que...

    ...mes ancêtres ?
    Juge et partie, je me farcirais bien d'une petite crise de narcissisme égocentrique pour me mettre au-dessus de la mêlée. Vous voyez le décor ? Les pieds d'argile ont été, sont et seront.
    Fort profondes que sont vos questions du matin monsieur Nadeau !
    J'écrivais la semaine dernière à un cinéaste et lui demandais s'il avait déjà pensé réaliser une oeuvre dans laquelle il ferait parler le silence d'une cellule de prison ou de pénitencier ? N'ai, à date, reçu de réponse.
    Je pense que même le silence d'une cellule ne réussirait pas à vous répondre.
    Suis à me demander si l'erreur n'a pas à être commise pour en arriver à en prendre conscience et connaisance ?
    Genre ? Pourquoi ai-je à être malade pour conscientiser la richesse de la santé ? Pourquoi avoir un accident pour réaliser que la sécurité a bien meilleurs goûts ? Et encore et encore...
    Mon jugement se fabrique à l'expérience, à l'expérimentation de...
    Pour le reste, je me gratte l'occiput.
    Merci pour la....ouf ! réflexion du jour.
    Gaston Bourdages

    • Paul Toutant - Abonné 11 juin 2019 05 h 54

      « Un film pour...faire parler le silence d'une cellule de prison...Pas de réponse à date ». Ouf, le cinéma québécois l'a échappé belle...

  • Gylles Sauriol - Abonné 10 juin 2019 07 h 48

    Merci pour votre texte de ce matin

    Mouture à réfléchir

  • Marc Pelletier - Abonné 10 juin 2019 10 h 48

    Merci M. Jean François Nadeau

    J'ai lu deux fois votre texte que je le relirai sans doute encore et encore car il mérite une réflexion approfondie ! J'y reviendrai.

    J'ai aussi lu ce matin un autre de vos textes intitulé : '' Patrimoine à Farnham, la paroisse a déposé une demande de démolition ''.

    Je précise tout de suite que je ne suis plus pratiquant depuis environ cinquante ans. Toutefois, je ne peux m'imaginer, ce que deviendrait notre environnement si, notamment dans tous nos villages au Québec, il fallait démolir les églises l'une après l'autre. Leurs flèches ou encore leurs clochers nous rappellent, à juste titre, les efforts considérables que nos anciens ont dû déployer, avec peu de ressources financières, pour les édifier.

    Tout ceci fut réalisé par une contribution collective ( espèce en voie de disparion au Québec ) alors que chacuns, chacunes mirent l'épaule à la roue. Croyons-nous qu'il est possible, en coupant ainsi nos racines les unes après les autres, pouvoir honnêtement vivre comme si notre monde venait d'une génération spontanée.

    Renier notre passé, notre patrimoine, en vient à dire qu'on renie ceux et celles qui, en grande partie, ont fait de nous ce que nous sommes devenus.

  • Gilbert Talbot - Abonné 10 juin 2019 12 h 07

    La bêtise humaine

    Cet homme qui rampe le long du mur, ombre plus que réelle personne, c'est la bêtise humaine qui frappe partout spontanément sans averstissement. Ce n'est pas un bouc émissaire, c'est un vrai distributeur de peste, Il est anonyme, n'a ni pays, ni culture, il est universel.Mais Il peut prendre la forme de différents chefs d'États des empires chinois, américains ou russes, ou de petits pays nucléarisés comme la Corée du Nord. Il peut être Philip Morris distributeur de la mort pour des milliards de victimes, tués par cette peste moderne que ses bouffées de tabac chimiques rend si contagieuse. Il peut s'appeler aussi trolls des réseaux sociaux qui répandent la haine, la méfiance, le mensonge dans des messages vitrioliques. Et ce pourrait être moi parfois, lorsque ma colère dépasse ma raison et me pousse à poser des gestes violents. Que la paix revienne d'abord en chacun de nous pour faire face à tant de bêtises.