Être français

Qu’est-ce qu’être français ? La question m’avait toujours paru malsaine et manipulatrice, surtout sortie de la bouche de Nicolas Sarkozy lorsqu’il cherchait à voler des voix anti-immigrants au Front national. D’après mon expérience, les déclarations sur une prétendue identité nationale se présentent pour la plupart dans un contexte de rancune et de peur ; il convient aux politiciens d’en parler juste au moment où les citoyens se sentent le plus vulnérables, soit pour des menaces perçues à l’intérieur du pays (en 2007, trop de Maghrébins et d’Africains noirs), soit pour une vraie menace (en 1940, des soldats allemands partout dans la rue, réquisitionnant des maisons privées). Le maréchal Pétain, partisan d’une identité nationale très particulière, s’occupait beaucoup, selon les termes de Xavier Vallat (commissaire aux questions juives à Vichy), de « défendre l’organisme français du microbe qui le conduisait à une anémie mortelle », le microbe étant incarné par les juifs, les communistes, et les francs-maçons plutôt que par la Wehrmacht.

Toutefois, la question me poursuit et, d’une certaine manière, me dérange encore. Le mois dernier, j’ai eu l’honneur d’être décoré par le gouvernement français pour mes « créations dans le domaine littéraire ». Me voilà donc de nouveau confronté à ma double identité et nationalité. Issu d’un père américain et d’une mère française, j’avais toute ma vie penché — du moins, c’est ce que j’imaginais — vers mon côté américain. Puisque j’avais grandi dans le système scolaire des États-Unis, il était bien plus facile pour moi de me sentir « anglo » que de fouiller dans mon côté français.

Mais au moment où Bénédicte de Montlaur, la conseillère culturelle de l’ambassade française, m’a épinglé la médaille, j’ai bien été obligé de reconnaître des faits évidents sur la différence entre mes deux berceaux culturels, et leur importance relative. En fait, c’est l’argent légué à ma mère par le Code Napoléon, interdisant aux parents de déshériter leurs enfants, qui a payé mon éducation dans une école privée, excellente éducation, surtout en littérature. J’ai tout lieu de croire, hélas, que mon grand-père français aurait voulu suivre l’exemple de mon grand-père américain, qui a déshérité mon père à 100 % en accord avec les lois américaines. Voilà déjà une partie de la psychographie française qui la distingue de celle de mon pays paternel — la priorité donnée à la famille au-dessus de la « liberté » de l’argent et de son titulaire.

Une autre différence entre les deux cultures : mon grand-père Amédée L’Etendart, propriétaire d’une usine de placage dans la banlieue de Paris, n’était pas d’un esprit littéraire. Ses goûts en drame, raconte ma mère, favorisaient le sentimentalisme; la représentation sur scène de L’Arlésienne le faisait pleurer. Néanmoins, en contraste avec mon grand-père MacArthur — chez qui je n’ai jamais vraiment remarqué de livres —, Amédée L’Etendart possédait une bonne bibliothèque. Un bon bourgeois devait se montrer éduqué.

Par conséquent, sa fille aînée, Christiane, privée par les Allemands d’une éducation secondaire, a pu continuer sa lecture des classiques français de Hugo et Dumas aux romans contemporains de Mauriac, d’Aragon et de Colette (avec l’invasion des unités Panzer, mon grand-père avait déménagé la famille, et les livres, de La Varenne à leur maison de campagne près de Romorantin). Peu après leur arrivée en Sologne, les militaires allemands ont frappé à la porte pour réquisitionner la maison, allant jusqu’à choisir leurs chambres à coucher. Heureusement, ils ne sont pas revenus — ils devaient se trouver trop éloignés de la ville —, mais cela a probablement contribué à la décision de ma grand-mère de garder ses deux filles près d’elle.

Devenue autodidacte et bilingue, ma mère n’a pas laissé tomber son engagement pour les lettres françaises ni perdu son habitude d’enfance de passer des heures avec de gros livres épais. Je me souviens comme si c’était hier, dans la banlieue nord de Chicago où nous vivions, de ma mère allongée sur son lit, le visage plongé dans des ouvrages de Marguerite Duras, Jean Giono, Françoise Giroud, Albert Camus, ou, en anglais, dans la mythologie grecque d’Edith Hamilton. Quand elle a réalisé que j’aimais lire, elle m’a gavé d’histoires et d’écrits français — tout Tintin, bien sûr, mais à l’âge de 13 ans le livre qui a changé ma vie a été Le comte de Monte-Cristo, en Classiques Garnier.

Quelque part, j’ai compris qu’être français, c’était être lettré — tout simplement être dévoué à la lecture sérieuse tout comme joyeuse. Et si ma mère m’a fait immatriculer au consulat de France à New York après ma naissance plutôt qu’à l’Église catholique, c’était en partie parce que, pour elle, la citoyenneté française comptait plus que toute autre affiliation — même un dévouement à Dieu. C’est un peu pour ça qu’à la suite de l’incendie de Notre-Dame, j’ai commencé à lui lire Notre-Dame de Paris, de Victor Hugo, à voix haute. À 94 ans, presque aveugle, elle m’a souri et m’a dit, « je le connais par cœur ». Le texte, et non pas l’édifice religieux.

John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient le premier lundi de chaque mois.

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19 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 3 juin 2019 03 h 03

    Romorantin! Romorantin-Lanthenay aujourd'hui. Mais bon! c'est un détail.

    «Être «Français»!? ?! (!) Mes yeux «turquin» perlent. Mes mirettes céruléennes éclusent et crevassent mes joues. D'aucuns disent que le 3 fait le mois! Vous faites mes dernières années. Merci! Jack.

    JHS Baril

  • Serge Pelletier - Abonné 3 juin 2019 03 h 32

    Oui Monsieur.

    Que c'est beau, que c'est bien, que c'est magnifique.
    Ça c'est une maman très intelligente

    "Quelque part, j’ai compris qu’être français, c’était être lettré — tout simplement être dévoué à la lecture sérieuse tout comme joyeuse. Et si ma mère m’a fait immatriculer au consulat de France à New York après ma naissance plutôt qu’à l’Église catholique, c’était en partie parce que, pour elle, la citoyenneté française comptait plus que toute autre affiliation — même un dévouement à Dieu. C’est un peu pour ça qu’à la suite de l’incendie de Notre-Dame, j’ai commencé à lui lire Notre-Dame de Paris, de Victor Hugo, à voix haute. À 94 ans, presque aveugle, elle m’a souri et m’a dit, « je le connais par coeur ». Le texte, et non pas l’édifice religieux."

    Maintenant, changer le mot "Français", pour le mot "Québécois"...

  • Jacques Dupé - Inscrit 3 juin 2019 03 h 51

    Bel article

    Belle définition, qui pourrait s’appliquer aux francophones du monde entier....

    • Gilles Théberge - Abonné 3 juin 2019 11 h 38

      Aux francophones. À tous les francophones. D'accord.

      Mais aux Francophones « milléniaux » qui ne jurent qu'à l'anglais, ou au franglais. Et qui n'ont pas fait cette réflexion élémentaire que ce qui définit le français c'est d'abord la culture, ça c'est moins sûr...!

  • Denis Paquette - Abonné 3 juin 2019 05 h 49

    notre langue serait-elle devenue un lieu de chantage face aux ambitions des américains,

    malheureusement vous semblez avoir tout a fait raison

  • Jean Lacoursière - Abonné 3 juin 2019 06 h 45

    Magnifique chronique !

    La mère du chroniqueur aimait lire. Elle aime aussi beaucoup son pays d'origine.