Le placard

Au fond de la Beauce, près de la forêt du Maine, on trouve le village de Saint-Gédéon. C’est là que, dans une maison de planches, par un jour d’hiver de 1895, est née Ludivine Lachance. L’existence des Lachance, peut-on lire dans sa biographie, ressemblait à celle des habitants de certaines régions perdues des États-Unis, notamment dans les montagnes du Kentucky. « Là vivent des Américains de vieille souche, se mariant seulement entre eux, murés depuis des générations dans leurs étroites vallées, loin de toute civilisation, privés d’écoles, ayant pour gîtes de misérables cabanes et pour tout patrimoine quelques arpents de terre peu propre à la culture. »

Une méningite, alors qu’elle n’a pas trois ans, fait perdre à Ludivine la vue et l’ouïe. Incapable d’entendre l’écho de sa propre voix, elle devient complètement muette. Laissée à ses infirmités, faute de moyens, la petite représente bientôt un danger pour elle-même et une nuisance pour ceux qui l’entourent. Trop occupée à tirer de la terre de quoi vivre, sa famille ne peut s’occuper de la petite. On jugea bon, très vite, de l’enfermer dans un placard de la cuisine.

Durant toutes les années où elle survécut dans ce réduit, on lui jeta sa pitance, dans l’intervalle de l’une ou l’autre de ses colères gutturales. À cause de ce régime d’exclusion, le tonus de ses muscles finit par s’atrophier. Elle eut bientôt du mal à se tenir debout, à marcher, à s’asseoir. À 16 ans, à force de subir ces contraintes, son corps était en loque. Quelle mauvaise blague que de s’appeler Lachance quand on se retrouve dans pareille condition.

L’enfant finira, in extremis, par être soustraite à sa famille pour se voir emmener à Montréal, dans une institution spécialisée. Là, les soeurs de la Providence font face à une jeune fille qui crie, griffe, hurle. On la décrit comme un petit animal. Mais en quelques mois seulement, elle finit par apprendre à communiquer, à réfléchir, à considérer des abstractions, peu de temps avant de mourir, emportée en 1918 non plus par les conséquences de l’ignorance, mais par cette autre faucheuse des milieux pauvres qu’était alors la tuberculose.

Un siècle plus tard, on trouve à Montréal, contre toute attente, des enfants autistes confinés à leur tour à un placard, en raison d’un manque de locaux dans les écoles censées les aider. Comment en est-on revenus là ? Année après année, la situation s’est dégradée, explique la direction d’une de ces écoles spécialisées. De la valse d’une fausse solution à une autre, l’école publique s’est appauvrie, sans qu’on remette en question le sérieux des discours de politiciens sur la promotion sociale promise par la fréquentation de l’école publique, alors que le propre milieu des enfants des gens favorisés, celui d’ordinaire de l’école privée, démontre le contraire.

Faute d’espace, plusieurs écoles publiques ont fait disparaître les classes de musique et d’arts plastiques. Des bureaux d’enseignants sont relégués à leur tour dans d’étroits cagibis, toujours chargés néanmoins de stimuler les enfants par leur enseignement.

Malgré les évidences de ce qu’induit pareille pauvreté sur la société, il se trouve toujours des gueulards — souvent d’ailleurs les purs produits de l’esprit qui prévaut à ce trop peu d’éducation — pour affirmer que les professeurs se plaignent pour rien et que tout, malgré tout, va plutôt bien. On en est arrivés, dans l’horizon de la courte vue, à concevoir que les écoles n’étaient vouées qu’à dresser la future main-d’oeuvre à ne pas vouloir aller plus loin que le bout d’une laisse. Si bien qu’on rencontre souvent un refus obstiné des investissements nécessaires à l’éducation de la part de ceux qui constituent précisément le coeur du groupe qui devrait se mobiliser et agir pour conduire à réformer leur propre condition.

Dans cette logique, le premier ministre Couillard, en confondant sans cesse excellence et performance, fut un des pires modèles, lui qui affirmait, à l’occasion d’un débat télévisé, qu’on devait veiller à apprendre l’anglais au cas où, à l’usine, un patron étranger viendrait nous interroger ! En toute logique, devant les conséquences de ces vues étroites qui limitent la définition de l’Être à son Avoir, le même homme savait se faire rassurant. Après tout, disait l’ancien premier ministre, il est possible de parvenir à se nourrir avec une épicerie de seulement 75 $ par semaine…

Or il ne suffit pas de proposer de changer pareilles mentalités de colonisés pour que la situation qui prédispose de longue date à l’oppression en matière d’éducation soit durablement changée. Le placard dans lequel croupit ce système, il faudrait voir à le défoncer au-delà du cadre du ministère de l’Éducation.

Je m’explique, faute d’espace ici, à l’aide d’un exemple. En France, comme chaque année, la radio publique se voue, en cette fin de printemps, à aider les étudiants à préparer leurs examens par une programmation reconfigurée au nom d’une volonté de faire progresser l’éducation nationale. Certes, cette initiative ne suffit pas en elle-même à réduire les inégalités en matière d’accès à l’éducation. Mais au moins permet-elle aux auditeurs, jeunes et vieux, de communier ensemble à l’importance de l’éducation. Il y a bien quelque chose d’enthousiasmant à voir ainsi les ondes publiques se trouver mobilisées au nom de l’éducation de toute une population. Après tout, des conseils sur l’art d’étudier ceci ou cela, du type de ceux que prodiguent de trop rares Normand Baillargeon, ne seraient-ils pas plus utiles chez nous qu’une multiplication d’émissions de marmitons ?

Il n’est question, sans arrêt, que des seuls bienfaits de la maternelle pour les enfants de quatre ans. Pourquoi ai-je l’impression que, depuis trop longtemps, l’éducation chez nous reste confinée à pareil placard de la pensée ?

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21 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 3 juin 2019 02 h 50

    Une société juste et équitable veille à ses citoyens les plus vulnérables.

    Vous avez raison, monsieur Nadeau. Au lieu d'investir dans l'éducation de nos enfants, les plus grands enrichissements d'une société, l'on déverse nos fonds sur les subventions aux entreprises privées, en cadeaux fiscaux éternels aux riches qui ne payent même pas leur juste part d'impôt.
    Notre largesse en matière fiscale aux biens nantis prive les coffres de l'état de fonds nécessaires pour subvenir aux services de base aux citoyens tels que l'éducation et la santé. Quelle honte !

    • Pierre Fortin - Abonné 3 juin 2019 12 h 52

      Je suis bien d'accord avec vous Madame Alexan en ce qui concerne l'investissement dans l'éducation, mais il est illusoire d'espérer qu'il suffise de gonfler le budget pour que les problèmes se règlent d'eux-mêmes. Le système scolaire, tel qu'il s'est transformé sous la réforme des années 2000, a imposé une lourdeur administrative qui l'a peu à peu sclérosé et a fait de nos enseignants de simples exécutants plutôt que de préserver leur véritable rôle d'éducateurs sur lequel l'école s'est toujours fondée.

      Les grandes administrations publiques ont cet immense défaut de ne jamais reconnaître leurs erreurs, de faire table rase de tout ce qui est valable lorsqu'une nouvelle façon de faire est proposée et surtout, de diluer les responsabilités au point où plus personne n'est responsable de rien. Pourquoi les directions d'établissements et de commissions scolaires exigent-elles une fidélité absolue de leurs employés – qu'on appelle ailleurs Omertà – si ce n'est pour camoufler les bévues et les incompétences ?

      On se souvient de cette fouille à nu d'une enfant de 15 ans en 2015, affaire qui s'est conclue par une entente hors cour, avec clause de confidentialité, pour ne pas avoir à justifier ses actes mais sauvegarder sa réputation et son image. Est-ce ainsi qu'on cultive la confiance du public envers une institution à laquelle il confie ses enfants ?

      Il n'y a plus de culture d'entreprise dans ce système figé qui devrait être en constante évolution, capable d'auto-critique, de s'auto-évaluer et de profiter de ses erreurs pour ne pas les répéter.

      Le monde de l'éducation a toujours reposé sur ses enseignants, or voilà qu'il ne sait plus s'adapter et attend la prochaine mesure administrative salvatrice qui fera rêver peut-être, mais ne pourra qu'alourdir un peu plus le système. On souhaite plus de spécialistes comme solution magique en transférant le problème sur le dos des élèves sans savoir si ce n'est pas l'école elle-même qui en fait des inadaptés.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 3 juin 2019 14 h 51

      « l’école publique s’est appauvrie, sans qu’on remette en question le sérieux des discours de politiciens sur la promotion sociale promise par la fréquentation de l’école publique, alors que le propre milieu des enfants des gens favorisés, celui d’ordinaire de l’école privée, démontre le contraire. » Et voilà! Un cercle vicieux!

      Dans ma région, une école privée vient de compléter une campagne de souscription de 1,2 $ pour améliorer son sort.

      A Québec et Montréal, 40% des étudiants sont au privé. Imaginez, en plus que, à Montréal bon nombre d’écoles sont situées en milieu défavorisé; ajoutez à cela bon nombre d’étudiants immigrés ne parlant pas ou parlant peu le français.

      Dans ma région, 22% des étudiants sont au privé : en région, c’est beaucoup. Pendant ce temps-là, des écoles publiques se classent dans les toutes dernières au classement de l’Institut Fraser, publié chaque automne, suite aux examens du Ministère.Pendant que les écoles privées trônent dans les meilleures. Pendant que dans bon nombre d'écoles publiques, les classes comptent beaucoup d'élèves en retard et beaucoup d'élèves avec difficultés d'adaptation ou d'apprentissage.

  • Denis Paquette - Abonné 3 juin 2019 05 h 44

    faire de l'écolle un pis aller n'est il pas la pire des choses

    je serais porter a le croire tellement tout semble improvisé

  • Hélène Gervais - Abonnée 3 juin 2019 05 h 55

    L'école publique ...

    surtout à Montréal où il y a surpopulation, est pour les pauvres. Les gens qui ont moindrement les moyens, ou parfois se saignent à blanc, envoient leurs enfants au privé. D'autant que ces dernières sont subventionnées. Pas parce que les professeurs sont meilleurs au privé qu'au public, mais parce que les activités continuent à exister, que les classes sont plus petites, que l'encadrement est plus sévère.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 3 juin 2019 14 h 57

      SURTOUT parce que les écoles privéed, sauf exceptions, prennent LES MEILLEURS

  • Jean Lacoursière - Abonné 3 juin 2019 06 h 32

    Cette chronique fait mal

    Quelle incurie que nous ne soyons même pas capables de fournir des lieux décents pour l'instruction des enfants.

    Fait mal aussi le paragraphe rappelant Couillard et l'anglais-au-cas-où-que-le-patron, l'épicerie pour quatre à 75 $/semaine. Quel triste sire !

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 3 juin 2019 18 h 13

      Vos deux paragraphes,frappent dans le mil,le ministre meme bien intentionné,n'a que les maternelles 4 ans.
      comme idée fixe alors que les CPI (Honnis parce que issus du PQ de tous les autres partis,je me souvienrai
      toujours de la vice-premiere ministre favorisant les garderies privés : vive le commerce et rien d'autre que
      le profit) font un travail exemplaire que tous nous envie. À cause des paroles de la vice-premier je ne voterai
      jamais pour la CAQ dont le chef est devenu ou rendu fédéraliste qui ont réussi tout de meme à déloger ce régime
      libéral misérable avec le sucesseur du contreversé J.Charest le tres ......ble Couillard et la plupart de ses amis.
      Je relis le 2 ieme paragraphe alors là c'est la cible totale qui traversé.

  • Bernard Gélinas - Abonné 3 juin 2019 09 h 10

    Bernard Gélinas abonné

    Excellent article sur la pauvreté de nos écoles, victimes de la récente ére d'austérité libérale et de la détresse qui s'en suit pour nos enfants, privés de l'accès à des services essentiels décents en éducation.