Tout nu dans l’écoute

Je vous ai déjà parlé de cette histoire, en décembre 2017. Une « histoire de Noël » opposant à la charité un devoir d’engagement envers autrui, à travers l’amitié improbable tissée entre un jeune homme, Marco Veilleux, et sa voisine de palier, Marie-Paule, une dame âgée seule.

Il y a plusieurs années maintenant, Marie-Paule, à l’aube de ses 90 ans, anxieuse et confuse, s’est mise à frapper tous les jours à la porte de Marco. Il a décidé de lui ouvrir chaque fois. Ainsi est née une amitié hors normes, entre un intellectuel et militant de gauche profondément chrétien, et cette femme payant de sa solitude son indépendance, sa liberté passée.

Marie-Paule, née en 1926, a eu une vie marginale. Elle n’a eu ni mari ni enfants, mais elle a fait du théâtre, écrit des poèmes, voyagé. Elle s’est impliquée dans son syndicat, puis auprès des personnes âgées. Elle s’inquiétait d’ailleurs particulièrement de la pauvreté chez les femmes qui vieillissent seules…

Au fil du temps, la relation d’amitié entre Marco et Marie-Paule s’est aussi transformée en relation d’aide. Même sans liens familiaux, Marco est devenu proche aidant, selon la formule consacrée — avec tous les défis qu’un tel engagement fait naître. Mais leur relation était néanmoins empreinte d’une fraîcheur singulière. Depuis deux ans, de temps en temps, Marco m’envoyait une photo, un mot : nous avons fait ceci, cela. Ici, Marie-Paule dans son nouveau pull. Ici, un dessin. Des nouvelles, quoi.

Il y a quelques semaines, Marco m’a écrit pour me dire que Marie-Paule s’était éteinte.

Il est resté à son chevet jusqu’au dernier moment. Elle lui lègue cette expérience intime et privilégiée du crépuscule de la vie comme un ultime enseignement, écrivait-il. Puis, il m’a annoncé que le passage de Marie-Paule dans sa vie l’aura convié à une nouvelle vocation professionnelle. Depuis l’automne, il est retourné aux études : il deviendra sous peu intervenant en soins spirituels, dans les hôpitaux. À la fois une suite logique et un approfondissement de son engagement, amorcé auprès de Marie-Paule.

Intervenant en soins quoi ? Cette semaine, il m’a expliqué autour d’un café. Intervenant en soins spirituels. Le titre a été reconnu en 2011 par le ministère de la Santé et des Services sociaux. L’équivalent laïque, professionnalisé, de l’aumônier d’autrefois, dans les hôpitaux. Aujourd’hui, les intervenants sont formés pour accompagner les patients dans leurs questionnements spirituels, existentiels, à l’approche de la mort. Il est parfois question de religion, m’explique Marco, mais la plupart du temps, non. Lors de ses stages, il a pu avoir des échanges d’un haut niveau spirituel avec des patients « radicalement athées ».

Pendant deux heures, Marco m’a parlé de quête de sens, de rapport à la transcendance, des questionnements existentiels qui surgissent souvent à l’approche de la mort, mais qui sont trop souvent éludés, dans notre société où cette étape de la vie est absolument taboue. Il me confie avoir été déstabilisé par ses premières expériences dans son nouveau métier. D’abord, parce qu’il y a quelque chose de vertigineux à se présenter devant un patient sans avoir de soins spécifiques à prodiguer, de tâche à accomplir. L’hôpital est une ruche, m’explique-t-il, une communauté humaine, tressée de tensions, de douleurs comme de beauté, où chacun tient son rôle. « Nous, on arrive tout nu dans l’écoute » — ce qui, en soi, demande une humilité et une disposition à entrer en relation avec l’autre phénoménales.

Pourtant, cette « écoute à nu » soulage bel et bien. Elle répond à un besoin qui se quantifie difficilement, mais quiconque y oeuvre sait que l’écoute est une denrée infiniment précieuse dans un hôpital, alors que tout le monde en a trop sur les bras. « Je vois aussi la détresse du personnel soignant », confie Marco. L’épuisement, le manque de reconnaissance, les modes d’organisation du travail qui fragilisent sans cesse la relation de soin authentique…

Marco me faisait remarquer que la spiritualité existe dans les institutions sécularisées, mais qu’elle est souvent pensée comme un besoin marginal ou, en tous cas, comme une dimension que le personnel soignant ne peut pas prendre en charge, lorsque tout manque. Si bien que l’intervenant en soins spirituels finit aussi par recueillir, de manière informelle, les questionnements des infirmières, des préposées, qui se demandent bien ce qu’il reste du sens profond de leur travail. Comme si à force de minimiser la valeur sociale et humaine de leur profession, quelque chose s’était cassé dans leur rapport à la transcendance. Au-delà de la détresse de compassion, souvent vécue par les professionnels qui interviennent auprès des personnes en difficulté, il y a la détresse induite par la confiscation du sens.

En se débarrassant de l’emprise de la religion — à raison —, nos sociétés semblent cependant avoir mis la spiritualité dans le même panier, avant de tout jeter aux orties. Aurait-on, ce faisant, perdu de vue l’horizon, si personnel soit-il, qui permet de donner un sens aux gestes que l’on pose pour s’engager auprès de l’autre ?

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8 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 7 juin 2019 06 h 03

    Et si la spiritualité était aussi...

    ...le contenu d'un contenant appelé « religion » ?
    Je suis impressionné par votre invité monsieur Marco.
    Combien forte que peut-être une quête, la quête de sens ? De mon propre sens face à moi-même, face aux autres, face à la vie, face à la mort.
    Pourquoi suis-je, au juste ?
    Pour le si peu que je connaisse des religions, il y a le message et le messager. C'est trop souvent ce dernier qui, je dirais, fausse la donne.
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Richard Legault - Abonné 7 juin 2019 06 h 23

    Une dimension essentielle...

    Merci pour ce beau texte touchant qui parle de l'humanité dans ce qu'elle a de plus beau. Merci.

  • François Beaulé - Abonné 7 juin 2019 06 h 44

    Recherche collective du sens et du bien commun

    Les religions et en ce qui nous concerne, la religion catholique, ont contribué à soumettre les peuples aux hiérarchies mâles de pouvoir. Dans la modernité occidentale, les mouvements de libération des individus se sont opposés à la dimension inhibitrice et répressive des religions, sans discernement. La religion traditionnellement associée au bien a été en peu de temps dévalorisée et moquée. Cela a été fait sans mesurer à quel point la religion est créatrice de liens et de solidarité. Le partage de valeurs, d'un sens à la vie, de prières et de cérémonie, typiques des religions, cultivent des liens très forts entre les membres d'une communauté et d'une société. Voilà ce que la plupart des Occidentaux ont perdu dans la modernité.

    La solitude imposée à un grand nombre de personnes, notamment les gens âgés, est un des pires maux engendrés par la modernité occidentale, sans religion commune. Elle exprime une désarticulation de la société. La faible fécondité, la dénatalité, est une autre conséquence de l'individualisme qui, à terme, mènera les sociétés occidentales à l'effondrement.

    Les religions ont besoin d'être réformées. La pire erreur de l'Occident est de chercher à les éradiquer.

  • André Joyal - Inscrit 7 juin 2019 07 h 51

    Merci!

    Oui, moi qui n'étais pas, beaucoup s'en aurait fallu, enthousiasmé par votre arrivée comme chroniqueuse régulière, je dois avouer que, par cette chronique, vous révélez, Mme Lanctôt ,à la fois votre grande sensibilité et votre talent.

  • Clermont Domingue - Abonné 7 juin 2019 08 h 00

    A madame Lanctôt

    Beau témoignage et belle réflexion Aurélie. Merci.