Le sens des mots

Dimanche dernier, à l’émission française On n’est pas couché, l’écrivaine Christine Angot a tenté d’expliquer une chose simple. Commentant un roman qui se déroule dans l’Allemagne nazie, elle évoqua la « concurrence des mémoires ». Un phénomène récent, largement médiatique, où les malheurs des uns sont mis en concurrence avec les malheurs des autres. Comme s’il existait un indice boursier de l’horreur.

Ainsi, expliquait l’écrivaine, si la Shoah est un génocide, il est ridicule, comme le font certains groupes pour attirer l’attention des médias, d’appliquer le même mot à l’esclavage. Cela n’enlève rien à l’horreur de ce dernier, mais convenons simplement qu’il n’était pas dans l’intérêt des esclavagistes d’exterminer leur main-d’oeuvre. L’affaire a soulevé un tollé, d’autant qu’Angot a maladroitement affirmé que les propriétaires avaient intérêt à garder leurs esclaves « en santé », ce dont elle s’est d’ailleurs excusée par la suite.

Ce n’est pas la première fois en France qu’une affirmation aussi évidente vaut à son auteur d’être lynché sur la place publique. En 2006, l’historien Olivier Grenouilleau, grand spécialiste de l’Afrique et lauréat de nombreux prix, avait été la cible de groupes militants pour avoir osé affirmer que « les traites négrières ne sont pas des génocides » comme le répétait à l’époque l’humoriste Dieudonné.

L’historien fut pris à partie pour avoir expliqué que « la traite n’avait pas pour but d’exterminer un peuple » puisque « l’esclave était un bien qui avait une valeur marchande qu’on voulait faire travailler le plus possible ». Il n’y a pas « d’échelle de Richter des souffrances », concluait-il.

Treize ans plus tard, la concurrence victimaire est loin d’être disparue.

En brandissant à son tour le mot « génocide », qui plus est avec l’aval du premier ministre Justin Trudeau, l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées ne fait qu’appuyer sur le même bouton pour faire le buzz. Oubliant en passant que le génocide est un crime dont les coupables doivent impérativement être traduits devant les tribunaux.

En parlant de « génocide planifié », les commissaires trahissent d’ailleurs leur incompréhension du mot puisqu’il ne saurait y avoir de génocide improvisé. Heureusement, le génocide a un sens précis. Défini dès 1944 par le juriste Raphael Lemkin, il a d’abord désigné la Solution finale appliquée aux Juifs d’Europe.

Le sens s’est ensuite élargi à un certain nombre de cas où il est avéré que l’extermination d’un groupe a été mûrement planifiée. Ainsi en est-il du génocide arménien et de celui des Tutsis du Rwanda.

 
 

Depuis plusieurs années, le terme « génocide » est cependant l’objet d’un véritable kidnapping par certains militants antiracistes qui s’en font une bannière pour justifier leur radicalisme.

Cela a commencé dès les années 1970 chez les Black Muslims, qui inventèrent de toutes pièces un « génocide noir ». C’est d’ailleurs dans ce sillage que naîtra la thèse farfelue reprise par l’humoriste Dieudonné faisant des Juifs des acteurs essentiels de la traite négrière.

Le mot « génocide » fut ensuite repris à toutes les sauces par les postcolonial studies des grandes universités américaines. Ce fut souvent dans « un esprit de croisade postcolonial », constate l’historien français Bernard Bruneteau dans un livre éclairant qu’il vient de publier, Génocides, usages et mésusages d’un concept (CNRS éditions).

Cette inflation verbale ne vise pas tant à comprendre la complexité de la vie et de la souffrance des peuples opprimés qu’à clore le débat en désignant des coupables à la vindicte.

Dans le cas qui nous occupe, le procédé permet d’ailleurs à l’Enquête de rester étrangement muette sur les causes précises du décès et de la disparition de chacune de ces femmes autochtones. Sur le plan historique, il permet plus généralement de mettre dans le même bain les causes diverses d’un déclin démographique qui relève tout autant des guerres, des famines et de la négligence que du choc culturel et microbien.

Cette approche doctrinaire américaine visant à incriminer les seuls « Blancs » fait enfin l’impasse sur les différences majeures entre les colonisations portugaise, espagnole, britannique et française. Elle passe notamment sous silence les alliances nouées en Nouvelle-France entre les colons français et les tribus amérindiennes.

Or, si tout est génocide, rien ne l’est plus. Évoquant le déclin démographique des peuples autochtones, Bernard Bruneteau préfère, lui, parler d’« une indifférence certes coupable d’élites […] qui faisaient effectivement bon marché de la “disparition” de certaines populations simplement soumises aux dures lois historiques de l’“évolution” ».

Des populations « racisées » au combien nébuleux « racisme institutionnel », l’antiracisme radical n’a de cesse de se dissimuler derrière un vocabulaire universitaire abscons qui trahit le sens des mots et les rend de plus en plus opaques. « La logique du révolté », disait pourtant Camus, ne devrait-elle pas, afin de « ne pas ajouter à l’injustice de la condition, […] s’efforcer au langage clair pour ne pas épaissir le mensonge universel » ?

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48 commentaires
  • Jacques Gagnon - Inscrit 7 juin 2019 00 h 40

    Malheureux autochtones

    Dans leur impatience justifiée de frapper fort pour se défouler, se venger, les membres de la commission ont raté leur sortie. D'abord en braquant l'attention sur l'utilisation d'un mot à tort et à travers, et surtout en plaçant les blancs sur la défensive. Pourquoi ne pas tendre la main au lieu de faire passer les blancs pour des génocidaires. L'heure est à l'action et à la réconciliation et aucune action ne réussira si tous ne sont pas en accord. Pourquoi ne pas montrer aux blancs qu'ils ont une richesse à protéger et à développer, dans l'intérêt commun ? Pourquoi ne pas présenter ce projet de valoriser leur culture ?

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 7 juin 2019 02 h 13

    Christian Rioux défend le Canada ? Elle est bonne celle là !


    Au Canada, les peuples autochtones sont régis par un Apartheid juridique qui vise à leur extinction.

    En 2013, le professeur James Daschuk de l’Université du Manitoba publiait la thèse universitaire intitulée ‘La destruction des Indiens des Plaines. Maladies, famines organisées, disparition du mode de vie autochtone’.

    Cette publication de 366 pages est un accablant réquisitoire qui accuse John-A. Macdonald d’avoir voulu exterminer par la famine les Amérindiens des Prairies.

    C’est depuis la publication de ce livre que l’opinion publique canadienne s’est retournée contre Macdonald et que ses statues sont vandalisées d’un bout à l’autre du pays.

    Je ne crois pas une seule seconde que Christian Rioux, un intellectuel pour lequel j’ai beaucoup d’estime, ait pu sérieusement vouloir défendre l’honneur de nos colonisateurs canadians.

    Je crois plutôt que M. Rioux s’est amusé à vouloir vérifier jusqu’où ses lecteurs sont disposés à le suivre…

    • Pierre Robineault - Abonné 7 juin 2019 14 h 44

      "Je crois plutôt que M. Rioux s’est amusé à vouloir vérifier jusqu’où ses lecteurs sont disposés à le suivre…"

      Alors là, monsieur Trottier, moi qui vous lis régulièrement avec plaisir, à l'instar de ce que vous imputez à monsieur Rioux, vous êtes en train d'en faire autant. Je n'aime pas tellement vos petites méchancetés occaionnelles comme celle-ci.

    • Lise Falardeau - Abonnée 7 juin 2019 15 h 25

      Monsieur Gagnon a parfaitement raison

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 7 juin 2019 18 h 14

      À Pierre Robineault :

      Ce n’est pas de la méchanceté que d’observer qu’il est inusité de voir un Indépendantiste défendre l’Honneur du Canada face à des accusations de génocide portées récemment par des femmes autochtones.

      Le Canada est un pays méprisable justement pour ses politiques génocidaires à l’égard des peuples autochtones. Quelle aubaine pour ceux qui militent pour qu’on se libère de l’État pétrolier canadien afin de créer un pays infiniment mieux.

      Les critiques du rapport au sujet des femmes autochtones estiment que pour qu’on puisse parler de génocide dans le cas de ces femmes assassinées, il faudrait que leurs morts soient planifiées et orchestrées plutôt — comme c’est le cas ici — d’une série de cas isolés.

      Ces critiques ont raison; on ne doit pas crier au loup ‘pour rien’.

      Mais ces critiques ratent l’essentiel.

      Au sein de tous les peuples opprimés, les principales victimes sont toujours les femmes et les enfants.

      Le caractère génocidaire des politiques canadiennes à l’égard des peuples autochtones étant reconnu par le premier ministre du Canada, le rapport au sujet des femmes autochtones ne fait que documenter les conséquences sociales de leur oppression.

      Les Indépendantistes ne doivent jamais rater une occasion d’être solidaires des peuples autochtones du Québec lorsque cela est justifié. Or c’est le cas ici.

      Ce n’est pas parce que le rapport pointe un doigt accusateur contre les _collabos_ québécois de politiques génocidaires que nous devons nous sentir interpelés collectivement et défendre l’indéfendable.

      Dans l’esprit des Autochtones québécois comme dans le nôtre, il doit être évident que l’indépendance du Québec est autant notre libération que la leur.

      À chercher des puces dans ce rapport, on sème le doute dans l’esprit de nos frères et soeurs autochtones, un doute qui suggère qu’après l’Indépendance, le gouvernement québécois ne serait qu’un nouvel Ottawa pour eux.

  • André Joyal - Inscrit 7 juin 2019 06 h 37

    Quelle surprise!!!!!!!!!

    N'est-ce pas M.S. Laporte! Çe merveilleux vous en bouche un coin ce matin. Portez-vous bien!

  • Marc Therrien - Abonné 7 juin 2019 06 h 53

    Et l'art de la problématique


    L’existence de l’esprit universitaire et de son «vocabulaire abscons qui trahit le sens des mots et les rend de plus en plus opaques» est fondée sur la problématique, l’art et la science de découvrir et formuler des nouveaux problèmes. Et comme l’esprit universitaire peut s’éterniser dans la simple spéculation théorique, il n’a pas à se préoccuper de savoir si le nouveau problème qu’il formule peut être soluble. On peut même se demander si le plaisir de la spéculation ne réside justement pas dans la formulation raffinée de problèmes insolubles.

    Marc Therrien

  • Simon Harvey - Abonné 7 juin 2019 06 h 56

    Évolution

    Ce ne sont pas les mots comme tels qui sont importants monsieur Rioux, mais ce qu'ils expriment. Tant pis si le sens du mot GÉNOCIDE devient galvaudé et qu'on l'emploi dans différents contexte, tout le monde comprend la charge émotive et la douleur qu'il exprime en ce moment. (pas demain, pas hier, mais AUJOURD'HUI). C'est ainsi que la langue évolue. Si on s'attardait à l'histoire des mots, on n'en finirait plus de se fâcher parce que leurs sens est trahi, oublié, mal utilisé et finalement changé. Personne n'oubliera jamais le génocide des juifs, ni le sens du mot génocide en ce qui les concerne. Par contre, est-ce qu'on peut utiliser le mot GÉNOCIDE pour traduire la violence subie par les Amérindiens? Peut-être pas selon l'office de la langue française, mais OUI pour le commun des mortels. Entre l'image suscitée et les émotions vécues,et malgré le manque de rigueur et les erreurs, on s'en fout!!! La communication n'est surtout pas qu'une affaire de mots... et si un Amérindien me dit que son peuple a été victime d'un génocide, je n'ai pas besoin d'un dictionnaire pour comprendre la douleur qu'il exprime.
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    • Serge Pelletier - Abonné 7 juin 2019 09 h 52

      M. Harvey, depuis quand le "si je le dis, le dis avec ces mots là, c'est que ce que pense, donc c'est vrai".