Bock-Côté veut discuter

Les affaires de Mathieu Bock-Côté vont bien. Il cartonne en France, où il fait la une des magazines, tout en multipliant les entrevues à la radio et à la télé. Au Québec, il ne manque pas de tribunes et d’admirateurs non plus. Ce succès, cependant, a son revers. Intellectuel flamboyant et combatif, Bock-Côté suscite la grogne de ses adversaires idéologiques. Au début du mois de mai, une causerie à laquelle il devait participer a été annulée parce que des militants se réclamant de la gauche menaçaient de la perturber.

Dans L’empire du politiquement correct (Cerf, 2019, 304 pages), le sociologue critique justement cette gauche tapageuse « qui se représente la cité non pas comme le lieu d’un affrontement entre plusieurs pôles idéologiques légitimes, chacun traduisant à sa manière une anthropologie en philosophie politique, mais comme une lutte sans merci entre le bien et le mal ».

Selon l’essayiste, cette gauche, qu’il qualifie de progressiste et de diversitaire, tenterait d’imposer « une orthodoxie idéologique » en diabolisant les voix qui la contestent et en assimilant à des phobies toutes les résistances à son programme. Ainsi, pour ces militants, un appui au Brexit ou un appel à une révision à la baisse des seuils d’immigration ne seraient pas des opinions politiques légitimes, bien que contestables, notamment quand elles sont récupérées par une droite détestable, mais des manifestations de xénophobie, absolument condamnables.

Une nouvelle gauche

S’il a raison de dénoncer les appels à la censure lancés par cette gauche qui transforme en « ennemis de l’humanité » tous ceux et celles qui ne pensent pas comme elle, Bock-Côté exagère, cependant, en lui attribuant une « hégémonie politique ». Le chroniqueur du Journal de Montréal, certes, est un paria dans les rangs de la gauche associée à Québec solidaire ou se réclamant de l’anarchisme, mais ses idées, dans l’espace public, ne manquent pas d’écho.

C’est tant mieux, d’ailleurs, parce que Bock-Côté est un intellectuel d’envergure qui élève le niveau de la réflexion. Connaisseur des grands débats occidentaux en sociologie, en politique et en philosophie, l’essayiste les commente avec brio et éloquence, dans le respect de ses opposants. Dans ses essais, de plus, son style atteint un degré d’élégance qu’il ne peut se permettre dans ses chroniques.

Il n’y a pas plus grande faute morale, en démocratie, que de se croire en situation de monopole sur le bien, le juste et le vrai. Car celui qui croit ainsi surplomber la cité du haut de sa supériorité ne voit pas trop pourquoi il débattrait avec les simples mortels devant lui. Au mieux, il se passera de leur avis, au pire, il se permettra de les rééduquer, de les psychiatriser, ou même de les enfermer. 

Ses adversaires le honnissent parce qu’il serait un homme de droite insensible aux exclus de la civilisation occidentale. Les choses ne sont pas si simples. Naguère, la gauche défendait les pauvres et la droite se satisfaisait d’un statu quo favorable aux privilégiés. Aujourd’hui, une nouvelle gauche, passée du social au sociétal, met en procès la civilisation occidentale pour cause de racisme, de sexisme et de nationalisme.

L’identité nationale, hier encore conciliable avec la gauche économique et avec l’accueil et l’intégration de nouveaux arrivants, est aujourd’hui considérée comme un facteur de discrimination ; la différenciation homme-femme, qui ne doit pas justifier les inégalités de traitement, mais qui constitue un repère anthropologique fondamental, est radicalement mise en cause par la théorie du genre ; la souveraineté populaire est assimilée à un dangereux populisme, comme on le voit dans le débat sur la laïcité ; la repentance historique, qui postule la culpabilité universelle de l’Occident dans l’histoire, devient un nouveau dogme.

Conservatisme et progressisme

C’est à cette gauche que s’oppose Bock-Côté avec panache. Il n’est pas de droite au sens capitaliste du terme. Sa défense de l’identité nationale et de la primauté de la logique politique sur la logique juridique, de même que son opposition à la théorie du genre et au multiculturalisme, au profit d’une politique d’intégration culturelle, en font un penseur conservateur, « critique de la démesure moderne » dont le déploiement ne se fait pas toujours au bénéfice de ce qu’on appelle parfois le monde ordinaire.

C’est la raison pour laquelle même des intellectuels de gauche, comme Jean-Pierre Le Goff en France et Bernard Émond au Québec, peuvent, sans partager toutes les idées de Bock-Côté, se réclamer d’un semblable conservatisme, qui n’a rien d’une pensée sulfureuse.

Le progressisme, résume Bock-Côté, chante le cosmopolitisme, la mobilité universelle et la fluidité identitaire. Le conservatisme rappelle la nécessité de l’enracinement, le poids de l’histoire et les limites naturelles de l’humain. Trop conservatrice, une société stagne et étouffe. Trop progressiste, elle se désagrège.

« L’art politique consiste alors à permettre une conflictualité fructueuse entre ces imaginaires dans la cité », conclut le sociologue conservateur, en invitant les tenants du progressisme à un « conflit civilisé ». La guerre des idées, ce n’est pas une raison pour se faire mal.

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40 commentaires
  • Daniel Francoeur - Abonné 25 mai 2019 00 h 54

    Un texte obséquieux et flagorneur : deux questions pour vous M. Cornellier

    Mais où est votre sens critique?

    Et, vous avez pris votre carte de membre du fan club à quel endroit?

    Soyez sans crainte, s'il y a des coupures au Devoir, PKP vous réserve déjà une place.

    • Thomas Gareau-Paquette - Abonné 25 mai 2019 04 h 00

      Pourriez-vous élaborer ? De telles accusations méritent uns argumentaire.

    • Serge Ménard - Abonné 25 mai 2019 06 h 44

      Une excellente analyse des positions de MBC ! Cher Francoeur, votre jalousie devant les succès de MBC vous déshonore.

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 25 mai 2019 08 h 09

      Merci M.Cornellier pour cette chronique.
      Je dis bien chronique pas critique.
      J'ai bien hâte de lire «L'empire du politiquement correct».

    • Bernard Chabot - Abonné 25 mai 2019 09 h 09

      Deux questions: avez-vous lu son livre ? Sinon de quoi parlez-vous ?

    • Martin Bellefeuille - Abonné 25 mai 2019 09 h 09

      Bien, merci de résumer ma pensée en ce samedu matin M. Francoeur.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 25 mai 2019 09 h 15

      M. Francoeur...vous n'avez rien compris... ou, n'avez voulu rien comprendre.
      Relisez donc l'encart dans le texte de m. Cornellier.

      Soyez sans crainte je ne crois pas Le Devoir ...assez dépourvu ...pour essayer vous recruter.

    • Marc Dufour - Abonné 25 mai 2019 09 h 41

      "Ses adversaires le honnissent parce qu’il serait un homme de droite insensible aux exclus de la civilisation occidentale. Les choses ne sont pas si simples. "

      Quand le chapeau fait...

    • Bernard Dupuis - Abonné 25 mai 2019 09 h 46

      Il me semble qu’il faut un certain culot pour remettre en question le sens critique chez M. Cornellier. En effet, M. Cornellier qui est critique des « essais » au journal Le Devoir depuis une vingtaine d’années n’a certainement pas de leçons à recevoir de nous. Ses écrits ne sont jamais des platitudes.
      En particulier, « être critique » ne signifie pas nécessairement être négatif, mais discerner le raisonnable de ce qui ne l’est pas.
      S’il y a quelque chose que M. Cornellier ne fait jamais, c’est bien ce genre de tentatives de ridiculisation et d’attaques ad hominem par association que l’on retrouve dans votre texte. Cela n'a rien à voir avec le sens critique

    • André Robert - Abonné 25 mai 2019 16 h 21

      On reconnaît bien les adversaires de Bock-Côté, qui tirent sur le journaliste et messager et n'ont rien de substantiel à opposer aux idées de l'auteur. Désolant!

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 25 mai 2019 18 h 12

      Vous avez tort, je n'ai pas envie d'élaborer avec une revue de presse des chroniques de Cornellier pour qui les chroniques sont aussi l'occasion d'un commentaire social et d'une didactique.

      MBC se fait souvent vilipender d'être réac, ça méritait cette réponse.

      Enfin, MBC a été victime de censure , et ce, à plus d'une reprise, précisément à cause de sa force et de sa popularité, Cornellier vient faire un travail politique contre cette censure, en liant celle-ci aux propos de MBC. Vous auriez raison que vous auriez tort pour cette raison-là.

      Cornellier vient d'inviter les lecteurs, «pas épais» (ancienne pub du Devoir, la pognez-vous?), du Devoir à abandonner leurs préjugés.
      D'ailleurs, sous les textes de MBC, pas toujours faciles, les commentaires sont souvent plus brillants qu'ici et les gens y témoignent d'une culture historique évidente.

    • Jean-Henry Noël - Abonné 25 mai 2019 21 h 31

      Le discours de Bock-Côté qui repose sur une «identité» sclérosée en est un de populiste. Si les progressistes ont failli dans la lutte contre les inégalités économiques, la seule qui compte, ce n'est sûrement pas le conservatisme populiste qui va le faire. L'idéologie conservatiste tend de plus en plus vers le trumpisme. Cadenassement des frontières et souverain mépris des minorités.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 25 mai 2019 02 h 00

    C’est où la gauche ?

    En provocant l’annulation d’une tribune à laquelle Bock-Côté devait participer, ses adversaires du Plateau Mont-royal lui ont fait un magnifique cadeau; celui de pouvoir se présenter en victime d’une gauche ‘omnipuissante’.

    En somme, ses opposants alimentent malgré eux les thèses de l’intellectuel québécois. Ils lui fournissent des ‘preuves’. C’est plus fort qu’eux. Misère.

    Les écrits de Bock-Côté font une pierre deux coups. Il vise cette gauche bon-chic-bon-genre qui adopte les idées à la mode comme une nuée d’oiseaux adopte le vent.

    Et il frappe également la gauche véritable puisque les admirateurs de Bock-Côté ne font pas de différence entre les deux.

    Pour illustrer la différence entre ces deux gauches, permettez-moi une digression : l’exemple des subventions à l’achat d’une voiture électrique.

    La première applaudira cette mesure parce que tout le monde dit que c’est bon pour l’environnement.

    La deuxième s’y opposera parce qu’à ces yeux, cela consiste à taxer le peuple afin de permettre aux riches de payer moins cher leur voiture de luxe.

    Comme quoi le ‘progressisme’ est polymorphe et parfois antinomique.

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 25 mai 2019 08 h 13

      «La guerre des idées, ce n'est pas une raison pour se faire mal».
      Une variante de : «Du choc des idées, jaillit la lumière.»
      Restons ouverts, s'il vous plaît.

  • Jean Jacques Roy - Abonné 25 mai 2019 04 h 07

    En France!

    Qu’il y reste... qu’il y reste!
    Notre pontife verbo-moteur québécois va éclairer la France au prise avec les gilets jaunes!

    Deviendra-t-il la lumière intellectuelle manquante au nationalisme identitaire français!

    Et si la France pour s’élever veut aussi des disciples de BC... Le Journal de Montréal pourrait aussi y envoyer ses autres célèbres chroniqueurs et chroniqueuses!

    Misère!

    • Martin Bouchard - Abonné 25 mai 2019 10 h 06

      C'est votre jugement qui est misérable! Vous avez le droit de ne pas être d'accord avec les propos de M. Bock-Côté sans y ajouter votre mépris dégoulinant!

  • Denis Vallières - Abonné 25 mai 2019 06 h 37

    J'ai comme un doute.

    Lorsqu'il parle de ce nouvel épouvantail qu'est "cette gauche", ce texte de M. Cornelier utiliser toutes les incises, allusions biaisées et formules assasines qu'on trouve à foison dans les chroniqes de Mathieu Bock-Côté. À croire qu'il aurait pu lui-même écrire ce billet.

    On attend toujours des définitions, des analyses, des réflexions quoi! sur cette étrange créature qui ose encore et toujours se poser en critique des idées néo-identitaires que cet éminent sociologue porte et promeut dans toutes les tribunes qu'on lui accorde. On attend toujours le portrait étoffé et exhaustif de cet étrange phénomène qu'on qualifie de censeur dès qu'on s'est fait barré une tribune supplémentaire.

    La démarche de Bock-Côté a beau être flamboyante et d'une certaine qualité littéraire, elle ne dépasse jamais le niveau de la polémique.

    • Jean Roy - Abonné 25 mai 2019 13 h 43

      Je me définis moi-même de la vieille gauche nationaliste. Le conservatisme de Bock-Côté sonne curieusement à mes oreilles, mais j’y suis quand même sensible... Sans doute Bock-Côté aime-t-il bien la joute polémiste: sa chronique journalistique lui fournit une belle estrade à cet égard, mais je ne suis pas d’accord avec vous sur le niveau de ses interventions intellectuelles... Je n’ai lu de lui que son essai « Fin de cycle », mais je trouve que Bock-Côté apporte un point de vue tout à fait honorable, qui enrichit la palette des discussions de notre société post-référendaire!

    • André Robert - Abonné 25 mai 2019 16 h 34

      Je vous recommande de lire son essai sur le multiculturalisme. Il y a beaucoup plus que du polémisme. Mais la lecture est très ardue, à l'opposé de ses textes du Journal de Montréal, simples, lumineux.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 25 mai 2019 18 h 24

      Quels sont vos vlogueurs américains préférés? Avez-vous lu « The Coddling of th American Mind »?
      Que pensez-vous de la saga de Jordan Peterson? Je suis la censure mondiale depuis maintenant des années et je me souviens des entartages de MBC. MBC a plutôt raison, mais pour le savoir il faut aussi voir la tendance mondiale et canadienne. Savez-vous que Peterson a été rayé des rayons pendant un moment en Nouvelle-Zélande après l'attentat? Savez-vous qu'il faut écrire à l'ombudsman de la SRC pour que cette dernière cesse d'appeler des figures « de droite » d'extrême droite?

      MBC est le seul, lors de la «grève du climat» à avoir osé une critique idéologique pour rappeler qu'une analyse nationale (Canada/Québec) serait pertinente pour nos jeunes au lieu d'avoir toujours « l'horizon du monde » comme perspective, comme si nos jeunes « étaient Greta », alors qu'à côté, nous avons les sables bitumuneux et le Canada pétrolier [et sa constitution] à contester. À côté vous aviez J. Blanchette qui disait plutôt, si elle était prof, qu'elle obligerait les étudiants à manifester ou alors à donner un «0» à un travail d'équipe si un seul membre n'y allait pas.

      Le JM, avec Robitaille et MBC commence intellectuellement à menacer La Devoir et c'est tant mieux.

  • François Poitras - Abonné 25 mai 2019 07 h 09

    "il frappe également la gauche véritable puisque les admirateurs de Bock-Côté ne font pas de différence entre les deux." Si on vous suit, le problème des réflexions de MBC, ce sont ses lecteurs ? Inquiétant !