Avancez en arrière!

L’abandon du projet de pipeline Énergie Est avait évité un sérieux embarras à François Legault, qui s’était dangereusement peinturé dans le coin en lui donnant un appui enthousiaste. ?Il sautait aux yeux dès le départ que « l’acceptabilité sociale », dont le premier ministre fait aujourd’hui le plus grand cas, n’était pas au rendez-vous. Pourtant, le chef de la CAQ pressait le gouvernement Couillard d’aller de l’avant.

Il disait même comprendre les politiciens de l’ouest du pays, qui voulaient couper dans la péréquation si le Québec refusait d’apporter sa contribution à la prospérité canadienne. Lui-même était tout disposé à la remplacer par des redevances sur le pétrole qui traverserait le Québec.

Malgré son obsession pour les « emplois payants », M. Legault devrait peut-être mettre quelques bémols à son emballement pour le projet GNL Québec, qui risque de se heurter à une hostilité croissante au fur et à mesure que ses conséquences néfastes pour l’environnement pénétreront les esprits.

Au départ, le député péquiste de Jonquière, Sylvain Gaudreault, qui est aussi le porte-parole de son parti en matière d’environnement, semblait appuyer l’idée, même s’il y mettait certaines conditions. Il était clair que la construction du gazoduc, d’une usine de liquéfaction et d’un nouveau port méthanier faisait saliver les acteurs économiques et politiques de la région.

M. Gaudreault en est néanmoins arrivé, non sans un certain courage, à la conclusion que le projet devait être rejeté. On lui a reproché de sacrifier les intérêts de sa région à ses valeurs personnelles, mais il n’est pas impossible que l’avenir finisse par lui donner raison et que l’opinion publique dans l’ensemble du Québec fasse reculer M. Legault, si le projet devient le symbole de la lutte contre les changements climatiques.

 
 

Plus on en apprend sur le projet, plus il y a de quoi s’inquiéter. Dans une lettre publiée lundi dans Le Devoir, un groupe de quelque 160 scientifiques réclamait son abandon pur et simple. À l’évidence, il est en flagrante contradiction avec les ambitions affichées par le gouvernement Legault, qui vise d’ici 2030 une baisse de 37,5 % des émissions de GES par rapport à 1990.

De l’extraction du gaz de schiste albertain à sa sortie de l’usine de liquéfaction, les émissions annuelles de GES équivaudraient au total des réductions depuis 1990. Dissocier à des fins d’évaluation les GES émis en amont de ceux qui le seraient sur le territoire québécois relève de la fraude intellectuelle. Et on ne parle pas des quantités de CO2 produites par la combustion du gaz là où il serait exporté.

En 2014, la Cour supérieure avait dû intervenir pour empêcher TransCanada, qui cherchait un emplacement pour installer un port pétrolier, d’effectuer des forages dans une pouponnière de bélugas au large de Cacouna. Si le projet GNL Québec se réalise, le bruit sous-marin des superméthaniers dans le fjord pourrait menacer l’existence même des bélugas du Saint-Laurent.

Devenir la « batterie verte » de l’Amérique du Nord en exportant davantage d’électricité permettrait au Québec de contribuer à la lutte contre les changements climatiques tout en s’enrichissant. On tente maintenant de présenter le projet gazier du Saguenay comme une façon de faciliter la transition vers des énergies propres, mais le résultat n’en serait pas moins une augmentation nette des émissions de GES. À quoi servirait d’aider nos voisins à réduire leurs émissions si c’est pour mieux les augmenter chez nous ?

 
 

M. Legault n’en démord pas : en permettant aux consommateurs européens de remplacer le mazout et le charbon par du gaz, le bilan global des émissions de GES ne pourrait que s’améliorer. Dans leur lettre, les scientifiques soulignent toutefois que le Québec n’aurait aucun contrôle sur son utilisation. Certains acheteurs pourraient très bien opter pour le gaz afin d’éviter d’avoir à se tourner vers des sources d’énergie plus propres, mais plus coûteuses.

Sans surprise, le gouvernement a refusé de débattre de la motion présentée par Manon Massé, qui s’appuyait sur la lettre des scientifiques pour réclamer le rejet du projet, mais le débat ne fait que commencer. L’instigateur du « Pacte pour la transition », Dominic Champagne, a d’ailleurs lancé lundi une consultation publique, dont les conclusions seront présentées au gouvernement d’ici la fin de l’année.

En ce qui concerne le projet GNL Québec, le Pacte prévoit déjà d’« interdire tout nouveau projet de transport et d’exportation du gaz de schiste et de gaz naturel liquéfié à partir du gaz de schiste ».

On peut cependant se demander si, au-delà des discours, le premier ministre prend tout cela réellement au sérieux. À l’issue du récent conseil général de la CAQ, M. Champagne lui a donné sa bénédiction, mais sa politique en matière de changements climatiques semble plutôt s’inspirer de celle des chauffeurs d’autobus : « Avancez en arrière » !

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41 commentaires
  • Jacques Gagnon - Inscrit 4 juin 2019 00 h 28

    Les projets industriels gagnent toujours

    En dépit de tout, on finit toujours par les réaliser ces projets. Qu'ont-ils en commun ? Ils utiiisent les ressources naturelles et l'environnement sans en payer le vrai prix, et sont des projets de construction qui durent des années. En fait, ce projet est tellement gros et complexe que l'on peut douter qu'il sera complété dans 10 ans, et que ces fameuses jobs payantes seront alors en quantité négligeable. L'argent sera dépensé dans la contruction et l'achat de tuyaux. Mano Massé a raison de dire qu'à terme il sera désuet.

    • Jean Jacques Roy - Abonné 4 juin 2019 08 h 30

      Étonnant que François Legault, homme d’affaire « pragmatique », n’arrive pas à comprendre que ce projet est un énorme éléphant blanc!

    • Jacques Gagnon - Inscrit 4 juin 2019 12 h 02

      Comme je le mentionne, et c'était la même chose sous le règne Charest, l'important c'est la construction et les milliards qui y seront consacrés. Il y a des pressions énormes de ce milieu qui comprend une constellation d'entrepreneurs en construction, de firmes d'ingénieurs, d'arpenteurs, de fournisseurs de matériaux. La commission Charbonneau était un écran de fumée devant ce lobby qui a un appétit énorme. L'élection d'un parti favorable à la «bonne dette» des infrastructures nous a coûté plus de 100 milliards. Certes il nous en reste des acquis, mais chèrement payés et aux dépends d'autres secteurs de développement. Ceux qui ont cru que quelques milliers de dollards pouvaient acheter les politiciens se sont gourés lourdement. L'influence a été politique et indirecte.

    • Jean-Henry Noël - Abonné 4 juin 2019 12 h 26

      Un gouvernement est élu. Un gouvernement est censé avoir un projet de société. Gouverner, c'est prévoir. C'est projeter le peuple vers l'avenir sans qu'il le sache, car le peuple a courte vue. Il n'est pas bon de suivre les humeurs sondées. Un bon gouvernement peut se dresser contre les résultats des sondages et proposer plutôt sa vision L'occident tout entier semble ne s'Intéresser qu'à Sainte « Transition énergétique». Cependant, en les pages même du Devoir, on célèbre La Norvège qui, comme je l'ai déjà dit, exploite son pétrole tout en protégeant jalousement son environnement. De plus, refuser d'exploiter une ressource équivaut à se colleter avec le capitalisme, le moteur de nos sociétés.

  • Mario Jodoin - Abonné 4 juin 2019 01 h 14

    En fait, c'est pire!

    «Sans surprise, le gouvernement a refusé de débattre de la motion présentée par Manon Massé, qui s’appuyait sur la lettre des scientifiques pour réclamer le rejet du projet»

    La réaction du premier ministre fut bien pire que cela, il a qualifié Mme Massé de dogmatique, alors qu'elle basait son intervention sur la position de ces scientifiques et que M. Legault se basait sur... rien! Ensuite, on reprochera à la gauche de parler de l'idéologie néolibérale qui, elle, est rien d'autre que dogmatique.

  • Michel Lebel - Abonné 4 juin 2019 06 h 07

    Toute une non-conversion!

    GNL Québec: et vlan pour la conversion à l'environnement de François Legault! Il fallait être bien naïf pour croire à une conversion aussi soudaine. Les deux grandes obsessions du premier ministre: l'économie et les maternelles-quatre ans. Le reste ne compte pas. Ainsi va le Caquistan en 2019.

    • Christian Roy - Abonné 4 juin 2019 18 h 11

      Pas du tout surpris, M. Lebel, de la réponse au dernier de classe en environnement.

      La CAQ est composée de climatosceptiques qui en mènent plus large qu'on pourrait le croire. Le cash se fait maintenant... au détriment des prochaines générations.

      J'ai hâte de voir les mamours que M. Kenny de l'Alberta et M. Legault, du Québec ont en réserve pour l'ensemble du Canada.

      N'oublions pas que le Caquistan est une province d'un merveilleux grand pays qui doit toujours parler des deux côtés de la bouche.

  • Pierre Bertrand - Abonné 4 juin 2019 07 h 09

    Questions ?

    Peut-on me dire quels sont les pourcentages de la contribution du Québec aux GES mondiaux ??? Avec les références svp !

    Merci.

    Pierre Bertrand

    • Jean-Yves Arès - Abonné 4 juin 2019 11 h 31

      Ce n'est pas le Québec comme unité politique qui compte, les unités politiques pouvant être gigantesque aussi bien que microscopique comparer leur volume respectif entres-elles ne fait pas de sens. La référence valable ce sont les émissions moyenne par personne.

      Ce qui compte c'est la consommation d'énergie qu'entraine le style de vie qu'on valorise et que l'on recherche. Entre autre il est illusoire de croire que l'on a juste a changer de technologie pour une plus verte, pour ainsi ne rien changer a notre quotidien.

      Vous voulez des chiffres?
      Attention, les chiffres ont des zones floues, sont imprécis, et bien souvent on a pas le détails de ce qu'ils représentent vraiment. Ainsi quand vous faite une recherche sur Google sur les niveaux de GES des pays le moteur de recherche vous revoies surtout les taux de CO2 émis, qui pourtant n'est qu'un seul des gaz responsable du réchauffement climatique.

      Un groupe de chercheurs ont fait des calculs détaillés qui inclue production, consommation, exportation et importation pour une quarantaine de pays, qui donne un portrait par pays et par personne, sur les GES, l'eau, la sol, et les ressources matérielles. Ce groupe n'a pas fait le bilan du spécifiquement du Québec, et ne personne ne l'a fait avec leurs barèmes. Mais les références de plusieurs pays réputés avoir un bon pointage, comme la Suède, indiquent bien que le Québec aussi est bien au-dessus des moyennes mondiales.
      Spécifiquement pour les GES, ils ont trouver une moyenne globale de 5.7 tonnes de CO2-éq (GES équivalent en CO₂) par personne.

      Fait pas banal, il y a un fort lien entre un Indice de Développement Humain élevé et une grosse empreinte écologique...

      En chiffres, le Canada 3.7 fois les GES de la moyenne mondiale
      Les États-Unis, 4.3
      l'Allemagne, 2.8
      Norvège, 3.1
      Suède, 2.5
      Chine, 1 (dans la moyenne)
      Inde, 0.25 (seulement le quart de la moyenne !)

    • Jean-Yves Arès - Abonné 4 juin 2019 11 h 34

      Suite,

      Captures, dans l'ordre, et source

      http://img110.xooimage.com/files/2/b/9/indice-de-d
      http://img110.xooimage.com/files/c/a/c/canada--tuk
      http://img110.xooimage.com/files/6/e/f/titats-unis
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      http://img110.xooimage.com/files/6/2/b/norv-ge--tu
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      http://img110.xooimage.com/files/2/1/0/chine--tukk
      http://img110.xooimage.com/files/6/7/d/inde--tukke
      http://exiobase.eu/index.php/publications/creea-bo

  • Claude Bariteau - Abonné 4 juin 2019 07 h 14

    Ce n'est pas des projets de la sorte qu'il faut pour le Québec de demain, mais des projets structurants dans les énergies nouvelles. SI M. Legault et son parti ne comprennent pas, en 2022, ils seront dans la rue.