Chère grand-maman

Tu avais 92 ans. Je ne pourrai jamais vraiment savoir ce que c’était pour toi de grandir dans les années 1920, 1930, 1940 dans la paroisse de Saint-Romuald-d’Etchemin, près de Québec. Mais je sais que comme épouse, mère et grand-mère, tu es devenue l’une de celles qui donnent, donnent et donnent encore. Je vais toujours me rappeler les mille gestes empreints d’affection, de tendresse, de générosité et d’empathie que tu m’as prodigués, comme à tes enfants et tes autres petits-enfants. On ne saura jamais assez te dire merci.

Je ne pourrai jamais vraiment comprendre ton éducation de jeune fille, au couvent, où on t’a appris à tenir maison et à respecter les convenances propres aux familles de la petite bourgeoisie rurale canadienne-française dont les hommes devenaient prêtres, notaires, avocats, médecins… et aussi, souvent, de grands enfants qui ne peuvent se nourrir ou s’occuper d’eux-mêmes.

Je me souviens toutefois des conversations, à la veille d’élections, où tu parlais de ne pas « annuler le vote » de ton mari avec ton propre choix. Je me souviens de ton angoisse à l’idée d’enfreindre les bonnes moeurs. Je me souviens du tabou absolu sur la sexualité. Je sais aussi qu’à te demander ce que tu aurais voulu faire comme métier, si ça avait été possible, tu prenais le temps de préfacer ta réponse hésitante avec un rappel important : « Tu sais, dans le temps, on ne pensait pas à ça, ces affaires-là. » Je sais qu’en étant attentive aux caprices d’autrui, tu as souvent sacrifié une partie de ton propre bonheur, et une partie de ta santé. Comme femme, tu étais parmi celle qui sacrifient, qui s’effacent, et puis même s’oublient.

Au fil du temps, j’ai rencontré d’autres femmes de ton âge qui m’ont parlé de leur carrière, de leurs études, de leurs voyages, bref, de leur vie. Mais en grandissant, comme toi, à Lévis, les aînées les plus libres que j’ai rencontrées étaient les religieuses qui m’ont enseigné. En se soustrayant aux hommes, elles avaient pu vivre autrement qu’à travers eux.

Il faut dire que notre région d’origine est parmi les derniers fidèles de l’Union nationale, des premiers partisans de l’ADQ, et des plus solides bastions du PCC du Québec — qu’elle est donc habitée par un conservatisme social aux racines particulièrement profondes. Savais-tu qu’il y a même un gars du coin, un dénommé Maxime Bernier, qui vient de fonder son propre parti ? Il disait, juste la semaine dernière, que les femmes ont d’autres priorités que la politique. Il veut aussi qu’on « réfléchisse », comme aux États-Unis, au contrôle qu’ont les femmes sur leur propre corps, gagné de peine et de misère il n’y a pas si longtemps. Grand-maman, il y a du monde qui veut reconstruire la vieille cage dans laquelle on t’avait enfermée, pour voir si on ne pourrait pas y jeter ma génération. Imagine-toi donc.

Il y en a beaucoup qui sont surpris devant la remontée de certains courants, et qui pensaient que le Québec était devenu un endroit où toutes les femmes pouvaient désormais respirer tout à fait librement. Mais ta petite-fille est une femme noire, fille d’un père haïtien, et queer de surcroît. J’ai eu mes propres raisons de manquer moi aussi parfois d’oxygène, deux générations plus tard, devant la droite populiste et la pression conformiste de notre coin de pays. Tu as dû vivre avec les injonctions lancées des perrons d’église, et moi, avec les radios privées et leurs émules. Les choses ont changé, mais peut-être pas assez.

Même si j’ai quitté la région depuis un moment, j’ai une reconnaissance infinie pour l’amour et la connaissance du territoire qui m’a été transmise, en grandissant dans le coin où ta famille est ancrée depuis des générations. Mon enfance, c’est aussi tous les après-midi passés entre femmes à cueillir et à apprêter les fruits et légumes de la cour ou des champs des villages environnants, dont les terres agricoles — et le patrimoine architectural — sont parmi les mieux conservés au Québec. Ce sont les marches sur la grève, ou carrément sur le Saint-Laurent, gelé, dans les anses de Bellechasse. C’est aussi les soirs d’été, dans la rue avec le voisinage pour admirer les feux d’artifice au-dessus des chutes Montmorency, devant la pointe de l’île d’Orléans, avec les échos de musique transportés par le vent jusqu’à notre rive du fleuve.

Grand-maman, à moins que les gens décident d’aspirer à mieux que de transformer tous les coins fertiles, beaux et remplis d’histoire du Québec en autoroutes, banlieues-dortoirs, condos et stationnements de centre d’achats, eh bien ! ce paysage-là, à la limite est de Lévis, sera bientôt anéanti par un « troisième lien », l’étalement urbain et la pollution qui s’en suit. Grand-maman, les mêmes mouvements qui ont limité tes horizons et pointé du doigt ma différence sont aussi ceux qui menacent la Terre et le fleuve.

Grand-maman, je veux qu’on se souvienne de la générosité et de l’altruisme qui ont guidé ta vie, et qu’on te souhaite d’être le plus libre possible là où tu es désormais. Tu auras vu le Québec s’ouvrir de tellement de manières au cours de ta longue vie. Je te promets de faire de mon mieux pour veiller, consciencieusement, à ce qu’il ne se renferme pas à nouveau. Ce ne sera pas tous les jours facile. Mais avec de la vigilance — et surtout avec la mémoire d’où l’on vient —, je pense qu’on peut y arriver.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

17 commentaires
  • Claude Saint-Jarre - Abonné 30 mai 2019 05 h 49

    Décarboner

    L'ouverture nouvelle qui m'intéresse est le mouvement sous-terrain relativement de désir de décarboner nos vies. Penser à Carbone Boréal, Alma en transition, Orford vert, des gens avec plein d'enthousiasme inhérent pas piqué des vers.

  • Alain Gaumond - Abonné 30 mai 2019 07 h 37

    Touchant

    Merci pour ce beau lien original et touchant entre le passé et le présent. C'est quand même curieux de voir comment l'humain est une drôle de bête.

  • Gilles Théberge - Abonné 30 mai 2019 08 h 53

    Ma mère est née en 1918 et elle a vécue tout ce temps juste en face, à côté des chutes Monmorency. Elle était de cette trempe, comme votre grand mère, elle a tout donné et à la fin, elle a donné sa vie...

    Votre texte est beau madame

  • Simon Pelchat - Abonné 30 mai 2019 09 h 13

    La vigilance est de mise

    Quel beau témoignage à la fois touchant et tellement réaliste. Certes, les Québécois, et les Québécoises devront maintenir une vigilance continue pour rappeler sans cesse que les générations passées ont mis la table à la construction de notre présent et que nous mettons la table aujourd'hui à la construction du présent et futur de nos enfants. Nous avons une compétion féroce avec les utilisateurs actuels des médias sociaux dont l'instantané est souvent la perspective privilégiée. J'ai confiance que les valeurs humaines qui nous ont été transmises vont perdurer derrière les nouvelles modes qui se renouvellent sans cesse.

  • Michel Bastien - Abonné 30 mai 2019 09 h 26

    Merci...

    ... pour ce beau texte!

    Soyons vigilants, engagés contre la niaiserie et gardons espoir.