Les lundis

Les lundis, chaque semaine, toute l’année, il faut voir ces gens, par dizaines, par centaines, pousser puis tirer l’une ou l’autre des hautes portes de verre de la Grande Bibliothèque. Ils vont, invariablement, s’y frapper le nez puisque les lundis, hélas, c’est fermé.

Ces gens déçus, ai-je remarqué, ne tournent jamais les talons sans maugréer. Ils ont en commun, à l’évidence, l’intuition qu’une institution pareille n’a pas à être fermée puisqu’elle constitue une sorte de service démocratique essentiel : le livre est à nous, parce que le temps de lire, lui au moins, est gratuit.

Ceux qui s’imaginent que tout cela est remplaçable par le gavage et le dressage auquel nous soumet la surabondance offerte par Internet ne semblent pas réaliser à quel point tout finit, dans ce magma dématérialisé, par être indifférencié. Cette neutralisation de la culture par un phénomène d’excès, réalisée au nom de sa démocratisation supposée, profite surtout à des géants aux dents longues. Qui s’étonnera de voir le magazine des puissants, Forbes, publier en juillet dernier une analyse tordue d’un professeur d’économie déclamant que la fermeture des bibliothèques publiques, en tant que mesures d’économie, s’avère une bonne idée ? Les livres, de toute façon dit-il, sont désormais disponibles chez un géant comme Amazon…

En Ontario, le gouvernement Ford vient d’annoncer qu’il supprimait de moitié le déjà maigre financement des bibliothèques publiques. Le service, par exemple, qui assurait les prêts inter-bibliothèques est aboli.

Aux États-Unis, sans surprise, le gouvernement Trump fait de même. Il élimine, de façon systématique, les fonds fédéraux pour les bibliothèques. On se doute qu’une bibliothèque publique, c’est-à-dire une institution qui vise à supprimer les murs du savoir, ne saurait plaire à des esprits occupés à en dresser.

Au Québec, les bibliothèques publiques continuent de souffrir d’un sous-financement affligeant. Les initiatives privées, par exemple la charmante Grange à livres à Saint-Armand, sont bien sympathiques, mais elles ne sauraient pallier l’absence d’une politique de développement digne de ce nom.

Ils sont pourtant devenus plus précieux que jamais, ces espaces publics où tout le monde est le bienvenu, sans frais, selon un principe d’accueil universel. Étudiants, chercheurs, écrivains et simple curieux ont fait de ces lieux les leurs. Ils servent aussi de lieux d’accueil et de repos pour les sans-abri, qui s’y sentent minimalement faire partie de la société. La bibliothèque constitue de fait un des derniers bastions d’espaces de socialisation plus ou moins égalitaires.

À la Grande Bibliothèque, vous ne pourrez trouver une place pour vous asseoir qu’au prix d’un effort de recherche qui peut vous mener à visiter plusieurs étages. Le bâtiment apparaît déjà dépasser ses capacités d’accueil. Des terrains adjacents avaient sagement été mis en réserve au cas où un agrandissement s’avérerait un jour nécessaire. Dans l’arc-en-ciel de cette réussite, qui eût pu affirmer que ce jour viendrait si vite ?

À son inauguration, en 2005, la construction de l’ensemble avait coûté environ 180 millions de dollars. Une fortune, disaient ses détracteurs pour qui, au même prix, le moindre échangeur d’autoroute ne les fait jamais pousser de hauts cris. En comparaison, à l’île Notre-Dame, les nouveaux paddocks réservés à la grosse huile de la course automobile ont coûté 76 millions, financés par la ville de Montréal et l’État du Québec.

Les bibliothèques, ici comme ailleurs, se trouvent sous-financées. En 1972 déjà, dans une lettre ouverte, Hannah Arendt affirmait à quel point le sous-financement de pareilles institutions menaçait les fondements de la société, en soulignant au passage qu’il était normal qu’elles soient ouvertes tous les jours. Les bibliothèques, disait-elle en quelque sorte, sont des promontoires sur lesquels l’être humain peut se hisser pour accéder à l’infini de ce que nous sommes et nous aident, ce faisant, à sortir la tête des ombres qui, malgré tout, courent toujours à nos pieds.

Ces institutions sous-financées ont été placées peu à peu sous le règne obligé d’une rentabilité à courte vue qui fait l’économie de ses bienfaits sur une société dans la durée. La Grande Bibliothèque a ainsi cru bon d’inaugurer, il y a peu, un espace de commerce confié au couturier Jean-Claude Poitras. Ce nom, à titre de marque de commerce, apparaît comme une garantie marchande privée jetée sur un espace public. Tout le design du monde ne peut réussir à camoufler autant de vacuité déclinée en t-shirts, en tasses à café, casquettes et autres flonflons d’une commercialisation frappée au sceau de l’insignifiance et qui s’affiche fièrement au milieu d’un espace pourtant voué au savoir.

Le premier ministre Legault, s’il avait une vision à l’égard de l’éducation à la hauteur de ce qu’il prétend, aurait déjà amorcé un grand chantier pour contrer la pauvreté générale des bibliothèques publiques. Cela le conduirait, par exemple, à considérer d’un oeil avisé le triste sort réservé à l’ancienne bibliothèque Saint-Sulpice, un des plus élégants bâtiments du Québec. Laissé à l’abandon, ce lieu d’exception se trouve dans l’attente de la mise en chantier d’un projet par ailleurs mal réfléchi et, disons-le, assez ridicule, qui consiste à reconvertir ce magnifique espace de marbres et de vitraux en un centre techno pour jeunes. Dans ce dossier particulier, comme dans celui des bibliothèques publiques en général, il y a des limites à tenter constamment de maquiller autant d’indignité pour mieux les faire oublier.

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