Le fou

J’ai vu, assez souvent, Luc Ferrandez circuler à vélo, non loin des locaux du journal, dévalant la côte en direction de l’hôtel de ville. Le fait qu’un élu se déplace systématiquement à vélo ne me frappait pas tant que de voir que ce maire démissionnaire ne portait jamais de casque. Perdait-il la tête, ma foi, à ne pas minimalement envisager de protéger la sienne ?

Un jour, je l’ai arrêté dans l’intention d’en discuter. J’ai vite compris, à échanger, que les moules pour la tête, qu’ils aient la forme d’un casque de vélo ou une autre, n’étaient pas conçus pour lui. Esprit libre, énergique, cultivé, porté par une force pour ainsi dire rare, il détonnait au milieu d’un monde habitué à ne jamais regarder plus loin que le bout de son ombre sur un trottoir.

En politique municipale, cet homme-là n’était pas du genre à se laisser décoiffer au moindre coup de vent. Aussi ai-je été plutôt surpris, comme bien d’autres, de le voir jeter l’éponge. Il faut dire que, depuis des mois, Luc Ferrandez écopait plus que son lot de fiel.

Rarement ai-je entendu autant de propos haineux répétés à l’égard d’un être qui essayait, porté par des idées appuyées, d’améliorer les conditions de vie de sa société. Quand on a l’ambition de changer la société, ne pas avoir que des amis est tout de même bon signe.

On s’est jeté mille fois sur Luc Ferrandez, sans beaucoup de tenue critique, d’ordinaire sans pousser l’analyse au-delà de sa personnalité, jugée trop carrée.

À ceux qui se sont habitués à se contenter de demi-portion en politique, cet homme entier donnait des indigestions. En matière d’environnement, on lui reprochait d’avoir des idées aussi inflexibles qu’une barre de fer.

On va toujours trop loin pour ceux qui ne vont nulle part, disait mon regretté ami Pierre Falardeau. Dans ce pays où l’on distribua longtemps des rameaux, on a appris de longue date à apprécier surtout les roseaux. Il est vrai que nous avons beaucoup d’exemples édifiants de politiciens plus souples que Ferrandez. De ces gens avenants qui savent plier, il n’en a jamais manqué dans nos municipalités.

Pensez au maire Gérald Tremblay. Jamais au courant de rien, il a laissé, dans son sillage, les marivaudages des promoteurs immobiliers s’ériger en politique publique. Son successeur, le maire Coderre, a pu raser impunément plus de mille arbres de l’île Sainte-Hélène. À Laval, à l’occasion d’une perquisition, la famille du maire Gilles Vaillancourt a jugé bon de jeter de l’argent aux toilettes, sans doute parce qu’il ne sentait pas bon. Durant toutes les années où il a dévasté la deuxième ville du Québec, qui aura critiqué ce serpent de mer ?

À Mascouche, le maire Richard Marcotte, au coeur d’un dispositif de collusion et de corruption, s’est-il jamais fait systématiquement taper sur le nez ? Non. Il savait qu’en une aussi belle société le fait de pouvoir plier à volonté est la meilleure façon de se faire beaucoup aimer. Ce portrait, on pourrait le projeter encore sur bien des municipalités.

Au fil des années, est-ce un hasard si les constructions en zone humide se sont multipliées ? À l’heure des inondations massives, la mairesse de Sainte-Marthe-sur-le-Lac, Sonia Paulus, affirme que construire une école dans une zone inondable ne constitue pas un problème. Il suffit de construire des digues plus hautes, dit-elle. Quand on est aussi souple, on ne risque pas de se faire reprocher, après coup, de manquer de discernement en matière d’environnement.

Suzanne Dansereau, ancienne mairesse de Contrecoeur devenue vice-présidente de la Commission de l’aménagement du territoire, défend un projet de port industriel dans son ancien patelin. Des espèces sont-elles menacées ? Qu’à cela ne tienne, dit-elle : « ces grenouilles-là mangent la poussière d’acier à longueur d’année et elles vivent ». Qu’importe d’ailleurs la poussière d’acier, puisque nous ne sommes pas des grenouilles.

Dans ce vaste bassin qu’est la vie politique, nous ne manquons jamais de nouvelles otaries pour continuer de faire tourner de vieux ballons sur leur nez.

 
 

On le répète pourtant partout, comme une formule obligée : la question de l’environnement s’avère primordiale. Ceux qui se sont félicités de voir Luc Ferrandez se faire hara-kiri, après avoir voulu si longtemps venir à bout de lui, l’ont aussi dit d’emblée, comme pour mieux s’en dédouaner.

Au jour de sa démission, qu’a-t-on dit à l’égard de cet homme qui parle d’arbres, de parcs, de lumière, de la préservation des bâtiments, de leur reconversion, des joies de l’hiver, de la possibilité de marcher, de pédaler, d’avancer collectivement sur d’autres sentiers que ceux d’un avenir bétonné ? On a répété, partout, qu’il n’a pas le sens du compromis alors que la politique est censée en être l’art. Seulement voilà : l’environnement ne souffre ni d’atermoiements ni de compromis, même au nom de la perpétuation des traditions du théâtre politique. On continue pourtant d’envisager ce désastre selon les seuls termes d’un programme modulable d’adhésion électoral. Ainsi, ce n’est plus tant d’environnement que nous parlons tout le temps, mais de réélection en son nom, selon une narration complaisante qui nous cache, encore et toujours, l’horizon de la catastrophe.

Dans ce vieux théâtre politique, il arriva un jour que le feu prît dans les coulisses. Celui qui tenait le rôle du fou vint en avertir le public. On pensa qu’il faisait de l’esprit, et on l’applaudit pour un moment. Il insista. On rit de plus belle. C’est exactement ainsi que périra le monde, écrivait Kierkegaard : dans la joie générale des gens qui, devant un drame, croient à une farce.

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