Heureux qui comme Alexandre...

L'écrivain Alexandre Jardin passe aux aveux et renaît de ses cendres, comme la cathédrale Notre-Dame de Paris en arrière-plan. Ici, en confidences avec Joblo sur les quais de la Seine.
Photo: Élodie Ratsimbazafy L'écrivain Alexandre Jardin passe aux aveux et renaît de ses cendres, comme la cathédrale Notre-Dame de Paris en arrière-plan. Ici, en confidences avec Joblo sur les quais de la Seine.

On a envie de le suivre aveuglément en refermant Le roman vrai d’Alexandre. Se laisser entraîner nous aussi sur la pente libératrice de la vérité, faire mentir l’adage « Pour vivre heureux, vivons cachés ».

On voudrait oser emprunter les mêmes sentes qu’Alexandre Jardin, y aller franchement, balancer toute la gomme. Allez : me voici, tel que tel. Sans artifices, sans le personnage. C’est ce qu’il vient de faire sur 300 pages, une mise à nu, des aveux « impudiques » pour ceux qui ont encore à coeur de travestir le réel. Pour l’Alexandre que j’ai connu, il y a une dizaine d’années, personnage fantasque, mais clown triste sous son masque jovial, il n’y a plus qu’une seule voie, celle de l’authenticité d’un quinqua requinqué par l’audace.

Sur la terrasse d’une brasserie des Gobelins, nous nous retrouvons pour jaser de nos amours, de nos divorces, de nos emmerdes. Et de son dernier livre. L’écrivain est à la fois soucieux et nerveux, affranchi et heureux. Toutes les contradictions l’assaillent. On le qualifiera de courageux ou d’affabulateur (voire de romancier !), mais c’est plutôt la nécessité de se dire, le besoin vital qui le propulse vers ce rendez-vous inévitable avec lui-même.

C’est l’effet Zanne surtout. J’ai rencontré sa nouvelle compagne chez moi l’été dernier, à la campagne, un midi de juillet qui fleurait bon l’amitié et la joie pure de s’y laisser couler. J’ai aussi fait la connaissance d’un Alexandre follement amoureux de cette Asiatique calme et magnétique, belle comme le soleil levant et couchant. Cette femme de 36 ans l’a acculé à sa vérité et à son revers, à sa mythomanie, ce besoin névrotique de repeindre la vie avec des couleurs vives.

Sachant la vie courte et la tâche grande, je laisse faire et je continue mon œuvre au-dessus des polémiques

Comme il l’écrit, sa maladie avait un nom : Alexandre Jardin. Son père, sa mère, sa vie amoureuse, sa tribu hors norme ; il a beaucoup enjolivé, inventé comme on respire, repris à son compte des scènes romanesques, caché du moins joli, l’abus sexuel d’un frère, une vie maritale lénifiante, la douleur de ne pas avoir vraiment connu son père, Pascal Jardin, décédé lorsqu’il était adolescent. Pour le grand-père collabo, Jean Jardin, il maintient.

Son éditeur de toujours (Grasset) a refusé de publier ce dernier opus d’autolynchage, redoutant l’autodafé. Il s’est tourné vers une autre imprimante pour faire le saut dans la littérature-choc dont il a le secret. Par nécessité vitale, dans un geste chevaleresque jusqu’au-boutiste, il se jette en pâture aux urubus.

Peut-on tout dire ?

J’ai lu ce livre en y percevant une longue déclaration d’amour, celle d’un homme désireux d’être digne d’une femme qui ne fait aucune concession. Le véritable amour n’est que cela, être vu, accepté. Et par effet rebond, Alexandre nous donne à voir beaucoup dans cet élan héroïque d’amant éperdu se jetant dans le vide : « Représenter l’amour au lieu de le déguster avec générosité est folie. »

La véritable histoire du monde est celle de nos évitements

« J’ai découvert l’amour avec quelqu’un de vrai », me confie l’amoureux en gerbes. Et on le savoure tout en étant indulgent, car on ne peut que pardonner aux accents de vérité. « Dans Ma mère avait raison, il y a plein de passages faux », me confie l’écrivain populaire de Fanfan et du Zèbre, dont plus un jardin n’est tenu secret. « Le réel était insoutenable pour moi, la fiction avait une fonction protectrice, mais c’était une vraie prison. Ça t’interdit l’accès à ta propre vie. »

Il en a énervé plus d’un et d’une avec ses excès lyriques, ses élans démesurés, sorte de Gargantua romantique au buffet de la séduction, faisant du trop et de l’inattendu son leitmotiv littéraire. Et le client (surtout la cliente), embobiné par ce « baratineur compulsif », en redemandait.

D’ailleurs, Alexandre interpelle la responsabilité du lecteur dans son mythe sur plusieurs décennies accompagné d’une dépression latente. « J’ai tant aimé recourir à la littérature pour moins pleurer […] Mais la question majeure reste : pourquoi les lecteurs aiment-ils à ce point être dupés ? Ils veulent être bernés autant que les écrivains ont besoin de s’illusionner. »

Responsabilité partagée, certes. On le voulait plus dingo que nature. Je connais. Les lecteurs vivent par procuration ce qu’ils n’osent eux-mêmes mettre en place dans leur propre vie. Parfois, on les inspire. La plupart du temps, on les amuse confortablement.

Notre fiction collective

C’est également par son action civique et citoyenne (Bleu blanc zèbre) qu’Alexandre s’est colleté au réel sur le terrain ces dernières années, en tentant même de se présenter comme candidat aux présidentielles. « Je suis devenu amoureux de la réalité. C’était plus goûteux que ce que j’avais prévu. » Pour lui, notre vie collective a atteint un paroxysme de fiction à cause de la communication politique. « Qui peut croire que Macron existe ! Quand René Lévesque pleurait, c’était pas de la “communication”. On avait quelqu’un en face de nous ! »

Dis quelquefois la vérité, afin qu’on te croie quand tu mentiras

Jardin perçoit bien le ras-le-bol populaire (notamment avec les gilets jaunes) face au mensonge global tartiné sur une biscotte de plus en plus mince. « Nous sommes dans un pur monde de représentation, on le sait ! Instragram, Tinder, c’est la fiction dont vous êtes le héros. »

Et il espère une contagion d’aveux, laissant même deux pages blanches à la fin de l’ouvrage pour nous inciter à écrire l’impensable à notre tour. « Je pensais être lynché par mes lecteurs, mais pas du tout ! » Il me fait lire des commentaires sur les réseaux sociaux : « Ne vous dérobez pas. Aidez-nous à vivre ! » ; « Pas encore fini le tour de votre jardin. On a tous été faux » ; « Ça va nous libérer, monsieur ! Écrire, c’est se livrer. »

Robinson, Hugo, Roma, Virgile, Liberté, son livre est dédié à ses cinq enfants, de 28 à 7 ans, qui lui ont dit : « Enfin ! »

« C’est un soulagement pour eux. Ils voyaient bien l’écart ! » Il leur offre un père réel là où le sien est resté une fiction. Ce qu’il appelle désormais « la comédie des Jardin » ne lui sert plus à rien. Mais il rêve d’agrandir son arrière-cour :

« Je l’ai dit à Zanne la seconde fois que je l’ai vue : je veux lui faire un enfant », me lance l’Alexandre épris.

Je me permets de le semoncer vertement : « Mais même moi, je voudrais lui faire un enfant ! C’est pas très original. Et comme dit mon amie Jo, il va falloir mettre un “s” à Jardin si tu continues. Ça suf-fit ! On se cotise pour ta vasectomie ! »

Parfois, il n’y a que des amis pour nous servir nos quatre vérités.

JoBlog

Les âmes sans portée
La sonnerie de mon téléphone me tire du sommeil ; c’est écrit « Alexandre Jardin » sur l’écran noir. Il poursuit la conversation là où nous l’avions laissée la veille : il sommait mon amant parisien de demander ma main par message vocal. Sans blague ! Du pur zèbre : « Josée ! Balzac disait : “Raisonner là où il faut sentir est le propre des âmes sans portée.” Cesse de penser ! Sois dingo. C’est ce qu’il aime chez toi. Convoquer les peurs, c’est parler le langage des banquiers et des plans quinquennaux. Sois toi. Tu ne rai-son-nes pas. Dès qu’on raisonne, l’histoire n’est plus possible. » Alexandre aura beau dire, il restera toujours ce qu’il est. Et le vrai attire le vrai. « Je te laisse ! Je m’en vais faire de la trottinette électrique avec Liberté ! Tu devrais essayer. » Je ne suis pas assez suicidaire pour faire de la trottinette dans les rues de Paris, mais je sais reconnaître la liberté lorsqu’elle croise ma route.

Adoré l’exposition Le modèle noir de Géricault à Matisse, au musée d’Orsay. Une première en France. Une véritable ode à la liberté et un regard sur l’esclavage sur deux siècles, de la Révolution française jusqu’à l’entre-deux-guerres. Une expo généreuse et troublante qu’on porte en nous des jours durant. Jusqu’au 21 juillet pour ceux qui passent par là, et en espérant qu’un de nos musées accueille cette expo unique en son genre.

Savouré chaque instant de l’expo numérique aux Ateliers des Lumières consacrée à Van Gogh et au Japon rêvé, sur du Miles Davis, Nina Simone, Janis Joplin et Puccini. Complètement envoûtant. L’endroit est une illumination pour toute la famille. Les enfants en raffolent et peuvent y circuler librement. On peut aussi voir (ou revoir) Klimt, que j’avais adoré l’année dernière, en soirée, au mois d’août. Vaut le détour dans le 11e arrondissement.

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4 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 7 juin 2019 05 h 25

    Il existe de ces situations où le rendez-vous...

    ...avec le profond nous-même ou le si intime moi-même nous est inévitable. Pour certaines gens ce sera l'amour, pour d'autres un lit d'hôpital ou une cellule de pénitencier.
    Rencontre parfois très exigeante.
    Il existe de ces histoires à écrire sur tous ces rendez-vous manqués. J'en témoigne.
    Je parle de ces rencontres avec le véritable soi-même, le vrai moi-même.
    Pas celui de ce que je projette, que je veux projeter, que je tente de projeter.
    Les découvertes à y faire sont de toutes beautés.
    Superbe quête que celle d'aller à la rencontre de soi-même !
    Merci madame Blanchette, merci à la dame Asiatique, merci à Alexandre et à tout ce qui lui a permis d'accéder à la liberté...d'être le vrai lui-même.
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux au Bas Saint-Laurent.

  • André Joyal - Inscrit 7 juin 2019 07 h 37

    JoBlo un amant?

    «: il sommait mon amant parisien de demander ma main par message vocal.»

    Ai-je manqué une chronique de Chère Joblo? Qu'est devenu son économiste de mari rencontré dans un Second Cup?

  • Yves Lever - Abonné 7 juin 2019 10 h 57

    Il y a quelques années


    Madame Blanchette avait une très agréable émission de L'autre midi à la table d'à côté, avec Jardin. C'est à https://podcasts.apple.com/ca/podcast/alexandre-jardin-et-jos%C3%A9e-blanchette/id1009403073?i=1000345404697

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 7 juin 2019 11 h 39

    «Lui faire un enfant»

    Et quoi après ?
    Est-ce qu'il va s'en occuper quand il va venir au monde ou bien n'est-il qu'un géniteur?
    Maintenant qu'il assume toutes les dimensions de son humanité, il me semble que cet enfant aurait tout à gagner de connaître son père dans le quotidien de la vie.