Les deux cultures

C’est un vieux débat : peut-on se dire vraiment cultivé si seule une partie du savoir nous est familière ? Le littéraire qui ne sait rien de la science est-il un honnête homme ? La scientifique qui ne lit jamais de romans ou de poèmes est-elle une femme cultivée ?

En 1959, dans une conférence devenue célèbre, le physicien, chimiste et romancier britannique Charles Percy Snow déplorait le schisme entre ce qu’il appelait « les deux cultures ». Les scientifiques, constatait-il à regret, n’ont souvent pas lu Dickens et les intellectuels sont fréquemment ignorants en matière de science. Snow voyait dans ces enfermements respectifs un obstacle au progrès de l’humanité. En 1998, dans La passion du réel (BQ, 2016), Laurent-Michel Vacher développait une thèse semblable en affirmant que les philosophes se discréditaient en négligeant les connaissances scientifiques.

Il va de soi que la culture générale, de nos jours, doit inclure des connaissances issues des humanités et des savoirs liés aux sciences. Ces univers demeurent pourtant souvent étrangers l’un à l’autre. Dans un stimulant dossier sur le sujet, la revue Argument (printemps-été 2019) se demande justement « comment éviter les deux solitudes » et propose des réflexions « sur la possibilité d’une rencontre entre ces deux grands domaines du savoir humain ».

Synergie et respect

L’alliance, parfois, s’impose. Dans un très beau témoignage en forme de lettre, la médecin et écrivaine Ouanessa Younsi explique à son fils pourquoi il lui « serait impossible d’être psychiatre sans être poète ». Celle qui voulait étudier en littérature a dû se résoudre à aller en médecine pour ne pas décevoir ses parents. Or, comme le caractère technique des cours de médecine l’ennuyait, elle se faufilait sans cesse dans les classes de philosophie, attirée là par « la pensée en mouvement, jamais figée ».

Younsi a choisi la psychiatrie parce qu’elle y voyait une discipline capable de « conjuguer art et science ». Le médecin, explique-t-elle, doit se méfier d’une rationalité médicale qui occulte le patient. La forme de connaissance que donne la littérature lui permet, justement, de changer de registre, en lui rappelant « qu’il habite le même corps que les autres et que la mort le tuera comme elle achèvera ses patients ». La littérature, pour le médecin, n’est donc pas qu’un divertissant supplément d’âme ; elle lui fournit une connaissance essentielle à son humanisation.

Il ne faut pas rêver non plus. Le champ du savoir, aujourd’hui, est trop vaste pour qu’une personne, même instruite, ait l’ambition de le maîtriser. L’astrophysicien Jean-René Roy, auteur du formidable essai de sociohistoire des sciences Les héritiers de Prométhée (PUL, 1998), s’accommode de cette situation. « On ne s’attend pas à ce qu’un romancier soit un mathématicien de pointe, pas plus qu’à l’inverse », écrit-il.

Roy plaide donc pour une éducation de base aux deux cultures, jusqu’à l’université, qui transmettrait la conscience des limites de nos connaissances, une attitude d’ouverture aux domaines dont nous ne sommes pas des spécialistes et un respect des experts. En tant que littéraire, c’est la voie que je m’efforce de suivre, en lisant Québec Science, par exemple.

Arrogance techno-scientifique

L’école, dans cette mission, n’est pas toujours à la hauteur, comme le constate la journaliste scientifique Sophie-Andrée Blondin. L’enseignement des mathématiques et des sciences, en effet, trop strictement axé sur les opérations mentales et les concepts, éteint souvent la curiosité en négligeant le caractère culturel de la science. Au secondaire, Blondin n’aimait pas vraiment la science avant qu’un enseignant de physique lui prête un livre sur la vie de Galilée. Aujourd’hui, la journaliste anime Les années lumière sur ICI Radio-Canada Première.

L’ouverture et le dialogue souhaités entre les deux cultures se heurtent toutefois à un obstacle majeur, souligne le philosophe Daniel D. Jacques, toujours aussi perspicace. Aujourd’hui triomphante, la technoscience se présente comme le royaume de l’« objectivité conquérante » et regarde de haut les humanités en leur déniant toute prétention à la vérité. « Or, il n’y a pas de dialogue possible entre maître et valets », écrit Jacques, qui voit dans cette arrogance, qu’adoptent même des cégépiens peu versés en science, une menace pour l’humanisme.

Je partage son inquiétude. La connaissance que donne la littérature, cette conscience, écrit François Ricard dans La littérature malgré tout (Boréal, 2018), « de l’inadéquation entre les réponses que nous offrent tous les discours dispensateurs de savoir ou de puissance et les questions à jamais béantes que creuse en nous le simple fait d’exister et d’être dans le monde », continue de m’apparaître comme la plus exigeante et la plus précieuse de toutes.

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2 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 8 juin 2019 09 h 22

    Créer du sens tout en cherchant la vérité


    En ce qui me concerne, il est clair que la science ne peut se détacher si facilement de l’histoire des idées qui l’a fait apparaître après la religion et la philosophie tout comme elle ne peut prétendre aussi facilement que seule la question du «comment » vaut la peine d’être posée et qu’elle peut l’être de façon isolée et séparée des questions du «pourquoi » et du «pour quoi ». Dans une perspective qui unit les dualités, l’esprit humain peut à la fois être un chercheur de vérité et un créateur de sens. La pleine conscience que la part de savoir par rapport à celle de l’ignorance demeure encore bien petite, telle que la décrit la métaphore de la sphère de Pascal : à mesure que notre sphère de connaissance progresse, son aire de contact (de conscience) avec ce que nous ignorons progresse aussi, nous invite à demeurer humbles, tel un Hubert Reeves, par exemple ou encore, un Socrate qui nous répéterait encore: ce que je sais, c'est que je ne sais rien, mais ça je le sais.

    Marc Therrien

  • Bibiane Bédard - Abonnée 8 juin 2019 10 h 57

    Foi et Raison

    La Foi et la Raison sont consubstantielles l'une à l'autre.
    La Foi a besoin de la Raison pour être juste. La Raison est nécessaire à la Foi et à l'esprit humain même.
    Et la Raison a besoin de la Foi pour ne pas tourner en circuit fermé sur elle-même.
    L'Intelligence des choses ne se construit pas d'elle-même mais part toujours d'un «donné».
    La philosophie la plus rationnelle qui soit, part de la croyance au principe que le monde est intelligible.
    Et il est possible d'arriver rationnellement à la conclusion qu'il y a un «Dieu» créateur.
    Une philosophie qui partirait d'un apriori «athée» se coupe elle-même d'une partie du possible, et déshonore l'intelligence humaine.
    Mais une Foi aveugle et irraisonnée, qui ne se pose pas de question, déshonore aussi la part de l'humain dans la Révélation.
    L'accueil intime de la Révélation dans la Foi honore le fait que l'Homme ne se crée pas lui-même, et qu'il n'est pas enfermé dans sa Raison auto-référentielle. Une loi physique n'est jamais expliquée et comprise parfaitement. Du nouveau et de l'imprévu peuvent toujours se produire.
    Fides et Ratio (Jean-Paul II)
    Foi et Raison (Jean-François Froger)