L’échec allemand

Il est de bon ton de se féliciter de la victoire des verts aux élections qui se sont déroulées dimanche dernier en Europe. Les écologistes ont en effet créé la surprise dans ce scrutin qui a, par ailleurs, surtout confirmé la montée des partis que l’on nomme tour à tour « populistes », d’« extrême droite » ou « eurosceptiques ». La confusion des mots ne trompe pas. Devant la difficulté à appréhender cette colère sourde qui monte dans presque tous les pays européens, la plupart des commentateurs se sont raccrochés à la « victoire » des verts, certes plus facile à analyser et combien plus rassurante.

S’il est pour le moins exagéré de parler d’une « vague verte sur l’Europe » comme le fait le quotidien Le Monde, notons que les écologistes ont créé une véritable surprise en Allemagne. Avec 20,5 % des voix, ils se posent en alternative à un parti social-démocrate (SPD) depuis longtemps en déclin et largement démonétisé à cause de son alliance avec la CDU d’Angela Merkel. En France, où la désintégration des partis de gauche a aussi joué un rôle majeur, la poussée est moins forte (13 %), mais significative.

Encore faudrait-il savoir de quelle écologie ces partis sont porteurs. Car, pas plus en environnement qu’ailleurs, il ne suffit de prêcher le bien pour le voir triompher. La question est d’autant plus d’actualité que la majorité verte qui siégera bientôt à Strasbourg vient d’un pays qui est loin de prêcher par l’exemple. En Allemagne, l’écologisme béat n’est plus de mise depuis que l’hebdomadaire Der Spiegel a révélé plus tôt ce mois-ci que la première puissance économique européenne était en train de rater son virage énergétique (Energiewende) engagé depuis les années 2000.

L’an dernier, l’Allemagne avait dû admettre qu’elle n’atteindrait pas les objectifs de réduction de gaz à effet de serre (GES) qu’elle s’était elle-même fixés. Voilà que, selon le Spiegel, « tout le projet est en train de dérailler ». Or, l’Allemagne a investi plus de 30 milliards d’euros par an dans ce virage qui pourrait avoir coûté plus de 500 milliards en 2025. Le pays a beau s’être couvert d’éoliennes et de panneaux solaires, ses émissions de GES sont au même niveau qu’en 2009. Les 160 milliards investis depuis cinq ans n’ont pratiquement pas produit de résultats, a fait remarquer le vérificateur général, Kay Scheller. Les causes de cet échec vont du manque de lignes de transport d’électricité du nord au sud à l’absence d’un ministère de… l’Énergie ! Mais, parmi elles, on trouve surtout l’erreur qu’a représentée la décision prise il y a huit ans de sortir du nucléaire. Une source d’énergie qui n’émet pourtant pas une once de CO2.

La décision fut prise sous la pression médiatique. Quelques jours seulement après la catastrophe de Fukushima, Angela Merkel prit tout le monde par surprise en annonçant la nouvelle. Un peu comme en 2015 quand, à nouveau sous le coup de l’émotion suscitée par la photo du petit Aylan mort sur une plage turque, elle ouvrit la porte à un million de migrants. Une décision dont l’Europe ne s’est toujours pas remise.


 
 

Cherchez l’erreur : si tout se déroule comme prévu, le pays fermera sa dernière centrale nucléaire dans quatre ans alors même qu’il prévoit de continuer à brûler du charbon pendant encore… 20 ans ! « L’Allemagne a utilisé une stratégie qui a échoué de manière catastrophique », affirme l’ingénieur Staffan Qvist (A Bright Future). Au contraire, la Suède a réduit de manière radicale ses émissions de CO2 en conservant son parc nucléaire. Et cela sans diminuer sa consommation d’électricité qui est une des plus élevées au monde. C’est aussi ce que fait la France de manière un peu honteuse et sans oser le dire. Pour Staffan Qvist comme pour nombre d’écologistes pragmatiques, jamais la Chine ne pourra réduire ses émissions sans un investissement massif dans le nucléaire. Sans lui, il sera impossible de respecter les échéances définies par les experts.

C’est aussi l’opinion de l’Agence internationale de l’énergie qui publiait cette semaine un rapport qui jugeait la stratégie allemande dangereuse. Si l’on veut vraiment donner la priorité à la réduction du CO2, il faut sortir de la guerre de religion sur le nucléaire, dit l’agence de l’OCDE. « Si on veut être sérieux avec le climat, il faut se débarrasser des idéologies […] pour examiner les moyens les plus économiques pour arriver à zéro émission de carbone », disait aussi Staffan Qvist dans une entrevue au magazine Le Point.

Sortir l’écologie de l’idéologie ; la leçon devrait prévaloir bien au-delà de l’Allemagne. Force est de constater que c’est parfois l’incohérence, l’extrémisme sinon le millénarisme de certains écologistes radicaux qui alimente le climatoscepticisme. Comme si certains ne voyaient dans la crise climatique qu’« une occasion historique » pour « tout changer » et renverser le capitalisme, comme le dit d’ailleurs sans détour la militante d’extrême gauche Naomi Klein (Tout peut changer, Babel). Ce ne serait pas la première fois que la promesse du grand soir instrumentalise des combats pourtant essentiels.

Heureusement, certains prennent au sérieux les avertissements des climatologues. Et ce ne sont pas toujours ceux que l’on croit et qui font le plus de bruit.

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28 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 31 mai 2019 07 h 44

    Une autre chronique on ne peut plus pertinente

    Bravo !

  • Samuel Prévert - Inscrit 31 mai 2019 07 h 47

    Gouverner vert ?

    Au-delà de leur conscience verte, ces partis sont-ils aptent à gouverner?

  • Serge Grenier - Abonné 31 mai 2019 08 h 00

    Le nucléaire aussi est une idéologie

    Le démantèlement des centrales nucléaires va nous coûter bien plus cher que ce qu'elles auront rapporté pendant leur durée de vie utile. Et leurs déchets continueront de faire du trouble des centaines de milliers d'années après que le CO2 ne sera plus qu'un souvenir. Il faut vraiment avoir une vision à très court terme pour considérer le nucléaire comme une alternative viable à mon avis.

    • Cyril Dionne - Abonné 31 mai 2019 11 h 15

      100% d'accord avec vous M. Grenier. Le nucléaire aussi est une idéologie trompeuse et dispendieuse. Et j'ai travaillé dans le plus grand centre nucléaire de l'Ontario avec ses huit réacteurs nucléaires.

    • Serge Lamarche - Abonné 31 mai 2019 13 h 03

      Pas d'accord. Le nucléaire est une solution. Le problème vient de mauvaises conceptions des centrales au départ. Il y a plein de solutions pour les déchets. Ce qui déroute est la durée de vie de ces déchets, ce qui rend les solutions permanentes effrayantes.

    • Cyril Dionne - Abonné 31 mai 2019 17 h 11

      Ah! oui M. Lamarche. Il y a plein de solutions pour les déchets. Vous ne vivez pas sur la même planète que nous. Pardieu, il y a un air de Québec solidaire dans vos solutions simplistes.

      Vous connaissez le dépotoir nucléaire dans les montagnes du Yucca aux États-Unis? Évidemment que non. Celui-ci avait été construit à coût de milliards dans le désert du Nevada puisqu’on voulait avoir l’endroit le plus sec de la planète parce l’humidité est le pire ennemi de l’entreposage des déchets nucléaires hautement radioactifs. Aussitôt construit, les scientifiques se sont aperçus que même l’endroit le plus sec de la planète contient de l’humidité et donc, ils viennent de fermer ce site en mai 2019 qui n’est pas propice à l’entreposage.

      Alors, si vous avez des solutions, beaucoup de gens seraient curieux de les entendre. Ici, on ne peut pas pelleter des nuages. C'est trop dangereux.

  • François Beaulé - Abonné 31 mai 2019 08 h 01

    La crainte du nucléaire n'a rien à voir avec l'idéologie

    Les dangers du nucléaire sont bien réels. Les catastrophe de Tchernobyl et de Fukushima ne sont pas des imaginations, le grave accident de Three Mile Island est véritablement survenu. Aucune centrale nucléaire n'a été construite aux États-Unis depuis cet accident. Les émissions de GES de ce pays sont beaucoup plus fortes que celles de l'Allemagne. M. Rioux essayerait-il de prétendre que ce sont des extrémistes gaucho-écolos qui dirigent les États-Unis ? Il existe aussi des risques et des coûts à très long terme (de quelques centaines à des millions d'années) causés par les déchets nucléaires.

    Par contre, la croyance dans le capitalisme et le libéralisme qui formeraient un tandem salvateur est idéologique. Croire dans la possibilité d'une croissance économique sans limites est aussi absurde qu'idéologique. C'est cette idéologie de la croissance infinie qui mène au désastre environnemental.

    • Cyril Dionne - Abonné 31 mai 2019 11 h 22

      Si aucune centrale nucléaire n'a été construite aux États-Unis depuis cet accident, c'est qu'elles ne sont pas rentables à moins d'être subventionnées « au coton ». Les Américains ne sont pas très friands de subventionner l’industrie privée.

    • Serge Lamarche - Abonné 31 mai 2019 13 h 05

      Il existe de meilleurs concepts de centrales nucléairesque celles qui ont flanchées.

    • Cyril Dionne - Abonné 31 mai 2019 17 h 00

      Ah! oui M. Lamarche. Cela paraît que vous n'avez jamais travaillé dans une centrale nucléaire. Ils nous ont dit la même chose et celles en Ontario étaient la crème de la crème. Si au moins vous saviez de quoi vous parlez. Est-ce que vous saviez par exemple que plus de 80% de l’énergie nucléaire est perdue en chaleur avant de générer quoi que ce soit? Le démantèlement d’un réacteur coûte aussi cher que d’en construire un neuf et là, vous n’avez même pas encore disposé des déchets nucléaires où aucune solution permanente n’existe dans le monde. Rien ne peut contenir les déchets radioactifs de façon permanente qui sortent du réacteur, rien. En Ontario, l’industrie nucléaire est en train de ruiner la province où les coûts d’électricité sont subventionnés, sinon, ce serait la révolution dans les rues ontariennes.

    • Raymond Labelle - Abonné 31 mai 2019 17 h 41

      Supposons les meilleures centrales les plus sécuritaires: le problème est la gestion des déchets nucléaires des centrales. Pas si simple. Probablement mieux que le charbon - mais il faut aussi essayer de maximiser l'efficacité énergétique et diminuer la consommation pour en faire le moins possible.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 31 mai 2019 08 h 03

    Suis-je un Vert?

    L'appropriation colorée à un parti ne m'enchante pas particulièrement, encore moins celui des Verts! Pourquoi? Car chacun a sa propre réserve face aux événements et aux choix que fait la société dans lequel il vit. Évidemment, retourner à l'exploitation des mines de charbon après avoir connu les centrales nucléaires et l'alternative des panneaux solaires laisse songeur. Là, on soulève l'effet direct sur les GES par les mines en minimisant l'impact futur des déchets radio-actifs des centrales. Je n'aime aucun des deux procédés! Quant à l'utilisation des panneaux solaires, avec la neige et le piètre ensoleillement vécus en Gaspésie, ils sont, pour moi, d'une efficacité insignifiante!
    L'alimentation « propre » d'Hydro Québec, par ses barrages de ciment, est-elle si verte que l'on dit? On nous rabat sans cesse que la cimenterie près de chez moi est nocive pour l'environnement. Il est apparent que chacun tire la corde de son côté, moi je ne suis qu'un acteur insignifiant sur les GES.
    Ainsi, même si je suis à cent pour cent pour sauver l'environnement, en me chauffant à l'électricité, sans utiliser de poêle au bois, je trouve que la facture est salée! Il en est tout autant quand je dois me déplacer avec ma voiture car les services sont loin, et qu'il s'agit d'un véhicule pouvant affronter les routes l'hiver qui lui demeure bien là!
    Pourtant, je me sens Vert quand je suis dans ma petite chênaie qui s'agrandit chaque année pendant que d'autres coupent à nu des lots boisés!
    Peut-être devra un jour éliminer cette appellation de Vert qui porte à confusion!

    • Cyril Dionne - Abonné 31 mai 2019 11 h 35

      Excusez le ciment mais l’hydroélectricité utilise la gravité naturelle de l'eau et les barrages durent plus de 50 ans, sinon plus sans réparation majeure. Il y en a qui ont été construite dans les années 30, fonctionnent très bien 100% du temps et sont sécuritaires. Rien de plus propre que cela.

      Les panneaux solaires sont faits à base de plastique tout comme pour les éoliennes dont les pales sont en fibre de verre ou en fibre de carbone. Leur durée de vie utile n’est même pas 15 ans avant qu’ils soient remplacés. L’énergie générée est intermittente et on est chanceux d’obtenir de l’électricité plus de 25% du temps avec les éoliennes ou les panneaux solaires au Québec.