Leduc ou Borduas?

L’essayiste Étienne Beaulieu admire le tableau Les trois pommes (1887), du peintre Ozias Leduc (1864-1955). « Les célèbres Trois pommes de Leduc, écrit-il, sont autant de pommes concrètes du passé ancestral du pomiculteur qu’il porte en lui depuis l’enfance qu’une figuration de la Trinité chrétienne. À la fois pomme réelle et pomme symbole. L’une donnant à l’autre de l’âme ou du corps. »

Beaulieu admire aussi L’étoile noire (1957), de Paul-Émile Borduas (1905-1960), un tableau dans lequel on peut voir l’étoile des bergers de l’Évangile ou toute autre chose. La peinture abstraite, note l’essayiste, permet, voire impose, cette incertitude sémantique. « Et tel est, ajoute-t-il, le destin de Borduas et du Québec moderne, pris dans ce clignotement d’être, entre la plénitude ontologique des choses et le néant de la matière dans lequel s’est effondré l’ordre symbolique ancien. »

D’un côté, donc, il y a « la concentration de Leduc » et, de l’autre, « l’agitation de Borduas ». Les deux peintres sont nés à Saint-Hilaire, mais, là où le premier a pris la voie de la sagesse et de l’enracinement, le second, son élève, a opté pour une « attitude grouillante et frondeuse ».

Dans La pomme et l’étoile (Varia, 2019, 210 pages), Beaulieu ne choisit pas l’un contre l’autre ; il les prend plutôt « comme modèles pour réfléchir à [ses] tendances intérieures et contraires, qui ne sont pas seulement les [siennes], mais celles de toute une nation, balancée entre les tentations de l’ouverture et du repli, du sommeil inconfortable et du réveil brutal ». Comprendre Leduc et Borduas, suggère-t-il, c’est peut-être comprendre le Québec.

Transcendance tranquille

En matière de peinture, je suis un profane. Mes goûts sont donc liés aux émotions que les oeuvres font naître en moi et aux idées qu’elles m’inspirent. Selon ces critères, Leduc me touche plus que Borduas n’y parvient. Mon rapport à la peinture est malaisé. La littérature, la musique et, dans une moindre mesure, le cinéma m’attirent comme des aimants. En revanche, la peinture me laisse souvent froid.

Leduc, pourtant, me parle. À l’adolescence, lors d’une visite scolaire au Musée d’art de Joliette, j’ai vu ses Oignons (1892), qui ont laissé en moi une marque indélébile, sans que je puisse expliquer pourquoi. De même, les tableaux de Leduc, dans la cathédrale de Joliette, m’émeuvent profondément.

Beaulieu m’aide à y voir clair, en évoquant la « façon paysanne et obstinée » de Leduc, son idéalisme chrétien, sa « mentalité ancestrale par laquelle arrive jusqu’à nous l’idée voulant qu’à travers ce qui demeure inerte la transcendance se manifeste à qui sait bien la recueillir, comme une rosée au petit matin venue sans effort se poser sur toutes choses ».

J’aime la sédentarité de Leduc, sa conviction, résume Beaulieu, que l’essentiel se trouve dans « ce qui est posé devant nous et se donne avec toute la simplicité du monde, plein mystère d’une présence au monde irradiante et muette ». J’aime, pour tout ça, les toiles de Leduc comme j’aime les films de Bernard Émond.

Matérialisme mouvementé

Borduas, qui « n’est bien nulle part », note Beaulieu, qui délaisse la concentration de Leduc pour un décentrement s’apparentant à « une certaine forme de panique d’être », qui, par l’abstraction, adopte « un style urbain qui oublie la provenance première de toute chose », me heurte. Son « matérialisme athée » radical, qui aplatit la transcendance, m’étouffe.

Pourtant, comme Beaulieu, je ne peux nier la prescience de l’oeuvre, révélatrice de nos sociétés déterritorialisées, désorientées, condamnant « l’individu libéré » à chercher « un enracinement dans le mouvement » sur les ruines des significations anciennes. « Nous vivons le jour au siècle de Borduas et de ses changements incessants, note bellement l’essayiste, mais la nuit nous rêvons encore à celui de Leduc et de ses vastes espaces silencieux. » La révolution moderne est une libération qui s’accompagne d’une nostalgie pour la tranquillité perdue.

Essai littéraire de haut vol, La pomme et l’étoile relève plus de la médiation que de la démonstration. Dans un entretien avec Gérald Gaudet publié dans Écrire, aimer, penser (Nota bene, 2019), Étienne Beaulieu affirme que, dans l’essai tel qu’il le conçoit, « l’âme s’exprime en prose, une prose extrêmement déliée, à tendance poétique, imagée », en cherchant à dire le « flottement de l’existence » par des « nuages de prose ».

Dans sa forme littéraire, la pensée, insiste Beaulieu, ne s’enferme pas dans des « lignes claires » et s’apparente plutôt à de la brume. À tâtons, l’essayiste ne poursuit pas des concepts ; il se fait plutôt « chasseur de papillons […] chercheur de présences ». Et quand il rencontre Leduc et Borduas dans un sentier, devisant en mangeant des pommes sous les étoiles, il croit à la lumière, pour un instant.

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2 commentaires
  • Bernard LEIFFET - Abonné 1 juin 2019 08 h 32

    À propos de sentier et d'artistes peintres..

    La peinture est un sujet passionnant car il permet à chacun d'interpréter tel tableau d'artiste. Sur mon lopin de terre, quand il fait beau, je monte le même sentier que Marc Aurèle Fortin le fit en 1942, pour peindre de surplomb « L'Anse aux Gascons ». Je l'ai baptisé l'allée M.A. Fortin en hommage à celui dont la toile en question illustre de façon saisissante l'endroit avec ses bateaux, mais aussi une mer calme et reposante, tout comme l'environnement compagnard avec ses clôtures anciennes... Préconisant la plantation de feuillus, c'est désormais dans une chênaie d'avenir qu'il faut monter pour voir encore L'Anse aux Gascons...Bref, on peut être aussi passionné par la Nature, celle que les artistes représentent souvent à leur façon...

  • Marc Pelletier - Abonné 2 juin 2019 11 h 27

    Un plus

    Chronique qui porte à la réflexion sur notre mon monde en 2019.

    J'ai retenu, parmi d'autres, quelques phrases qui m'ont accrocroché :

    '' ..... tendance de toute une nation balancée entre la tentation de l'ouverture et du repli, du sommeil inconfortable et du réveil brutal . ''

    "...... Borduas qui n'est bien nulle part. ''
    ''...... Nous vivons le jour au siècle de Borduas et de ses changements incessants mais la nuit nour rêvons à celui de Leduc et ses vastes espaces silencieux. ''

    Le peu de commentaires sur ce sujet semble confirmer que les '' changements incessants '' sont en quelque sorte notre drogue, dans notre société en 2019.