Le chevalier de l’Apocalypse

Entourés des jeunes qui manifestent contre la surchauffe climatique, Joblo, l'ex-maire de l'arrondissement du Plateau Luc Ferrandez et la conseillère d'arrondissement Marie Plourde
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Entourés des jeunes qui manifestent contre la surchauffe climatique, Joblo, l'ex-maire de l'arrondissement du Plateau Luc Ferrandez et la conseillère d'arrondissement Marie Plourde

Être visionnaire, c’est risquer la potence ou la croix selon la religion qui s’oppose à nous. Celle du fric n’a jamais fait dans la dentelle, elle tire à vue. On l’a personnifié en Robin des Bois, en Don Quichotte, en Cyrano ; on le taxe d’être baveux, fat, égomaniaque, alors que je perçois plutôt un gars avec du panache, pugnace, flamboyant, un coup en avant, un érudit qui a étudié les guerres dont il peut parler passionnément.

Il a aussi fait un doctorat en sociopolitique avant de se lancer dans l’arène municipale. Luc Ferrandez, l’ex-maire du Plateau-Mont-Royal, est une rock star du pissenlit de macadam dans les ruelles reverdies de l’arrondissement qui l’a porté au pouvoir durant dix ans.

Si la guerre doit se livrer à coups de « Fuck you, nous autres » — injonction spontanée qui l’a rendu instantanément populaire sur les t-shirts —, allons-y pour la joute verbale et retroussons-nous les manches.

L’idéaliste déçu vient de jouer son va-tout en démissionnant de son poste la semaine dernière, mais il a reçu des offres à la pelle depuis, tous médias confondus. Je lui fais remarquer qu’on n’entend plus Nicolas Hulot en France, à qui on l’a comparé dans ce coup d’éclat justifié par la liberté de parole et la cohérence : « Moi, on va m’entendre. Partout ! Attache ta tuque », décrète celui qui ne craint pas de polariser les opinions et de jouer de l’épée. Et, comme Cyrano, à la fin de l’envoi… il touche !

Ce n’est pas un signe de bonne santé que d’être adapté à une société profondément malade

 

Luc Ferrandez n’a jamais fait dans l’immobilisme, le statu quo ni la langue de bois ; c’est ce qu’on admire, ou ce qu’on lui reproche. Il revêt le chapeau du despote bienveillant, celui qui nous freine devant le plat de bonbons du consumérisme et du confort. Pour le bien commun.

Je l’ai invité vendredi dernier à aller marcher avec les jeunes pour le futur de la planète. Il les regarde passer, admiratif, par la fenêtre du café où nous sommes attablés : « Bra-vo ! C’est-tu beau. » À 56 ans, Ferrandez s’émerveille encore de cette capacité à s’indigner sans reçu d’impôt.

Une lutte humaniste

Dans ce combat de rue escorté par des policiers à vélo, Ferrandez voit une continuité avec Mai 68, le mouvement pour l’indépendance du Québec, le Vietnam, toutes les luttes anticapitalistes et sociales depuis le début du siècle dernier. « C’est le même mouvement éternel qui oppose la volonté humaniste et le consumérisme, l’enrichissement à tout prix. »

Est-ce qu’une poignée de jeunes inspirés par la Suédoise Greta Thunberg fera basculer la tendance ? « Non. Entre nous, c’est fini. Mais il reste la résilience. Les jeunes sentent quelque chose, comme les artistes. Après, ça prend le power, la connaissance, l’expérimentation, les ministères qui y mettent les ressources. Ils vont mettre la pression sur les élus », constate le papa d’un Henri de sept ans.

À quoi bon soulever des montagnes quand il est si simple de passer par-dessus

Malheureusement, ce ne sera pas assez pour qu’un projet de mégacentre commercial comme le Royalmount aille mourir au cimetière des idées décadentes. Nous préférons encore une dictature économique à une dictature verte. Et le thermostat continuera de grimper.
 

Si Ferrandez constate que la prise de conscience environnementale a récemment fait un pas de géant, il n’en reste pas moins que la planète, elle, n’attendra pas le réveil collectif. Citant l’écologiste de longue date Harvey Mead : « On ne pourra pas lutter en un ou deux ans contre des phénomènes qui se construisent depuis 70, 80, 100 ans ! »

En outre, se sortir du piège doré de la consommation ne se fera pas facilement : « Ça fait partie de l’expression de nos valeurs positives », dit le cycliste le plus connu du Plateau. Quant au mirage de la technologie qui sauvera la donne sans douleur, il se fait cassant : « Arrêtez de nous faire chier avec le photovoltaïque, vos voitures autonomes pis vos éoliennes. Ça prend des tarifs douaniers, des taxes sur le carbone. Le changement ne passera pas par le politique que je viens d’abandonner. Mais le politique que je viens d’abandonner va changer. Il est perméable aux pressions qui se font. »

Urbanisme intelligent

Même s’il demeure imprécis sur la voie à suivre, Ferrandez croit que le changement passera en partie par les villes, citant Miami qui se noie déjà, New York qui va investir 10 milliards pour protéger Manhattan des inondations, vantant Copenhague, Amsterdam ou San Francisco et son zéro déchet. « Les villes, ce sont les seuls endroits où tu peux lutter contre les GES et les changements climatiques en redonnant du positif immédiatement. Ça peut tout de suite se traduire en beauté et en plaisir de vivre. Mais les grandes décisions passent par les États au final. »

Dans la rue, où nous emboîtons le pas à la marche, les jeunes scandent leurs slogans sans faire attention à lui. Il ne fait pas partie de leurs réseaux. Sa compagne des dernières années, la conseillère d’arrondissement Marie Plourde, nous accompagne et se désole de la décision de son chum de quitter le bateau de Projet Montréal.

Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait

 

La comédienne et animatrice Maripier Morin, résidente du Plateau, vient nous piquer une jasette : « Moi, on m’a sortie du Pacte parce que je faisais une pub pour Buick. Luc a mauvaise presse. C’est un bon bouc émissaire. I relate… »

Ferrandez me souligne tout en marchant que Ford a abandonné sa production de voitures en 2018 pour se concentrer sur les VUS et les camionnettes, qui représentent 75 % des véhicules vendus au Québec. « La congestion automobile n’arrête jamais ! Et malgré le dilemme moral devant les pays sous-développés et le fait que nous serons entourés par des mers de gens désespérés, on va réussir à maintenir notre mode de vie. Est-ce qu’on va tolérer de voir des migrants, qui sont des réfugiés climatiques, couler à pic ? La réponse, c’est oui ! Quatre des pays qui vont souffrir le plus du manque d’eau dans les prochaines années sont tous voisins d’Israël. La Syrie, c’était une guerre de l’eau au départ. »

Non, les solutions ne seront pas agréables. Il faudra peut-être amputer à froid si la gangrène se poursuit. « La politique en temps de paix, y’a rien à espérer de ça », pense Ferrandez.

Autour de nous, la rumeur gronde sous un ciel gris. Ils ont 16 ans, ils piaffent, leur avenir est plombé. Ils sont « plus chauds, plus chauds que le climat ». Et la paix, une bien fragile acquisition, pourrait basculer à tout moment à coups de « Fuck you… vous autres ».

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

Lu l’enquête menée par deux journalistes allemands, Wilfried Bommert et Marianne Landzettel, La fin de l’alimentation. Comment les changements climatiques vont bouleverser ce que nous mangeons. Ils se sont déplacés pour rencontrer des agriculteurs, des chercheurs, des viticulteurs, en Afrique, en Californie, en Europe, en Inde, au Brésil. Ils en sont revenus avec des nouvelles du terrain : les pénuries d’eau, les prix qui grimpent en flèche, la recherche pour changer les méthodes agressives. Des produits courants comme le café, le thé et les oranges pourraient devenir des aliments de luxe dans un futur proche. Il faut un gallon d’eau pour produire une seule amande et la Californie flambe (pas seulement les prix). Luc Ferrandez mentionnait au Téléjournal la semaine dernière que de 12 à 20 % de l’agriculture s’est effondrée aux États-Unis et qu’à 1,5 °C de réchauffement, ce sera 40 %… Un livre qui nous incite à manger local et à revoir notre alimentation mondialisée.

 

Aimé En route vers l’extinction finale ! Et si on misait plutôt sur la biodiversité ? de Gilles Macagno. Cette bédé humoristique et cinglante ne fait pas dans la demi-mesure et permet de saisir en un coup d’oeil l’état des lieux. À l’heure où l’ONU nous apprend qu’un million d’espèces sont menacées d’extinction, ce livre traite autant de chasse et pêche ultraperformante, d’agriculture intensive, de glyphosate, d’abeilles, que du fait de donner une valeur à la nature puisqu’elle ne semble être bonne qu’à servir nos ambitions démesurées. Un livre à mettre entre toutes les mains, petites ou grandes. Très bien fait pour illustrer le « toute est dans toute ».

 

Commandé mon t-shirt « Fuck you, nous autres » à la mercerie Roger. Un article très populaire et un message fort. 

JOBLOG

Una, ça veut dire « tiens » en inuktitut, et la chanteuse Elisapie Isaac a fait un clip d’une grande force sensuelle où se conjuguent abandon et maternité, amour et douleur, féminité et fragilité. Dans ce clip réalisé par la photographe et vidéaste Frédérique Bérubé, la musique, la danse, les matières, le noir et blanc, la facture visuelle nous saisissent de beauté. En trois parties, Una aborde le sujet de l’adoption et des retrouvailles avec la mère biologique d’Elisapie. Un grand ouf.
32 commentaires
  • Charles Hébert - Abonné 24 mai 2019 06 h 52

    Non, désolé. Fuck you: Non, merci, jamais.

    Chères Mmes Banchette, Plourde, cher M. Fernandez,
    cher M. Myles, chères gens de Le Devoir,

    Bonjour à vous toutes, tous!
    Vous êtes de bonnes gens, je le sais, nous le savons.
    Mais, non, désolé. Fuck you: Non, merci, jamais.
    Vous le savez comme moi: C'est de mauvais goût, vulgaire.
    N'essayez de faire comme si c'était "in", "cool"; ça ne l'est pas, et ça ne le sera jamais.
    SVP, respectons-nous, et parlons-bien français.
    Les mots, les photos qu'on emploie ont leur importance.
    Pas un bon jour pour Le Devoir, non (ce qui est plutôt rare, à mon humble avis); pas de quoi être fières, fiers, ici.
    Une simple, triste erreur, j'imagine.
    Mes salutations les plus distinguées,
    Charles Hébert

    • Cyril Dionne - Abonné 24 mai 2019 09 h 29

      Bien d'accord avec vous M. Hébert.

      Pour nos énergumènes qui prient à l’autel de la très sainte rectitude écologique:

      Bon. Un doctorat en sociopolitique fait de vous un scientifique et vous pouvez manipuler l’équation climatique à votre guise. En fait, ça mange quoi en hiver un doctorat en sociopolitique M. Fernandez?

      Bon. Une lutte humaniste dans les pays riches. Facile à faire lorsque vous savez où votre prochain repas va venir. Ceux des pays en voie de développement exerceront une vengeance économique lorsqu’ils sortiront de leur marasme. Attention, l’Inde dépassera la Chine (33% des GES mondiaux) en fait de GES dans un avenir pas si lointain. Il nous semble que les changements climatiques est seulement un problème de riches.

      Bon. L’urbanisme intelligent maintenant. C’est comme dans intelligence militaire ou policière. La population mondiale augmente de presque 100 millions par année et avec nos génies de l’urbanisme, on pourra préserver tous nos écosystèmes marins et terrestres, la pollution atmosphérique sera chose du passé et les GES invisibles, eh bien, on mettra nos lunettes roses écologistes pour ne pas les voir. Nous étions 3 milliards en 1960, nous sommes maintenant 7,8 milliards et nous serons 10 milliards sur la planète en 2050. Enfin, on dira à la pollution atmosphérique et aux méchants GES de respecter nos frontières géopolitiques. « Wow ». Coudonc, c’est un copié-collé du programme de Québec solidaire.

      Diantre qu’on a envi de dire « F*c* Y*u » à nos fascistes de l’environnement en passant par le Pacte et Québec solidaire. Inscrivez-vous dans les cours de sciences et ensuite, revenez nous parler.

      Misère.

    • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 24 mai 2019 12 h 32

      " Les mots mal élevés ne restent pas toujours

      bien rangés du fond de la gorge . "

      [ Donald Alaric- Écrivain / Poète ]

  • Charles Hébert - Abonné 24 mai 2019 07 h 12

    Non, désolé. Fuck you: Non, merci, jamais. (2)

    -
    Et n'encourageons pas de telles dérives verbales (et de pensée).
    Charles Hébert

  • Yves Poirier - Abonné 24 mai 2019 07 h 32

    Ferrandez et Cyrano ?

    Et a la fin de son envol nous en avons ras le bol. Faites disparaitre la race humaine demain matin et le rechauffement climatique poursuivra quand meme son petit bonhomme de chemin.

  • Yves Corbeil - Inscrit 24 mai 2019 08 h 03

    Homo festivalus

    Ça rejoint très bien la chronique de Rioux ce matin. Mon seul problème c'est que tous les québécois doivent contribué de leurs impôts pour que vous puissiez leurs dire fuck you vous autres, icitte sur l'île c'est chez nous et on aime ça du ciment avec des bacs à fleurs pis des transports en commun qui n'ont rien de commun avec vous autres les payeux taxes des banlieues du char. Restez chez vous avec vos VUS car nous autres on à la courte VUE sur la répartition des revenus de l'État. Le tunnel, vous devriez le fleurir au lieu de le remplacer et créer votre Métropolitain High Line. Quel égocentrisme extrême ces homos festivalus du village des valeurs morales, ces parasites abonnés aux budget provinciaux sans grand partage car eux y savent vivre en bixi déficitaire payé par la masse du Québec.

    Merci Mme Blanchette de me le rappeler.

  • François Poitras - Abonné 24 mai 2019 08 h 29

    Le deuxième info-pub dédiée à Luc Ferrandez cette semaine. Un brouillamini de clichés louangeurs aussi vide que le tiers des locaux commerciaux de la rue St-Denis.

    Aucun bilan des réalisations de l’ex-maire, aucun approfondissement des raisons de sa démission, aucun compte-rendu de ses relations difficiles avec de nombreux citoyens, sinon des relations pénibles qu’il entretenait avec ses collègues de Projet Montréal. Rien.

    En fait, la seule fonction de ce texte sans substance est d’accompagner la photo publicitaire avec arrière-plan d'étudiants dans la rue, une composition de type ménage-à-trois regroupant une Marie Plourde sans voix dans l’article et la journaliste tout sourire, toutes deux arborant fièrement le slogan du démissionnaire.

    Bienvenu au club des égotistes médias, seule organisation carriériste où le rôle de potiche est toléré.