Serres et le passage du Nord-Ouest

J’ai eu le bonheur et le grand privilège de croiser à quelques reprises le philosophe Michel Serres (1930-2019), qui vient de décéder. Il avait notamment, il y a longtemps, généreusement participé à un colloque que j’avais organisé sur la recherche et la création à l’université.

On me permettra une anecdote. Des années après ce colloque, quand j’ai voulu travailler sur les manuscrits de mon cher Condorcet à Paris, la bibliothécaire m’a informé qu’il me fallait, pour pouvoir les consulter, présenter une lettre d’un académicien. Rien de moins ! J’ai fait la demande à Michel Serres, le seul académicien que je connaissais à cette époque. Il a posté sa lettre le jour même, en me disant qu’il ne pouvait rien refuser à ses amis québécois : « J’ai été tellement heureux là-bas », ajoutait-il.

Serres était un philosophe singulier, aux intérêts nombreux et variés : les sciences, la littérature, la communication, les mathématiques, l’écologie, Tintin, Zola, les anges, et j’en passe. Il se trouve aussi qu’une part de son travail n’est pas sans incidences sur l’éducation. Je le rappellerai sur un exemple, important et qui m’est particulièrement cher.

Sciences et humanités

Le point de départ de sa réflexion, lourde d’implications tant pour la conversation démocratique sur des sujets de la plus haute importance que pour le curriculum, est le triste constat de cette absence de véritable communication entre les sciences naturelles d’un côté et les sciences humaines et les humanités de l’autre. On parle parfois à ce sujet de deux cultures qui sont coupées l’une de l’autre et qui ne dialoguent pas.

Serres souhaitera justement un dialogue entre « instruits incultes » et « cultivés ignorants », et appellera de ses voeux ce qu’il nommera des « tiers-instruits », savants et cultivés.

Il n’y a pas de voie simple et unique qui conduit de l’un de ces univers à l’autre, et Serres a justement donné pour titre à son ouvrage de 1980 abordant ce sujet : Le passage du Nord-Ouest. Il fait bien entendu référence à ces chenaux et routes maritimes qui permettent de joindre l’océan Pacifique à l’océan Atlantique, métaphore des liens complexes, multiples, faits d’entrelacements et de ruptures, qui permettraient de relier le monde des sciences naturelles et celui des sciences humaines et des humanités. Si ma mémoire ne me fait pas défaut, c’est lors d’un voyage au Québec que Serres avait survolé ce passage du Nord-Ouest et eu l’idée de ce très beau titre. Il faut dire que Serres écrivait merveilleusement bien, d’une langue riche, précise et néanmoins, si j’ose dire, sensuelle.

On devine la lourde tâche qui attend celui qui voudra dessiner un curriculum permettant ce dialogue, un curriculum qui, en faisant passer par chenaux et entrelacements, produirait des tiers-instruits.

Quoi qu’il en soit, Serres a souvent insisté sur l’urgence d’accomplir ce travail. Dans un ouvrage où il appelait à signer un contrat naturel entre nous et la nature, il demandait aux philosophes, intellectuels, politiques, journalistes, tous nourris aux humanités, de se faire « un peu physiciens ». Il n’a guère été entendu.

Plus récemment, il espérait encore ce dialogue à trois voix que devraient entretenir le Monde, les sciences et la société, le premier se faisant désormais entendre — et pas seulement à travers ce que disent de lui les sciences. « Montée des eaux, fonte des glaces, ouragans, maladies infectieuses, élections récentes, même… voici en effet que ce monde global, quoique stable sous nos pieds, tombe soudain sur la tête de femmes et d’hommes qui s’y attendaient si peu. […] Le Monde reste le tiers exclu de nos politiques désuètes. »

Dans ce livre, Le contrat naturel, et ailleurs, Serres avait souhaité la création d’une institution mondiale où « l’air et l’eau, l’énergie et la terre, les espèces vivantes, seraient représentés ».

Qui parlerait en leur nom et comment ?

Il est permis de penser que ce seraient justement ces tiers-instruits, formés à un curriculum où sciences et humanités communiqueraient et qui saurait former des savants cultivés.

Truc et astuce de prof

Comment ouvrir un cours de philosophie ? En particulier (mais pas exclusivement), comment le faire avec ces jeunes gens qui arrivent du secondaire et qui ne savent pas ce qu’est cette discipline ?

Sur leur page Facebook, des professeurs de philosophie de cégeps suggèrent de commencer ce premier cours par une expérience de pensée à laquelle on invite alors le groupe à réfléchir.

On appelle expériences de pensée des situations idéales imaginées et par quoi on réalise, de tête justement, quelque chose comme des tests ou des mises à l’épreuve d’idées et d’hypothèses, ceci dans le but d’explorer les conséquences de certaines de nos intuitions, de clarifier nos idées, de tester leur cohérence ou de faire jouer des variables. Les philosophes et les scientifiques en ont constamment fait — voici donc un de ces possibles chenaux chers à Serres ! — et certaines sont en effet fascinantes et de nature à faire apprécier ce type de réflexion qu’ils pratiquent.

Des exemples ? La chambre chinoise de Searle ; le seau de Newton ; l’anneau de Gygès de Platon ; la chute d’objets depuis la tour de Pise de Galilée ; et bien d’autres. Vous trouverez facilement des textes qui expliquent de quoi cela retourne.

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