Analyse: François Legault et sa fixation sur les salaires élevés

Le premier ministre semble faire une fixation sur les salaires élevés. On a vu François Legault appeler aux compromis les employés en lockout d’ABI, qui occupent des emplois à 92 000 $, dans ce long conflit à Bécancour. On l’entend applaudir, parce qu’ils sont moins payants, à la délocalisation d’emplois en Inde dans l’exercice de restructuration de Velan.

François Legault n’avait pas encore fait oublier sa prise de position dans le long conflit chez ABI, alors vieux de 15 mois. Après une rencontre avec la partie patronale, le premier ministre avait déclaré que « la partie qui doit faire le plus de compromis est le syndicat ». Pour enchaîner avec : « Quand un syndicat en demande trop, le risque est alors de perdre des emplois à 92 000 $ par an, donc, moi, je pense que c’est important d’être raisonnable, et actuellement, je ne trouve pas que le syndicat est raisonnable. »

C’était au début d’avril. Mercredi, il a été rattrapé par ces quelque 200 emplois perdus chez Velan. La délocalisation d’activités du fabricant québécois de robinetterie industrielle vers l’Inde a monopolisé une partie de la période des questions mercredi matin. « Ce n’est pas impossible, ce n’est pas incohérent, c’est même une bonne chose que certains emplois moins payants soient dans des usines à l’étranger », a répondu le premier ministre.

Le 16 mai dernier, la CSN dénonçait les compressions frappant les employés de Velan, et le déménagement d’activités en Inde et aux États-Unis. Le fabricant québécois avait annoncé en janvier dernier une restructuration entraînant la perte nette de 130 emplois. Il a annoncé à ses travailleurs cette semaine qu’il procédera à la suppression de 65 postes supplémentaires, déplorait alors le syndicat. Selon ces données, les employés touchés gagnaient un salaire horaire oscillant entre 20 $ et 32 $.

D’ailleurs, le salaire horaire moyen au Québec se situe dans cette fourchette, à 25,42 $ en 2018, en excluant la proportion de travailleurs autonomes toujours plus importante sur le marché du travail ; à 46 265 $ par année, selon une semaine de travail de 35 heures.

Dans son Bilan 2018 de l’emploi, publié en février, l’Institut du Québec (IDQ) observe une érosion de la qualité des emplois l’an dernier, et une stagnation au niveau de 2016. Il est écrit : « L’on note qu’une importante détérioration s’est produite entre les mois d’avril et juillet, avant de se stabiliser à un niveau comparable à celui de 2016 ». L’IDQ explique cette détérioration par un ralentissement abrupt de la croissance de l’emploi à temps plein, par une augmentation combinée de l’emploi des secteurs privés et publics « bien faible comparativement aux taux observés au cours des deux dernières années », par un ralentissement prononcé de l’emploi dans les secteurs mieux rémunérés que la moyenne, et par une croissance salariale plutôt tiède, surtout lorsqu’on prend en considération l’essor économique actuel.

La réalité du marché du travail au Québec, c’est aussi quelque 412 000 emplois créés sur un horizon de dix ans, presque exclusivement dans le secteur des services. En parallèle, on observe que trois des cinq catégories d’emplois dans la production de biens n’ont depuis enregistré aucune croissance — ce fut le cas dans les secteurs des ressources naturelles, de l’agriculture et des services publics — alors que le nombre d’emplois perdus en fabrication a été compensé par une importante hausse d’emplois dans la construction, précise l’IDQ.

L’Institut de la statistique du Québec (ISQ) apporte également un éclairage sur ces emplois que l’on pourrait facilement sacrifier à la délocalisation, selon les paramètres de M. Legault. Si près de 85 % de croissance est attribuable à l’emploi à temps plein au cours des dix dernières années, elle se concentre surtout chez les 55 ans et plus, alors qu’il faut constater une diminution des emplois à temps plein chez les jeunes de 15 à 24 ans au cours de cette période.

Toujours dans cet intervalle de dix ans, l’ISQ mesure une forte création d’emplois dans le secteur des services alors que la situation a peu ou pas changé dans celui des biens, avec ce déplacement observé de la fabrication vers la construction. Dans les services, la presque totalité de la croissance de l’emploi au cours des dix dernières années se mesure, dans l’ordre, dans les soins de santé et l’assistance sociale, dans l’enseignement, dans les services professionnels, scientifiques et techniques, dans l’hébergement et la restauration, dans les administrations publiques, puis dans le transport et l’entreposage.

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2 commentaires
  • Colette Bérubé - Abonné 6 juin 2019 08 h 49

    Les errances du PM Legault

    Telle son habitude, notre chroniqueur Bérubé relève avec pertinence et rigueur des réalités socio-économiques dont cette dernière touchant la délocalisation de la production québécoise vers des économies émergentes. Ce phénomène n'est pas nouveau, avec l'émergence du néolibéralisme des années 75, qui s'est accentué à partir de la décennie 1980.
    Mais le fait d'applaudir ou de minimiser cette délocalisation, sous prétexte d'emplois québécois à valeur ajoutée selon le PM Legault, est carrément une insulte à l'intelligence. Surtout vis-à-vis notre main-d'oeuvre québécoise qui en compte des milliers à revenu moyen ou à bas salaire. Gagner 46 300 $ (brut/an) ou travailler au salaire minimum (+/- 13 $/h) est déjà un exploit pour survivre.
    Qui plus est, depuis plus de 40 ans, les efforts de nos gouvernements sucessifs restent bien timides pour soutenir notre main-d'oeuvre sous-scolarisée, souvent analphabète fonctionnelle et de base, devant le rouleau compresseur des nouvelles technologies de production, de communications et d'information. Sans oublier notre main-d'oeuvre immigrante, handicapée, déjudiciarisée et autochtone qui ne demande qu'un appui substantiel de l'État pour être reconnue et soutenue vers des emplois à leur mesure et selon leurs rêves.
    Au plan professionnel, plongée en éducation des adultes depuis 1978 et spécialisée en formation de la main-d'oeuvre, ces propos du PM se révèlent indécents et insultants. Sommes-nous tombés si bas, collectivement, pour arrêter de nous soucier de l'ensemble de notre main-d'oeuvre ? Notre chroniqueur a bien raison de prendre appui sur les récentes données de l'Institut de la statistique du Québec pour nous rappeler à notre devoir, et à notre honneur ajouterais-je. Sur ce sujet et plus largement, il est pertinent de souligner le travail de fond fait par l'Institut pour la coopération en éducation des adultes depuis 1946 dont le 1er directeur général fut nul autre que M. Claude Ryan.
    En terminant, je remercie l'un des ab

  • Mario Jodoin - Abonné 6 juin 2019 12 h 30

    Travail autonome

    Il y aurait beaucoup à dire sur ce texte pas suffisamment nuancé, mais je me contentarai de corriger une erreur manifeste.

    «en excluant la proportion de travailleurs autonomes toujours plus importante sur le marché du travail»

    En fait, cette proportion est en baisse au Québec. Elle est passée de son sommet de 15,4 % en 1998 à 13,3 % en 2018, selon les données du tableau 14-10-0027-01 de Statistique Canada.