La main dans le sac russe

Comme beaucoup de ses homologues qui se sont réunis samedi à Milan pour célébrer les vertus de « l’internationale nationaliste » à la veille des élections européennes, l’ex-vice-chancelier autrichien Heinz-Christian Strache, héraut de l’extrême droite dans son pays, a des tendresses pour la Russie et ses dirigeants.

Ceux-ci le lui rendent bien. Et Strache n’est pas le seul dans ce cas, puisqu’il s’agit d’une véritable tendance, de l’esquisse d’un tournant stratégique de l’extrême droite européenne depuis une dizaine d’années.

Une scandaleuse séquence vidéo l’a forcé — Strache, puis tous les ministres d’extrême droite en poste à Vienne — à démissionner du gouvernement autrichien. C’était le jour même où l’Italien Matteo Salvini, la Française Marine Le Pen et une dizaine d’autres leaders de l’extrême droite européenne se réunissaient à Milan pour donner une impulsion au vote nationaliste dans les 28 États de l’Union.

Dans cette vidéo d’il y a deux ans, Strache, l’une des figures les plus importantes du FPÖ (Parti de la liberté autrichien), qui allait devenir en octobre 2017 numéro deux du gouvernement, est vu en train de discuter ouvertement de la possibilité d’échanger l’octroi de contrats publics contre le financement « sale » de son parti par un oligarque russe. D’une façon explicite, il exprime aussi son désir d’étouffer la presse indépendante « sur le modèle Orbán en Hongrie ».

Viktor Orbán, sorte de parrain et d’allié informel de ce « groupe de Milan », est pour beaucoup d’entre eux un modèle, même s’il brillait samedi par son absence dans la métropole italienne. Que ce soit dans sa défense d’une Europe chrétienne et assiégée, dans son refus de l’immigration et des « diktats » de Bruxelles, le premier ministre hongrois est une référence pour les nationalistes radicaux d’Europe.

Il l’est également pour son modèle de « démocratie non libérale », dont le vice-chancelier autrichien, dans la vidéo incriminante, chante justement les louanges à son interlocutrice russe.

 
 

Que cette vidéo et sa diffusion — tout juste à la veille des élections européennes — soient le résultat d’un coup monté et bien minuté, cela ne fait pas de doute. Les adversaires libéraux des Le Pen et autres Salvini s’en sont bien sûr emparés, à la veille d’une élection continentale où ils se font sérieusement « chauffer »…

Il est également possible que ce qu’y raconte l’interlocutrice russe soit faux (l’offre financière au FPÖ ou son lien de parenté prétendu avec un oligarque). Mais les procédés douteux n’enlèvent rien au caractère explosif et terriblement révélateur de cet épisode.

Un épisode qui éclabousse bien au-delà de l’Autriche et du FPÖ, et dont on peut tirer quelques généralisations. Il montre qu’au-delà de l’idéologie, ces partis (ou beaucoup d’entre eux) ont d’autres choses en commun…

D’abord, une forte « sensibilité russe » : plusieurs ténors du Rassemblement national ne sont ni plus ni moins que des fans de Vladimir Poutine… qui le leur retourne la faveur.

Thierry Mariani, ancien ministre de Nicolas Sarkozy et désormais proche de Marine Le Pen, s’est rendu le mois dernier à Sébastopol pour y fêter, en compagnie du président russe, le cinquième anniversaire de l’annexion de la Crimée.

Deux ans plus tôt, en pleine campagne présidentielle française, Poutine recevait chaleureusement Le Pen au Kremlin, déclarant : « Je sais que vous représentez un spectre politique en Europe qui croît rapidement. »

C’est encore plus vrai pour Matteo Salvini, dont les nombreux voyages à Moscou depuis trois ans — certains plus ou moins cachés — ont alimenté les soupçons de financement clandestin au profit de la Ligue, son parti politique.

Ce qui montre également qu’en matière de « pureté » (pour les moeurs politiques et le rapport à l’argent), la posture des leaders ultranationalistes (« les autres sont des pourris, nous, nous sommes des purs ») n’est qu’un discours vide.

Cette démonstration sur la vraie nature des leaders populistes dans plusieurs pays du Vieux Continent — avec comme corollaire leur possible dévaluation électorale — ne vaut pas un programme positif pour l’Europe. L’épisode permettra à un Emmanuel Macron de s’en tirer avec des discours faciles et négatifs sur la « lèpre populiste »…

Mais au moins, voilà un épisode extrêmement révélateur sur l’opportunisme et l’hypocrisie des populistes d’Europe dont la « vague » est tout sauf irrésistible.

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Ici Radio-Canada. 

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4 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 21 mai 2019 05 h 43

    Pas bien joli!

    Pas bien édifiant tout cela. Comment rester optimiste devant la montée du populisme un peu partout? Toujours cette recherche de boucs-émissaires, de solutions simplistes à des problèmes complexes. Et avec des leaders pour la plupart médiocres. Il ne faut pas désespérer, mais...

    M.L.

  • Alain Roy - Abonné 21 mai 2019 08 h 40

    Komintern

    Le Komintern du XXI siècle, outil de Poutine pour manipuler les partis d'extrême droite européens, comme l'original servait à dicter leur politique aux partis communistes européens aux beaux jours de l'URSS. La Crimée annexée il y a cinq ans, l'Ukraine déstabilisée pour encore longtemps, les états baltes qui tremblent, avec raison, devant une possible ré-annexion, un nouvel avatar de l'empire russe est en gestation. Qui l'eu cru?

  • Pierre Fortin - Abonné 21 mai 2019 12 h 24

    Peut-être n'avez pas lu ce que Süddeutsche Zeitung et Der Spiegel ont publié vendredi dernier en dévoilant la vidéo reçue la veille d'un inconnu


    Votre narration incomplète des faits est biaisée et porte à confusion. Voici l'URL de la version anglaise du reportage original de Der Spiegel : https://www.spiegel.de/international/europe/strache-caught-on-camera-in-ibiza-secret-recordings-a-1267959.html

    Je résume

    En juillet 2017, Heinz-Christian Strache et son bras droit Johann Gudenus sont invités dans une villa louée sur l'île d'Ibiza. Ils rencontrent la fille d’un milliardaire russe (en réalité une autrichienne de racine serbe) qui prévoit d’importants investissements en Autriche et elle aimerait aider son parti.

    Elle et son " ami " servent un dîner luxueux où l’alcool coule à flot. Le couple est prêt à faire un important don au parti, mais demande des retours sous forme de facilité d’accès aux marchés publics.

    À l’insu de Strache, la villa est sur écoute avec caméras et microphones dissimulés.

    Pendant six heures, des projets sont proposés par les " Russes ". Strache en rejette la plupart; il insiste à plusieurs reprises que tout doit être légal et conforme à la loi. Il dit qu’un don important pourrait probablement être acheminé par l’entremise d’un fonds de dotation pour son parti, une zone grise dans la loi autrichienne sur le financement des partis politiques. Un peu ivre, Strache se vante des liens qu’il entretient avec des gens riches et puissants. Ce qui n’est pas vraiment le cas.

    Strache dit qu’en échange de l’aide de son parti, les " Russes " pourraient obtenir des marchés publics pour des routes, mais il n’a alors aucun poids pour accorder de tels contrats.

    Strache et Gudenus ne reverront jamais la " Russe " et son acolyte et ce dont ils ont parlé ne se réalisera jamais. Deux ans après la soirée d’Ibiza, dix jours avant l’élection européenne où Strache espérait de bons résultats, une vidéo de la soirée est remise aux journaux allemands.

    Strache a démissionné et dénoncé un assassinat politique; l'affaire mérite d'être creusée plus à fond.

  • Gilles Bonin - Abonné 21 mai 2019 18 h 19

    Ahhhh!

    Les âmes soeurs du fscisme latent...