30 ans plus tard

Un peu partout sauf en Chine, où l’événement a été systématiquement effacé de la mémoire collective, on soulignera demain le trentième anniversaire du massacre de la place Tian’anmen. Cette tragédie concluait dans la violence d’État sept semaines révolutionnaires au coeur de la capitale chinoise, durant lesquelles les étudiants avançaient animés d’une conviction naïve et généreuse… selon laquelle la « roue de l’Histoire », alors en marche en Europe et en Russie, devait également transformer le géant communiste asiatique, au nom d’une conception universelle des droits et libertés.

Mais la révolution démocratique, qui à la même époque bouleversait l’Europe de l’Est, s’arrêta aux portes de l’empire du Milieu.

 

Affolé devant la possibilité réelle d’un basculement pluraliste, sur fond de divisions profondes au sommet du pouvoir (y compris, on le sait maintenant, dans l’armée), Deng Xiaoping, successeur de Mao, ordonna l’écrasement sans ménagement du mouvement, sur la mal nommée « Porte de la Paix céleste » (Tian-An-Men en mandarin).

Le plan machiavélique de Deng a combiné la répression et la réaffirmation par tous les moyens de la dictature du parti unique… avec une plus grande libéralisation économique, imposant en quelque sorte aux Chinois de troquer « la liberté contre le pain ».

Il s’agissait, par la censure acharnée et méthodique de la mémoire de Tian’anmen, et par l’avènement de la consommation de masse, d’acheter le conformisme docile et l’amnésie des masses.

Mission accomplie. Dans les décennies suivantes, après la mort de Deng en 1997, ce plan fonctionnera au-delà de toute espérance, amenant la Chine dans la cour des grands.

Depuis l’arrivée de Xi Jinping à la présidence en 2012, ce boom stupéfiant a accouché d’une puissance commerciale et économique… mais également diplomatique et politique. Une puissance qui en impose au monde entier, qui intimide tous azimuts.

La Chine revendique désormais un statut de modèle alternatif à vocation universelle. Elle est devenue — et c’est nouveau — une puissance idéologique qui, distribuant les investissements et rachetant les dettes, inspire respect, autocensure et tremblement à ses « partenaires ».

Les Chinois tiennent leur revanche sur 150 ans d’humiliation : ils ne s’en privent surtout pas.

Un conditionnement efficace de la mémoire historique. Une utilisation systématique des technologies les plus modernes du contrôle social. L’optimisation scientifique de la combinaison « dictature et modernité »…

Voilà l’aboutissement, trente ans plus tard, de la révolte et de l’écrasement de Tian’anmen. Il n’y a rien de plus actuel.

 
 

Pour les vrais amateurs d’anniversaires, le dimanche 4 juin 1989, ce n’est pas uniquement Tian’anmen. Ce jour-là, c’était aussi l’Histoire avec un grand H à Varsovie et à Téhéran, dans un contrepoint absolument extraordinaire…

Ce jour-là, la Pologne vit se dérouler les toutes premières élections libres dans un pays jusque-là dominé par Moscou. Consultation inouïe qui signait l’arrêt de mort du communisme en Europe… confirmé cinq mois plus tard par la chute du mur de Berlin.

C’est à Varsovie que tout a commencé. Mais c’est aussi à Varsovie que, trente ans plus tard, dans un inquiétant « retour à l’envers » de l’Histoire, se joue l’avenir de la démocratie en Europe.

Les deux pays flambeaux de la libération de 1989 — Hongrie et Pologne — sont également, aujourd’hui, les deux pays où les populistes nationalistes autoritaires ont fait leurs meilleurs scores aux élections européennes du 26 mai : 52 % et 45 %, respectivement. À Budapest, le président Viktor Orbán s’affirme comme un grand ami des Chinois…

Et puis, comment oublier l’Iran, au coeur de l’actualité mondiale, aujourd’hui comme hier ? Ce même week-end fatidique, l’ayatollah Khomeini, fondateur de la République islamique, rendait l’âme après dix années au pouvoir. Le 4 juin, sa disparition donna lieu à des scènes de transe collective à Téhéran.

Pour la première fois posée par l’Iran, la question de l’islam politique revenait au premier rang. Avec elle, la question de la réforme — possible ou non — d’un régime hybride, théocratique à prétention démocratique.

Trente ans plus tard, l’islam politique est une question mondiale : entre l’Iran, le terrorisme sunnite, l’« entrisme » démocratique et les symboles religieux dans l’espace public…

Le 4 juin 1989 : un extraordinaire « concentré d’Histoire », dont les échos retentissent au coeur de l’actualité de 2019.

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Ici Radio-Canada.

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6 commentaires
  • Marc Georges Allard - Abonné 3 juin 2019 03 h 52

    De Gorbatchev à Deng Xiaoping

    On reproche évidemment au dirigent Chinois d'avoir écrasé dans le sang la révolte en 1989, assurant la stabilité politique et pavant la voie menant à la prospérité économique pour plus d'un millard d'êtres humains. La même année, Michael Gorbatchev ( un Homme aux grandes qualités humaines ) stoppait les chars Russes qui s'apprêtaient à écraser un Boris Elstine (probablement ivre), livrant son pays à toutes les mafias de la terre. S'en suivirent vingts années de violence et de misère pour le peuple Russe. Le rôle de chef d'état est difficile et parfois même terrible. Marc Allard

  • Denis Paquette - Abonné 3 juin 2019 06 h 29

    le monde fait de puissants et d'obéissants est ce ainsi qu'est fait notre monde que nous voulons qu'il soit fait

    que penser des politiques chinoises faitent de silences et d'authorité , serait il normal que le monde soit fait de puissants et de faibles et d'obéissants que pensons nous de cette authorité, est elle celle que nous voulons

  • Michel Lebel - Abonné 3 juin 2019 06 h 53

    Un prix souvent lourd à payer


    Oui! Le monde de 2019 n'est pas bien joli! Aucun leader n'est inspirant, sauf Merkel et Macron, et encore là, ces deux derniers ont perdu beaucoup de plumes! Le 75è anniversaire du débarquement en Normandie doit nous rappeler que la démocratie et la liberté ne vont pas de soi et qu'elles requièrent toujours un prix, souvent hélas très lourd. Mais la liberté, selon moi, finit toujours par avoir le dessus; car je crois que celle-ci fait partie de la nature de l'Homme. La route peut être bien longue pour arriver au but. Mais la soif de liberté ne se tarit jamais.

    Michel Lebel

  • Jean Lacoursière - Abonné 3 juin 2019 08 h 05

    Et l'humiliation continue... à Québec

    Le Port de Québec a annoncé la semaine dernière une entente pour que leur agrandissement Beauport 2020 (rebaptisé Laurentia), consistant en 17,5 hectares de remblaiement à même le fleuve au centre-ville de Québec, soit exploité sous la forme d'un terminal de conteneurs par une entreprise chinoise :

    https://hutchisonports.com/en/about-us/company-profile/

    https://m1.ckh.com.hk/en/global/home.php

    Çà, c'est seulement si le Port réussi le test en cours posé par l'Agence canadienne d'évaluation environnementale :

    https://www.ceaa-acee.gc.ca/050/evaluations/proj/80107?culture=fr-CA

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 3 juin 2019 09 h 49

    En cette veille du 4 juin

    M. François Brousseau s'est surpassé.