Pour Theresa May

Selon ce qu’on répète, Theresa May, qui vient de remettre sa démission à la tête du Parti conservateur britannique, a été une politicienne exécrable et incompétente. Cette perdante aurait attiré une guigne systématique, ce qui ne pouvait être que de sa faute, entièrement de sa faute.

Cette femme a été propulsée, presque par hasard, à la tête des conservateurs après la surprise (divine ou diabolique) du référendum sur le Brexit. Avec une obstination de lemming, elle a cherché de façon obsessionnelle à accomplir ce qui est vite devenu « mission impossible » : traduire dans les faits les résultats du 23 juin 2016.

Depuis les premiers jours de cet été-là, les médias britanniques ont été à son endroit d’une cruauté jamais démentie. Ils ont jubilé alors que le décor s’effondrait littéralement derrière elle (à un congrès du parti en octobre 2017). Ils se sont amusés de sa voix éteinte et de ses quintes de toux, pour en tirer de brillants jeux de mots (« Theresa May reste sans voix »)…

Pendant son malheureux mandat, la politique est devenue une entreprise systématique d’autodestruction. On a vu la disparition de toute majorité sur quelque projet que ce soit, les votes successifs au Parlement aboutissant chaque fois à des refus.

Affrontant les crachats et les quolibets venant de tous bords (y compris de son propre parti), devant ceux qui dénonçaient sa version du Brexit comme trop radicale (hors de l’union douanière) ou au contraire comme « esclave de Bruxelles » (la « clause Irlande » ; l’acceptation du paiement de plusieurs dizaines de milliards à Bruxelles…), elle a maintenu le cap jusqu’au naufrage. Un naufrage qu’elle a pourtant failli éviter.

 
 

Quatre images, quatre « flashes » inspirés par un personnage plus tragique que pathétique…

La « perdante » systématique ? En fait, Theresa May a failli gagner, à force d’obstination. Lors des trois votes au Parlement entre janvier et mars, la marge de la défaite s’est régulièrement amenuisée : 230 voix le 15 janvier ; 149 voix le 12 mars ; 58 voix le 29 mars.

La même courbe, se prolongeant, aurait pu théoriquement mener, par la stratégie de l’usure qui était celle de Mme May, à une courte victoire en avril. Il n’en fut rien. Après le 29 mars, il n’y avait plus la menace de la date butoir (le « saut dans le vide ») pour tirer les hésitants de son bord.

C’est un peu comme les deux référendums québécois. On se souvient peu qu’il y a eu d’abord un « oui » à 40 %, suivi d’un quasi 50-50 quinze ans plus tard (à la suite duquel un troisième référendum– « la belle » – aurait été logique). On se souvient seulement qu’il y a eu deux « non » : fin de la discussion.

Un Brexit radical ? Pas vraiment… Ce à quoi Theresa May et ses négociateurs sont parvenus péniblement en novembre 2018 à Bruxelles, c’était un compromis qui n’était pas une rupture radicale, assorti d’une période de transition, de discussions ultérieures. On tentait de « remplir la commande » de juin 2016… tout en cédant quelques billes.

Mais non : dans ce festival tous azimuts d’intolérance envers le compromis, c’est Theresa May, avec sa faible habileté tactique et son « sens du devoir » anglican, qu’on a accusée d’être monstrueusement inflexible.

Une femme parmi les machos. Theresa May était une biche jetée en pâture au « boys’club » du Parti conservateur britannique. Et qu’aujourd’hui ce soit Boris Johnson, le Donald Trump britannique, un expert en coups de poignard, qui s’annonce le mieux placé pour ramasser ce parti, voilà qui en dit long sur la brutalité masculine qui continue d’y régner.

L’anti-populiste. Dans Le Monde de vendredi, coup de chapeau à la résilience et au sérieux de Mme May : « Les Européens appréciaient cette dirigeante qui ne cédait jamais au populisme. »

En fait, Theresa May est l’antithèse incarnée du populisme, maladie de la politique au XXIe siècle. Une politicienne qui dit ce qu’elle pense, fait ce qu’elle dit, et sans flatter le peuple. Mais comme pour Jacques Parizeau en son temps, les commentateurs soulignent la faiblesse tactique et l’inflexibilité plutôt que la droiture et l’honnêteté.

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Ici Radio-Canada. 

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