Donner raison à Andrew Scheer

Cette semaine, le chef conservateur Andrew Scheer a demandé aux Québécois de se mettre dans la peau des Albertains, qui piaffent d’impatience face à l’opposition manifestée par certains de leurs compatriotes aux oléoducs. Alors que le Québec bénéficie d’un vaste réseau de lignes de transmission pour vendre son hydroélectricité à l’extérieur de la province, et prévoit la construction de nouvelles lignes transfrontalières dans les années à venir, les Albertains se heurtent à une fin de non-recevoir lorsqu’ils proposent de construire un oléoduc vers l’est.

« Je souhaite que les Québécois comprennent et respectent que les Canadiens des autres provinces souhaitent pour leur part que le Canada puisse profiter de l’exportation de notre richesse pétrolière et gazière », a dit M. Scheer dans un discours étalant sa vision du fédéralisme.

Il n’a fait aucune mention du fait que l’hydroélectricité est considérée comme une énergie propre tandis que, de l’avis même du premier ministre québécois François Legault, le pétrole albertain (surtout celui provenant des sables bitumineux) est catalogué comme étant « sale ».

Peu importe, le message de M. Scheer était clair. S’il devenait premier ministre l’automne prochain, il n’hésiterait pas à se prévaloir du pouvoir fédéral d’invoquer l’intérêt national pour accélérer la construction de nouveaux oléoducs. Tout au plus, il tend une carotte aux Québécois en promettant de désigner un corridor énergétique national pour transporter l’hydroélectricité québécoise vers l’ouest du pays tout en permettant d’acheminer le pétrole albertain vers l’est. Mais tout le monde sait que le marché le plus important pour l’hydroélectricité du Québec se trouve au sud de la frontière. Le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, a d’ailleurs rejeté la possibilité d’acheter de l’électricité québécoise au lieu d’investir des milliards dans la réfection des centrales nucléaires de sa province.

M. Scheer a dit souhaiter que les provinces se mettent toutes d’accord pour réaliser son corridor énergétique. Mais que les Québécois se le tiennent pour dit : « Aucune province ne devrait avoir un veto sur les enjeux d’intérêt national qui relèvent clairement de la compétence fédérale. » Alors qu’il préconise un « fédéralisme ouvert », où « les décisions devraient être prises par les autorités les plus proches des personnes touchées », M. Scheer a ajouté qu’il y a des situations où Ottawa doit avoir le dernier mot en cas de conflits entre les provinces. La construction de pipelines en est une.

Avec une telle position, il est peut-être difficile de voir comment les conservateurs pourront gagner cet automne plus de sièges au Québec que les onze qu’ils détiennent actuellement. Mais les conservateurs demeurent optimistes en vue du scrutin fédéral du 21 octobre prochain. La division du vote de gauche leur permet en effet de rêver d’une percée au-delà de la région de Québec. Pas moins de quatre partis progressistes — le Parti libéral du Canada, le Nouveau Parti démocratique, le Bloc québécois, le Parti vert du Canada — solliciteront le vote des Québécois avec des politiques environnementales plus ambitieuses les unes que les autres. Seul le Parti populaire de Maxime Bernier fera la lutte contre les conservateurs à droite. Et pour l’instant, la formation de M. Bernier peine à attirer l’attention des électeurs à l’extérieur de sa propre circonscription de Beauce.

M. Scheer mise sur la grogne envers le premier ministre Justin Trudeau, qui aura perdu passablement de plumes ces derniers mois. S’il pouvait déjà compter sur l’appui de ceux qui entretenaient déjà une certaine antipathie envers le chef libéral, M. Scheer chercherait aussi à attirer des électeurs centristes qui ont voté pour M. Trudeau en 2015 mais qui sont déçus.

C’est ainsi que l’on assiste à un certain repositionnement vers le centre du discours de M. Scheer depuis quelques semaines, qui vise à rassurer des électeurs au Québec, comme au Canada anglais, pour qui il ne serait qu’une version plus souriante de Stephen Harper. Dans une série de discours, dont le dernier sur l’environnement aura lieu au Québec ce mois-ci, M. Scheer se positionne en tant que politicien modéré qui a horreur des extrêmes, à gauche comme à droite.

Pour contrer les critiques libéraux, qui l’accusent de vouloir couper dans les dépenses tous azimuts, M. Scheer promet simplement d’équilibrer le budget fédéral « de manière responsable ». Il ne réduirait ni les allocations familiales ni les transferts aux provinces, y compris la péréquation, et prendrait au moins cinq ans pour éliminer le déficit.

En matière d’immigration, M. Scheer a évacué les relents de populisme de droite qu’il avait empruntés il y a quelques mois en s’opposant au Pacte mondial sur les migrations de l’ONU. Le Canada accueillerait sensiblement le même nombre d’immigrants chaque année que sous les libéraux, dit-il maintenant. Quant aux nationalistes blancs qui auraient trouvé refuge au PCC, il les prie de prendre la porte. « Je crois que nous sommes tous des enfants de Dieu. […] J’estime que l’idée que la race, la religion, le genre ou l’orientation sexuelle d’une personne puisse la rendre supérieure aux autres est tout à fait répugnante », a-t-il dit la semaine dernière.

Quant à son parti pris en faveur des pipelines, M. Scheer compte sur l’existence d’une majorité silencieuse au Québec à l’extérieur du Plateau Mont-Royal qui ne serait pas aussi opposée que cela aux oléoducs pourvu qu’ils soient sécuritaires et qu’ils ne traversent pas leur propre cour arrière. Les Québécois lui donneront-ils raison en octobre ?

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16 commentaires
  • Michel Carrier - Abonné 8 juin 2019 06 h 26

    Illusion

    M Scheer se berce d’illusions. Il ratera totalement le Québec. Ses politiques sont en faux avec l’évolution de la pensée et de l’économie chez nous.

  • Françoise Labelle - Abonnée 8 juin 2019 07 h 56

    Les déversements hydroélectriques causent moins de dommage

    On apprenait que le Québec devra assumer 280 millions pour la tragédie de Lac Mégantic, résultat de l'incurie de l'Office des transports canadien sous Harper. Les coupables ont évité la sentence de la justice.

    En 2017, les scientifiques américains et canadiens avouaient être encore en train de documenter les effets toxicologiques du déversement de bitume dilué dans la rivière Kalamazoo au Michigan, gracieuseté d'Enbridge en 2010.

    Quand on calcule per capita les subventions aux pétrolières, aux travailleurs du pétrole et le coût estimé par Kinder Morgan pour le pipeline Trudeau, on dépasse de loin la péréquation versée au Québec.

    Sale en effet quand on considère l'étendue des immenses bassins de décantation qui n'attendent qu'une crue imprévue pour se répandre. Après moi le déluge!

  • Louise Collette - Abonnée 8 juin 2019 08 h 50

    Non

    C'est non à cette énergie sale, les sables bitumineux.
    Pas au Québec! Monsieur Scheer n'aura pas mon vote, surtout pour cette raison, et d'autres raisons que je ne vais pas énumérer ici. Ce ton menaçant m'énerve.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 8 juin 2019 11 h 09

      C'est ce même Scheer qui s'est comporté en démagogue avec les Deltell et Rayes de ce monde, dans le dossier SNC Lavalin.

      Ce même Scheer du même groupe que l'ineffable Doug Ford et le pm unilingue du New Brunswick pas trop fort sur le bilinguisme.

  • Stéphane Lefresne - Abonné 8 juin 2019 09 h 08

    Poires

    Bien sûr, au Québec il n'y a que les habitants du Plateau Mont-Royal qui ne veulent pas laisser un dépotoir en guise d'héritage à leurs enfants ! C'est bien pratique quand on veux dénigrer les québécois pour leurs idées progressistes, paf ! on nous sort le Plateau Mont-Royal et la cause est entendue !

    Quant à monsieur Scheer, il peut bien dire aux québécois qu'il utilisera un peu de Vaseline pour que ça fasse moins mal, mais ça reste tout de même un produit du pétrole...

    Le gouvernement du Canada a subventionné à coup de milliards l'industrie pétrolière de l'Alberta, donc le Québec a déjà payé. Et qu'il ne nous refasse pas le coup de la péréquation, les québécois devraient compenser pour une mesure... compensatoire ! Il y a des limites à nous prendre pour des poires.

  • Gilbert Troutet - Abonné 8 juin 2019 09 h 46

    La droite déguisée

    Andrew Scheer est un conservateur qui n'a rien de progressiste. À peu près Stephen Harper avec un sourire. Dernièrement, il annonçait haut et fort qu'il déménagerait l'ambassade canadienne de Tel-Aviv à Jérusalem, à la suite de Donald Trump. C'est dire...

    Toutefois, sur la question des pipelines et du pétrole albertain, on ne voit pas en quoi il diffère de Justin Trudeau, qui dit une chose et fait le contraire.

    Pas facile de se reconnaître dans l'un ou l'autre de ces partis, qui semblent n'avoir plus rien de commun avec le Québec.