Les faiseurs de rois

Il fut un temps où la boxe était un sport respectable. Avant l’ère des chaînes spécialisées, il y eut cette brève parenthèse où le championnat des lourds était un événement aussi familial que le hockey du samedi soir, retransmis en direct par Radio-Canada. Sur la télé du salon, en mangeant des chips et des barres de chocolat et en buvant du Coke, j’ai vu, au début des années 1970, Joe Frazier tailler en pièces, avec son fameux crochet du gauche, deux jambons blancs qui durèrent quelques rounds avant de s’incliner par K.-O. technique.

La boxe était alors un sport assez présentable pour que le père de cinq garçons se pointe un jour à la maison avec deux paires de gants de huit onces et entreprenne de nous inculquer les rudiments de cette noble science. Il ne désirait sans doute qu’ajouter un peu de tenue et de style à nos inévitables échauffourées. À la gloire sportive que le paternel avait découverte grâce aux exploits d’un Joe Louis scrutés sur les petits écrans gris et neigeux de son village, s’alliaient les prestiges de l’autodéfense, domaine où la boxe n’avait pas encore été détrônée par le mariage de techniques et de philosophie du corps à corps à la sauce orientale. Quel père responsable irait aujourd’hui initier sa progéniture à l’art d’infliger des commotions cérébrales ?

La popularité de la boxe jusque dans les salons des chaumières tenait beaucoup à l’ascension médiatique d’un seul personnage sur la grande scène de la société du spectacle, peut-être la première vraie superstar de la culture mondialisée qui commençait alors à poindre : un certain Mohamed Ali, autre favori du paternel.

Les choses paraissaient simples aux enfants que nous étions. La lutte était arrangée. La boxe ne l’était pas…

Avant le combat

Devenu ado, j’apprendrais que plusieurs pugilistes s’abstenaient d’avoir des relations sexuelles au cours des semaines de préparation qui précédaient un combat important. Ça semblait relever autant de la mystique que de la physiologie. Mais plusieurs dizaines d’années s’écouleraient encore avant que je sois informé du fait que, le jour du match le plus important de son existence (le Combat du siècle !) contre Joe Frazier, l’homme qu’admirait mon père, logé à l’hôtel avec sa femme, se trouvait dans une chambre du même hôtel avec une pute ramassée dans la rue. Et que deux heures avant de se faire casser la mâchoire par Ken Norton sur le ring deux ans plus tard, Ali se trouvait au lit avec deux prostituées…

Cette histoire d’un surdoué incapable de solitude, préférant les soirées mondaines aux heures passées à taper dans un sac de sable et les liqueurs du sexe aux sueurs du gymnase, c’est dans la récente et magistrale bio d’Ali par Jonathan Eig que je l’ai trouvée (Ali, Marabout, 2018, traduit de l’américain par Laurent Bury).

L’histoire d’un homme se fiant d’abord tellement à son talent qu’il se croit dispensé de s’entraîner, puis se fiant de plus en plus à sa capacité d’encaisser des coups qu’il ne sait plus éviter. Même un admirateur du rope-a-dope comme moi ne peut que ressentir une tristesse mêlée d’épouvante en découvrant à quoi ressembla vraiment la carrière d’Ali entre la fin des années 1960 et le début des années 1980. Sous un aussi grand nombre de coups de poing, même les positions politiques sombrent dans la confusion vers la fin.

Le premier sportif à gagner un million de dollars en un seul soir fut aussi ce grand enfant trop épris de lui-même pour songer à l’avenir, obligé de remonter dans l’arène et de s’offrir en pathétique punching bag humain pour continuer de nourrir sa clique de requins et la petite armée de poissons-pilotes qui le suivait partout.

Bien loin du viril ton hagiographique d’un Mailer, Eig offre l’image du biographe en sparring partner, capable de ménager son sujet tout en lui décochant une bonne claque à l’occasion.

Est-ce que je crois toujours que la boxe n’était pas arrangée ? La question c’est : avec un gangster aussi notoire que Don King comme organisateur, comment la boxe aurait-elle pu demeurer une affaire propre ? La photo emblématique qui nous montre un jeune Cassius Clay à belle gueule dominant de sa superbe l’ex-champion Sonny Liston affalé à ses pieds pourrait être trompeuse. Les liens de Liston avec la mafia étaient connus, le biographe pointe clairement vers un combat truqué et ce n’est pas nous, après avoir visionné cet improbable K.-O. sur YouTube, qui allons le contredire.

Pour le « bon côté de la force », il faut plutôt lire Ce que cela coûte, de W. C. Heinz (Monsieur Toussaint Louverture, 2019, traduit de l’américain par Emmanuelle et Philippe Aronson), jadis qualifié de « seul bon roman à propos d’un boxeur » par nul autre que Hemingway, l’auteur de 50 000 $ qui s’y connaissait pourtant en magouilles pugilistiques. Chez Heinz, tout le monde est gentil, ou presque. Le conte de fées d’Ali est sans doute plus réaliste.

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