Des répliques pour la cause animale

L’émission Répliques, diffusée sur France Culture depuis 1985, est toujours un stimulant rendez-vous intellectuel. Brillamment animée par le philosophe Alain Finkielkraut, l’émission, comme son nom l’indique, favorise les débats les plus vifs en invitant des penseurs convaincus et éloquents. Plusieurs excellents livres — sur l’école, sur la littérature, sur la Shoah — ont été tirés de ces discussions relevées.

Le plus récent s’intitule Des animaux et des hommes (Stock-France Culture, 2018, 306 pages) et regroupe des échanges sur la cause animale. Paru il y a presque un an en France, il vient tout juste d’arriver au Québec. L’attente valait la peine puisque la réflexion, dans ces pages, vole haut.

Tous les intervenants réunis dans ce livre aiment les animaux, sans pour autant s’entendre sur la meilleure manière d’incarner cet amour. Le romancier Jean-Baptiste Del Amo et la philosophe Corine Pelluchon appartiennent au camp des animalistes qui veulent en finir avec l’élevage. Le vétérinaire Yann Sergent et l’anthropologue Jean-Pierre Digard s’opposent à ce point de vue.

Auteur de L’animalisme est un anti-humanisme (CNRS, 2018), Digard affirme que « ce lien, vieux de dix millénaires, entre l’homme et les animaux, domestiques notamment, a été l’une des conditions du processus de l’hominisation, et il est très précieux, porteur et créateur de richesses intellectuelles et cognitives ». La sociologue Jocelyne Porcher conteste, elle aussi, l’idée que la domestication serait synonyme d’exploitation. « La domestication, dit-elle, ne s’est pas faite sans les animaux. Toutes les espèces n’ont pas été domestiquées, et celles qui sont domestiques sont des proies, à l’exception du chien. Elles ont intérêt à vivre avec des humains. »

Le philosophe et les vaches

Animateur très engagé dans les débats — c’est d’ailleurs une des forces de cette émission —, Finkielkraut expose lui aussi son point de vue. Il se réjouit de l’« élargissement de la sensibilité » qui nous rend capables de nous soucier du sort des animaux. Il évoque le « chagrin » des vaches enfermées et la joie de celles qui dansent en sortant de l’étable au printemps. « On n’a pas deux coeurs, l’un pour l’homme, l’autre pour l’animal, note-t-il en citant Lamartine. On a du coeur ou on n’en a pas. » Ailleurs, il cite Leconte de Lisle évoquant « le songe intérieur » des boeufs. Dans Répliques, la culture — littérature, cinéma, arts visuels — est toujours au coeur de la réflexion.

Or, c’est précisément parce qu’il aime les animaux que Finkielkraut rejette les thèses des animalistes radicaux, qui, dit-il, n’aiment ni les animaux ni les paysans. « Ils veulent un monde absolument propre, affirme le philosophe, une humanité qui ne serait plus carnivore, qui ne consommerait plus de lait, et d’où les animaux qui nous ont accompagnés pendant des millénaires auraient complètement disparu. Je ne m’y résigne pas, pour des raisons éthiques, et politiques aussi — parce que politiser la condition animale, c’est aménager notre rapport avec les animaux, et non pas les faire disparaître. »

La domestication, quand elle permet à l’animal d’avoir accès à ce qui lui appartient — le sol, l’herbe, le soleil et la pluie, le chant des oiseaux, le vent, la neige, tout un monde de sensations et d’expériences qui font qu’un individu existe —, c’est tout autre chose que l’enfermement dans des fermes qui sont en fait des usines. Qu’il s’agisse des grandes porcheries ou des fermes de mille vaches.

La fin de tout élevage, prônée par la mouvance végane, aurait en effet pour conséquence l’extinction des animaux de ferme — vaches et cochons, notamment —, rendus inutiles par une telle mutation. Cette inquiétude revient sans cesse dans les interventions de Finkielkraut, qui déplore « une empathie abstraite de la part des citadins, envers des animaux qu’ils n’ont jamais vu grandir, dont la mise à mort leur fait horreur, et qui ont tendance à tirer un trait, étant donné le monde dans lequel ils vivent, sur dix mille ans d’histoire partagée avec les animaux, c’est-à-dire une part essentielle de notre humanité ».

Horrifié, comme tous ceux qui ont pris la peine d’y réfléchir, par la souffrance infligée aux animaux dans l’élevage industriel, le philosophe, comme la plupart de ses invités, plaide pour un retour à l’élevage fermier ou paysan, dans lequel l’humain entretient une vraie relation avec l’animal. Il en va, d’ailleurs, dans cette affaire, du sort des humains qui travaillent avec les animaux puisque, comme l’explique Jocelyne Porcher, « la condition animale et la condition humaine sont liées dans les systèmes de production industriels et non industriels ». Un système dans lequel les animaux sont maltraités entraîne une souffrance morale chez les travailleurs.

Contre l’antispécisme

Aimer les animaux, pour Finkielkraut, ne signifie pas se confondre avec eux et les mettre sur le même plan que les humains. Le philosophe rejette donc l’antispécisme, « car c’est précisément en raison de ce qui distingue les hommes des autres espèces que l’on peut exiger d’eux qu’ils se préoccupent du sort de celles-ci ».

Le pape François, dans Loué sois-tu (Médiaspaul, 2015), va dans le même sens, en affirmant que tous les êtres de l’univers forment « une sorte de famille universelle », tout en précisant que « cela ne signifie pas que tous les êtres vivants sont égaux ni ne retire à l’humain sa valeur particulière, qui entraîne en même temps une terrible responsabilité ».

Il est dommage que ce point de vue chrétien soit absent des pages de Des animaux et des hommes. On accuse souvent le christianisme de bien des torts en la matière, en citant le passage de la Genèse invitant l’homme à « dominer » la terre. « Ce n’est pas une interprétation correcte de la Bible, comme la comprend l’Église », précise François dans Loué sois-tu.

Entre le purisme végane et l’indifférence au sort des bêtes qui accompagnent l’humain depuis des millénaires, la voie à suivre se trouve peut-être, disent Finkielkraut et plusieurs de ses invités, dans un retour à un élevage fermier et bio, respectueux de l’humanité de l’homme et de l’animalité des bêtes. Ainsi, on mangera moins de viande, mais il y aura encore, dans nos champs, des animaux auxquels on pourra dire merci.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

2 commentaires
  • Raymond Labelle - Abonné 3 juin 2019 17 h 03

    Si l'animal devient un sujet de droit...

    ...un chat pourrait-il être accusé au criminel du meurtre d'un écureuil?

  • Yves Corbeil - Inscrit 3 juin 2019 19 h 51

    Aimer les animaux

    Et si on commencait par aimer les humains, vraiment aimer les humains..