Les premiers grizzlys

Une image m’a poursuivi toute ma vie : un ours blanc, allongé au gros soleil sur le plancher en béton de la cage minuscule où ce merveilleux nageur ne disposait pas du moindre bassin où s’ébattre. J’étais un enfant visitant le zoo de Saint-Édouard, en Mauricie. Il m’aura fallu attendre plus d’un demi-siècle pour qu’une plainte de la SPCA exorcise enfin cette vision. Les descendants de cet ours seront sans doute mieux traités à Granby, mais y seront-ils plus heureux ?

Dans le débat sur le bien-être des bêtes qui fait rage en ce moment, les animalistes préfèrent en général se concentrer sur le sort des animaux d’élevage, et on les comprend. On ne trouvera pas grand monde, en effet, pour applaudir aux conditions concentrationnaires d’une industrie dont le but n’est pas tant d’élever des animaux que de fabriquer de la matière vivante pour alimenter les usines-boucheries.

Mais les créatures sauvages posent un problème aux antispécistes radicaux. Si toute la nature doit devenir ce safe space d’inspiration hindouiste ou bouddhiste (la fin de la souffrance est possible), comment convaincre le loup de renoncer à son penchant pour le cuissot de chevreuil ? La diète des carnivores est le résultat d’un long processus évolutif.

De combien de centaines de milliers d’années disposent ces idéalistes pour amener Canis lupus à découvrir les vertus du trèfle et de la ramille de bouleau ? À moins, évidemment, d’exterminer tous les non-herbivores pour imposer leur pax vegana. Cet extrémisme est l’ultime symptôme de la forme d’autisme environnemental qui guette une humanité « panurbanisée », débranchée des écosystèmes naturels et de leurs infimes et complexes rouages calibrés par les millénaires.

On aimerait aussi connaître le plan de ces militants pour convertir les Premières Nations au tofu.

L’être humain, c’est vrai, a le choix. Il peut couper dans la viande rouge, préférer la stratégie des petits pas à la guerre déclarée. Et ne pas oublier que si l’élevage, c’est Auschwitz, la vie sauvage elle-même jouit d’une liberté de plus en plus surveillée…

Claire Varin, l’auteure d’Animalis (Leméac, 2018), a décidé d’aller à la rencontre de la grande faune, celle qui fait rêver, mais qui se retrouve de plus en plus à l’étroit dans les parcs nationaux où la conduit sa traque d’amour et que menacent les inévitables marées de touristes capables de réduire les derniers territoires vierges à autant de terrains de jeu.

« J’ai décidé d’aller en quête des animaux de mes albums d’enfant, des bêtes libres, les indigènes, plus proches de nous que les exotiques, ces ours et ces loups que nous sommes censés craindre. Ils incarnent ce qu’il y a de plus sauvagement naturel et beau en nous, et qui fait peur. » Pas besoin d’avoir banni les protéines animales de sa table pour souscrire à un projet aussi sympathique.

Militante avouée des droits animaliers, Varin nous entraîne dans l’aventure d’une idée et d’une sensibilité, en un essai éloigné de tout académisme, digne des meilleures non fictions américaines, où l’action accompagne la réflexion, où l’intelligence émotionnelle de la prose nous fait grâce tant de la démonstration appuyée que du prosélytisme facile.

La voici à Banff, hébergée par un centre d’art, mais marchant déjà, en réalité, dans les traces d’un Rick Bass, l’emblématique nature writer du Montana, auteur des Derniers grizzlys. « […] mon but [n’était] pas la performance scénique, mais la proximité des bêtes sauvages. » Chanceuse. Son projet de livre la mettra finalement en présence de quelques-uns des 700 grizzlys qui subsistent dans les Rocheuses de l’Alberta.

Un roi de l’introspection

Ma rencontre personnelle avec ce mythique animal remonte à plus loin : 1985, dans les montagnes de la Colombie-Britannique. Mon diplôme de biologiste en poche, je reboisais les flancs escarpés des monts Selkirk ou Cariboo, enfin dans ce coin-là, et une des choses que j’avais apprises à l’université était que l’anthropomorphisation était un péché. Mes maîtres de McGill auraient certes froncé les sourcils en lisant, sous la plume de Claire Varin, que l’ours grizzly est un « roi de l’introspection ».

Dans son Petit traité de métaphysique animale paru l’automne dernier (Québec Amérique), Jean-François Beauchemin pousse le procédé encore plus loin. Chez lui, on sent palpiter, chez le coyote mourant, « le feu d’une espèce de foi en l’avenir » et chez le colibri blessé, « un réel bonheur de l’esprit, de l’âme et du corps, un besoin de sans cesse en peser la raison d’être »… Quant au porc-épic retrouvé derrière la remise, il serait mort d’une « sorte de crise existentielle ».

Depuis que Grey Owl, dans une cabane du Témiscouata, a adopté ceux qu’il appelait « le peuple des castors », à mesure que l’animal s’éloigne, nous nous rapprochons. Si les bêtes sont vraiment nos égales, les humaniser pourrait bien être la toute dernière tendance en matière de pensée colonialiste.

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1 commentaire
  • Jacques Morissette - Inscrit 9 juin 2019 08 h 53

    Merci pour votre texte et ces belles références.

    Effectivement, la réponse au sens de la vie se fait dans l'entre-deux, jamais dans les extrêmes.