«Coming out» homosexuel et arabe

Né au Maroc en 1973, établi en France depuis 1999, Abdellah Taïa témoigne dans La vie lente (Seuil, 2019) des difficultés auxquelles fait face un immigré marocain homosexuel à Paris. Dans ce nouveau roman, le lecteur reconnaîtra les thématiques de prédilection de Taïa : l’amour homosexuel entre un adolescent marocain et un adulte occidental ; le double exil du jeune Marocain, au Maroc à cause de son orientation sexuelle et en France à cause de son arabité ; les jeux de séduction et de pouvoir ; les amours avortées ou trahies, les échecs, les malentendus, la mélancolie.

La vie lente donne la parole à Mounir, alter ego de l’auteur. Mounir est un Parisien homosexuel d’origine marocaine âgé de 40 ans. Il a le même profil ethnique et psychique que son homologue Ahmad dans le roman précédent de Taïa, Celui qui est digne d’être aimé (Seuil, 2017). Tout comme l’auteur, Mounir est détenteur d’un doctorat en littérature française. Vivant dans la précarité et souvent à bout de nerfs, il se plaint du bruit constant occasionné par sa voisine, madame Marty (80 ans).

Excédée par les plaintes de Mounir, et à la suite d’une altercation violente avec celui-ci, madame Marty appelle la police. Dans l’atmosphère tendue d’après les attentats du Bataclan, Mounir est accusé d’avoir des liens avec des djihadistes. Lors de l’enquête menée par le commissaire Antoine, qui serait ou non l’ex-amoureux de Mounir, celui-ci garde le silence.

Une suite de confessions

Le roman se construit comme une suite de confessions, de partages et de dialogues. Mounir parle de ses amours pour Soufiane et Antoine ; madame Marty parle de sa soeur Manon ; la cousine Majdouline parle de son ami Sinan. Le réseau du confessionnal relie et déculpabilise les personnages qui gravitent autour de Mounir. Le délit, objet de la confession, est parfois réel, parfois imaginaire.

Tout se confesse, rien ne se justifie. La parole devient ainsi acte réparateur et non justificateur même lorsqu’il s’agit d’expliquer les raisons derrière un meurtre abominable (Sinan tue l’amoureux de sa femme et ses trois enfants) ou de raconter la rupture silencieuse et sans appel entre Mounir et Antoine. La confession engendre une écriture limpide, engagée et poétique.

En 2007, Taïa est propulsé dans le milieu littéraire grâce à son roman L’armée du salut, qu’il adapte pour le cinéma en 2013. C’est aussi l’année de son coming out public. Dans ce roman, Abdallah est adolescent à Casablanca. Il se laisse séduire par un universitaire suisse qu’il suit à Genève, où il décide de faire ses études. Dans Celui qui est digne d’être aimé, Ahmad, âgé de 40 ans, se souvient d’un amour aliénant et asservisseur qu’il a voué, adolescent, à son amant français Emmanuel.

Cette dichotomie de l’adolescent marocain et de son amoureux occidental se répète dans La vie lente par l’intermédiaire d’une aventure furtive à bord d’un bus entre Soufiane adulte et Mounir adolescent. L’un est riche, l’autre est pauvre ; l’un est confiant comme un Occidental, l’autre est défait. 25 ans plus tard, Mounir tombe amoureux d’Antoine, un Français qu’il rencontre dans le RER.

Une attraction spontanée s’installe entre les deux corps : « Antoine le policier a réveillé Mounir l’adolescent dans le bus. » Mounir découvre ainsi que sa capacité de se mettre en danger est intacte. L’amour commence par le sexe et le danger. L’amour est tout miel même s’il laisse souvent un goût amer.

Corps colonisé

S’agit-il d’amertume historique, incrustée dans le corps du colonisé ? Le colonialisme français perdure dans la vie des protagonistes de Taïa. Une fois immigrés, ils se trouvent dans une position de soumission et de précarité face à l’ex-colonisateur. Les rapports charnels se développent au coeur de cette dynamique défaillante au point d’éliminer la spécificité culturelle des uns et de justifier la violence des autres : « La France, à vouloir me cultiver, me civiliser, m’avait castré. »

Cependant, une ambiguïté plane sur les personnages du roman : alors que certains, comme Antoine, semblent vouloir dominer, d’autres, comme madame Marty ou Oumayma, la patronne de la pâtisserie La clé du paradis, semblent ouverts à la négociation.

Le lien qui se tisse entre eux transcende leurs différences ethniques et les unit dans l’exclusion, la marginalité, l’oubli. Les Français moyens ou pauvres, les immigrés, les femmes noires, voilées, deviennent solidaires dans un monde qui leur impose l’invisibilité. Un monde colonisateur et xénophobe.

Mounir, pauvre et assoiffé de liberté, refuse cette condition aliénante. Il cherche à sortir des identités ethniques et sexuelles sans pour autant les renier. Tout comme Taïa s’autoproclame arabe, musulman, homosexuel, Mounir insiste : « il y a autre chose que le ghetto gay ». Cette autre chose, c’est peut-être le désir d’affranchir le corps colonisé de la ghettoïsation identitaire déshumanisante et destructive.

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